6h45 : Il devrait être illégal d’être debout. Dehors. Dans le froid. Au mois de Novembre. Y’a pas à dire, on est motivé·e·s.

8h30 : Terre connue en vue. Je me glisse dans l’assemblée de jeunes gens cosplayés. Des adultes responsables nous regardent de travers.

9h05 : Ma couverture d’adulte presque responsable saute au moment où j’engage la conversation avec l’un d’eux. Désolée mamie assise à côté de moi. Je ne suis pas aussi charmante que vous le pensiez.
Ça doit être les cheveux mauves.

9h20 : En sortant de la gare, impossible de rater les affiches. Et les gens en cosplay. Il est toujours trop tôt pour un samedi.

9h25 : Tout espoir de rentrer dans le bâtiment avant 10 h m’échappe quand je découvre la queue.

9h26 : J’avais oublié quelque chose. Il y a pire qu’attendre dehors debout. Il y a attendre debout avec des gens.

9h27 : Ma misanthropie n’est pas gratuite. Avant qu’on m’en accuse, laissez-moi vous planter le décor si vous n’êtes pas un·e habitué·e de ce genre de convention.

Je suis une fan d’anime. On ne peut pas être parfaite, que voulez-vous. Je suis une fan d’anime modérée, comme beaucoup de ces jeunes gens. Ce genre de week-end sert à relâcher tous les sentiments de nerd qui nous animent. Dans un lieu où on ne se fera pas juger. Pour parler entre fans du dernier anime à la mode, du dernier personnage qu’on aime, de celui qu’on n’aime toujours pas, ou du manga qu’on a dévoré en une nuit. Pour s’amuser.

Le problème, c’est qu’il y a des fans. Pas les fans. Des fans. Vous savez ce que je veux dire. Il y en a dans tous les domaines. Peu importe ce que vous préférez. Il y a des fans qui vous donnent envie de retourner vous coucher.

9h33 : Le voilà. Je savais que j’aurais dû rester chez moi.

Prenons les choses dans l’ordre avant de verser dans le dramatique. Je suis à l’Anim’est, édition 2016. J’y étais déjà l’année précédente. Dans ce lieu, comme dans tant d’autres, il existe des règles. Présentes sur leur site internet dans « infos pratiques » ou imprimées et affichées le long des barrières.

Je le cite : « Nous nous devons de prohiber l’utilisation ou les comportements suivants. » Plus loin : « Tous les éléments, quelle que soit leur taille, à caractère discriminatoire, pornographique, vulgaire ou incitant à la haine. »

Incitant à la haine.

Je me détourne de Batman une seconde, et je tombe sur un jeune homme. En cosplay. Si on peut dire ça. C’est le patron de SLG. La grande classe me direz-vous. Le pire arrive.

Incitant à la haine.

Il porte un panneau à la manière des Free Hugs. Sur le sien est inscrit « Free rape ». Il se marre. Il pose même pour mon appareil.

J’ai mal au ventre. Envie de vomir. Envie de lui balancer mon appareil à la figure. Toute la journée, des gens ont vu ce panneau. Posé avec. Il a même compté le nombre de gens. Sa photo a été affichée sur les réseaux sociaux. C’est drôle.
Incitant à la haine.

10h30 : Toujours dehors. À attendre. Ça n’avance pas. Je regarde d’autres gens. J’aperçois au loin un Mettaton. Magnifique. Grand sourire, photo, je suis contente.
Apparemment ça ne plaît pas à tout le monde. Insultes homophobes. Je commence à avoir des doutes. Apparemment Mettaton n’échappe pas à ce genre de propos. Pauvre robot.
Et si le méchant c’était nous ? Je veux dire, et si les fans d’animes qui se veulent tellement mieux que le matériel de source étaient pires ? Une telle révélation me laisse perplexe.

11h30 : On voit la lumière au bout du tunnel. Juste le temps de faire un détour par le maid café avant de ressortir. Un maid café, pour celleux qui n’y ont jamais mis les pieds, est un café où les serveuses portent un uniforme de domestique. Ou plutôt de ce qui passe pour domestique. Des froufrous, des jupes courtes, et rubans. Pour les vingt ans de Pokémon, le thème de cet année est… Pokémon. Je sais.

En fait par Pokémon, ils auraient dû préciser à l’entrée : les filles seront en short et mini-haut pour être Ondine. Les garçons seront en pyjama pikachu. Ou en blouse de laboratoire. Messieurs veulent être servis par mesdames. Moi je veux juste manger quelque chose.

Ce qu’on consomme n’est pas forcément sur la table.

12h20 : Tout de même, voir des personnages de fiction manger un burger, ça vous redonne le moral. Un peu du moins. Le bonheur réside dans les choses simples.

