Camgirl depuis quelques années, tu souhaites aujourd’hui te lancer dans le porno, en tant qu’actrice mais aussi derrière la caméra. Pourquoi ce besoin de changer de média ?

Je pense que tout est venu de ma première visite au PornFilmFestival Berlin. J’ai vu du porno tellement beau, différent, innovant et intéressant que j’ai été bouleversée ! Je me suis rendue compte qu’il y avait beaucoup à dire et à faire avec ce média, que j’avais envie moi aussi de faire entendre ma voix. Et puis tous les gens du métier que j’ai rencontrés là-bas ont été si accueillants avec moi que je me suis sentie immédiatement comme en famille, entourée, encouragée. Parallèlement, je commençais à avoir l’impression de manquer de souffle en webcam. Je n’ai pas la créativité ou la patience qui est nécessaire pour tirer le meilleur de ce support spécifique. De plus, mon public est en train de changer, ils viennent voir Carmina la journaliste-blogueuse pour lui poser des questions autour du métier de Camgirl, mais pas Nine l’hôtesse de webcam pour passer un moment sexy, du coup les shows tombaient souvent à plat. L’ambiance ne prenait pas, donc je ne gagnais pas d’argent, c’était parfois décourageant.

Qu’est-ce qui te plaît dans ce métier ?

Soyons honnêtes : c’est faire la maline devant une caméra avant tout. Faire semblant d’être quelqu’un, jouer la comédie… mais en même temps rester authentique en montrant du sexe vrai. Et puis, il y a un côté très politique je pense. J’ai cette envie de montrer au monde qu’on peut faire ce métier par choix, avec envie et qu’on peut faire du porn très chouette, avec des gens différents les uns des autres, des corps non normés, des belles personnes de tous genres. Je ne vais pas mentir, il y a aussi le côté transgressif qui m’attire ; j’aime bien ne pas faire comme tout le monde, sortir des sentiers battus, peut-être même provoquer quelque part…

Le porno a-t-il changé ton rapport à ton corps ?

C’est une question très difficile. Je pense qu’il m’aidera oui, dans le temps, de la même manière que la webcam a pu m’aider, mais j’ai des complexes tellement ancrés en moi que j’ai du mal à m’assumer encore totalement nue. J’ai encore beaucoup de travail à faire pour avancer sur cette question. Ma volonté est de montrer aux femmes qui verront mes vidéos qu’on n’a pas besoin d’être dans les canons de beauté standardisés pour être sexy, se sentir désirable et désirée, et prendre son pied. Je suis heureuse car mes deux premiers tournages en tant que performeuse se sont bien passés, j’avais d’énormes angoisses par rapport à mon poids et mon corps, mais au moment de tourner, je n’y ai plus pensé. Il y aura sans doute un moment difficile lorsque je devrai voir les images, mais au moins, je n’avais pas la tête occupée par des pensées négatives sur moi au moment fatidique où on a crié « Action ! ». Je cherchais juste à faire de mon mieux, me connecter à mon partenaire, être là physiquement et mentalement. Je ne voulais surtout pas décevoir les gens avec qui je travaillais ou leur faire perdre leur temps.

Carmina sur le lieu de tournage derrière la caméra.

Quelle vision de la sexualité as-tu envie de transmettre à travers tes propres productions ?

J’espère pouvoir montrer quelque chose de simple, mais aussi drôle, vrai, coloré, varié… Mes vidéos me ressembleront sans doute et je suis un peu décalée, il paraît. Ce que je veux, c’est du réel, du fun. J’ai essayé de rester naturelle et légère et de faire plein de blagues dans ma première réalisation, je ne sais pas trop ce que ça va donner. Je veux que les gens soient contents et fiers de ce qu’on produira ensemble. Je veux montrer plein de choses différentes. Aller de scènes hardcore à des choses plus posées et douces. Tant que les gens seront à l’aise et prendront du plaisir, ça m’ira très bien.

Qui serait taon partenaire idéal·e dans un porno ?

Je veux travailler avec des gens passionné·e·s, qui sont là parce qu’iels en ont envie et qu’iels veulent elleux-mêmes participer à la création de quelque chose de fort et de différent.

J’ai eu une chance incroyable parce que mon premier partenaire est vraiment ce qui peut se rapprocher le plus de « l’idéal » – pour moi en tout cas. Mes deux premières vidéos ont été tournées à Berlin avec Parker Marx, une fois en tant que performeuse et l’autre en tant que réalisatrice aussi. C’est quelqu’un de vraiment intéressant, cultivé et intelligent. De plus, il a été très rassurant et très professionnel lorsqu’on a travaillé ensemble. Je me suis sentie parfaitement en confiance grâce à lui, il a été à l’écoute et toujours de bon conseil. Et puis, pour ne rien gâcher, il est totalement canon.

En plus, c’est Poppy Sanchez, quelqu’une dont j’aime beaucoup le travail, qui nous a filmé·e·s le premier jour. On n’aurait pas pu rêver meilleure première expérience.