12h45 : Je retire, le bonheur ne réside pas dans les choses simples. On fait un tour parmi les stands, et je dois avouer que ma foi en l’humanité est mise à l’épreuve.
Je recroise le patron.
Un slalom commence pour éviter les gens avec des pancartes Free Hugs qui se plantent devant vous et ouvrent les bras. Ou pire, vous touchent.
C’est à croire que personne ici n’a de notion du consentement. Ce sont des inconnu·e·s qui envahissent votre espace personnel. Encore pire quand ce sont des garçons dont le haut a mystérieusement disparu. Encore pire quand ils pensent que tout ça se fait dans un esprit festif.
Je préfère encore aller débattre de linguistique synchronique que serrer un inconnu à moitié nu avec des oreilles de chat sur la tête.
Sérieusement.

13h05 : Karaoké géant.
Je me souviens aussi avoir expliqué à un ami que lorsque Ginger Force s’est décommandée de cette édition, l’équipe d’Anim’est a demandé sur sa page qui est-ce qu’ils devraient inviter.
Devinez ce que les gens ont suggéré ? FantaBob Games. SLG.
C’est à croire que le monde se fiche de nous. Pourquoi ne pas remplacer une femme féministe par des hommes sexistes ?
Peut-être que personne ne connaît la définition de sexisme par ici. Cela expliquerait beaucoup de choses.

14h30 : La chose pour laquelle je suis vraiment venue. Le concours de cosplay.

14h31 : Je regrette tous mes choix de vie.
Tous.

14h35 : Si je décide de faire disparaître le jeune homme derrière moi, je vais avoir des ennuis. Même en écrivant cela, on va m’accuser d’être un féminazie en colère qui ne sait pas s’amuser. Le jeune homme en question fait du bruit, occupe l’espace, et pense que ses commentaires sont indispensables. Si ses commentaires n’étaient pas vulgaires et sexistes, je ne chercherais pas à essayer de l’ignorer. Ou à le faire disparaître. Malheureusement c’est le cas.

Pendant ce temps, le patron avec sa pancarte s’amuse.

C’est à croire que l’une des deux parties ne connaît pas non plus la définition d’humour.
Spoiler alert : ce n’est pas moi.

Pour les fans d’anime, il y a Doll de Black Butler sur scène et elle est sublime. Pour les non fan d’animes, il y a un personnage adorable dans une tenue adorable sur scène.
Les remarques qui parviennent à mes oreilles le sont beaucoup moins. « Mais c’est un mec ! »
Dix secondes auparavant « Putain elle est bonne. »
Va falloir se décider messieurs. Est-ce que cette personne est désirable à vos yeux ou est-ce que son genre vous pose problème ?
Je connais la réponse à la question. Je suis énervée.

16h : Je n’ai pas eu envie de faire une liste de ce que j’ai entendu. Vous pouvez très bien vous l’imaginer. Ce que je ne comprends pas, c’est qu’il y a des membres du staff. Et un règlement. Aussi, nous sommes toujours sur le territoire français, et il existe des lois qui condamnent ce genre de propos.

J’entends une cosplayeuse dire qu’elle est impatiente de se changer. De retrouver une tenue plus normale parce que les hommes la regardent. Trop.

J’entends deux jeunes adolescents ravis de la présence de statuettes d’héroïnes toutes plus dénudées les unes que les autres. Certaines n’ont pas seize ans. Hypersexualisation du corps féminin peu importe son âge.

J’entends deux jeunes femmes s’extasier devant des mangas yaois. Ah les amours masculines imaginaires pour le plaisir des yeux féminins. Ce que c’est acceptable. Rien de tel pour les amours féminines. Entre homophobie sous couvert de beaux jeunes hommes fétichisés et homophobie invisibilisante, vous en reprendrez bien une part ?
C’est de la fiction qu’on me dit.
Comme si on ne pouvait pas être fan et critique. Comme s’il n’y avait pas des gens qui se reconnaissent dans certains de ces personnages de fiction.

17h28 : La journée s’achève pour moi. Je ne reviendrai sûrement pas. Ce n’est pas contre cette convention en particulier. C’est contre l’ambiance en général.

Je suis féministe et j’aime les animes. Il n’y a pas de contradiction dans les termes. Je crois qu’on doit être critique de ce qu’on consomme comme médias. Et je le suis. Au quotidien.

Je crois aussi qu’avant de déclarer « De toute façon c’est japonais, c’est sexiste, c’est pas pareil en France », il faudrait se regarder dans un miroir. Ou demander aux concerné·e·s.

Je ne suis pas désolée de vous déloger de votre petite zone de confort aux élans racistes. Il n’y a rien de pire qu’un·e fan qui n’accepte pas la discussion. Il n’y a rien de pire qu’un·e fan qui refuse d’écouter. Ce n’est pas une mise à mort de ces lieux, ou des gens qui y vont, j’en fais partie après tout.

Il s’agit simplement d’être vigilant·e. Et d’accepter de se remettre en cause. Et vous savez quoi ? On peut toujours s’amuser.