Quel est ton porno idéal ?

Celui où on voit que les gens passent un bon moment et arrivent à le communiquer aux spectateurices qui sont derrière l’écran. Cela sous-entend qu’il soit éthique déjà, bien entendu.
J’aime surtout les choses propres et bien réalisées, je n’aime pas trop ce qui a un côté très « amateur », « fait à l’arrache ». Je regarde plutôt ce qui est recherché dans l’image, le décor, les tenues, le contexte, etc.

Quelles sont tes sources d’inspiration et d’influence ?

Je suis une enfant de la culture pop. J’ai grandi dans les années 1980-1990, alors j’ai toutes sortes de choses dans la tête : des extraits de mangas et dessins animés, de séries télé, des clips musicaux, des gifs et des mèmes, des polars, des BD… Puis d’un autre côté, j’ai étudié des choses très classiques comme la musique, l’art, l’histoire, la « grande littérature ». En plus, je suis mexicaine et française, j’ai donc une double culture qui vient s’ajouter à tout cela. Au final, je puise dans toute cette salade et j’en ressors un peu tout et n’importe quoi.

Comme beaucoup de personnes de ma génération, je n’ai connu Internet qu’après mes 16 ans (et donc le porno à cette même époque). J’ai donc regardé beaucoup de porno classique mainstream des années 1990 et 2000, surtout français, donc je suppose que tout cela va ressortir d’une manière ou d’une autre dans mon travail, même si c’est un porno qui était fait par et pour des hommes (cis et hétéro, ndlr).

En fait, ma sexualité s’exprime parfois de manière très « masculine » et je pense que c’est cela qui me fait apprécier encore aujourd’hui ce type de porno pourtant hétérocentré. J’aime m’imaginer aussi bien à la place de l’homme que de la femme. Depuis, j’ai découvert la scène indépendante et les premiers films de Lucie Blush sont sans doute ceux qui m’ont décidée à me lancer.

Enfin, j’ai rencontré des femmes incroyables ces derniers mois, performeuses, réalisatrices et travailleuses du sexe. Elles ont toutes été incroyables avec moi. Toujours à l’écoute, pleines de bons conseils et surtout super badass et courageuses, fières et fortes… J’ai trouvé tellement de courage dans leurs paroles.

 

Backstage du tournage à Berlin.

Quels sont ou ont été les obstacles rencontrés ?

Les barrières que je me suis mises à moi-même. Je n’arrêtais pas de me dire que c’était trop dur, que je n’y connaissais rien, que je ne serais jamais aussi douée que les autres… Le pire était que je ressentais le besoin de tout faire toute seule, pour une raison encore inconnue (l’écriture, la réalisation, le montage, etc.) donc, évidemment, ça faisait encore plus peur. Et quand il a fallu commencer à se renseigner sur la technique, là j’ai cru que je n’y arriverais jamais. Trop de choix de caméras, d’objectifs, de micros. Je me noyais sous les conseils (pourtant bienveillants) de mes ami·e·s et followers et je me faisais des montagnes de tout.

Bizarrement, le reste me faisait moins peur : par exemple, je n’avais pas peur de devoir baiser devant une caméra, ni une équipe technique, aussi grande soit-elle, si ce n’est que j’avais mes complexes qui me faisaient un peu stresser. Et puis, j’avais confiance en mes idées de scénario ou de mise en scène. Mais j’étais flippée de tous les détails techniques : la lumière, la balance des blancs, la prise de son, le choix de focale… Ce sont des domaines où je n’avais pas la moindre connaissance. Je découvre tout au fur et à mesure que j’avance.

J’ai la chance que des gens m’aient fait confiance malgré mon manque d’expérience, et ma première scène derrière la caméra avec Margaux, camgirl, et Francis s’est aussi très bien passée. Je pense avoir réussi à les mettre à l’aise et je suis contente de ce qu’on a tourné. Maintenant, ça fait plus de 15 jours que je suis à fond sur mon logiciel de montage. J’espère sortir quelque chose rapidement. J’ai hâte !

Comment vas-tu t’organiser pour le financement, as-tu des sponsors ou feras-tu appel aux internautes ?

Pour l’instant j’ai payé la totalité des frais de ma poche, avec l’argent gagné en webcam et le salaire de mon « métier classique ». J’ai aussi eu la chance d’avoir eu un coup de pouce de la part de généreuxes donateurices dès que j’ai commencé à parler de mon choix de me lancer. Cependant, un de mes projets un peu plus ambitieux va nécessiter un crowdfunding spécifique. Je prévois de faire la vente de la scène « en avance » pour pouvoir payer les performeureuses le jour-même et livrer la vidéo aux mécènes quand elle sera réalisée. Mais pour ça, je voulais d’abord produire au moins un petit truc, pour leur montrer que je suis sérieuse et leur donner envie, j’espère, de m’aider pour les projets suivants.

Pourrais-tu donner quelques mots (3 à 5) pour définir le porno que tu voudrais faire ?

Authentique – Léger – Excitant