Il y a quelques jours, je découvre sur Twitter une énième fronde contre une féministe, Buffy Mars. Son tort ? Avoir dénoncé l’écart professionnel d’un technicien venu auparavant arranger sa box internet. Et, comme un énième running gag (pas drôle du tout pour le coup), elle a eu droit à un tas d’insultes, à du bashing et à des discussions (dans son dos virtuel) sur l’éventuelle sanction du technicien ou sur le 2846e épisode de ces « féministes qui exagèrent ». Cette « polémique » m’a fait réaliser que les femmes, et surtout les féministes, ne sont pas vraiment prises au sérieux sur le sujet du harcèlement de rue et du harcèlement à domicile.

Le terme « harcèlement de rue » a pour la première fois été défini par une anthropologue américaine, Micaela di Leonardo, en 1981 (“Political economy of street harassment”). Il a ressurgi en 2012 grâce au reportage de Sofie Peeters Femmes de la rue dans lequel elle mettait en lumière ce phénomène.

Basons nous sur la définition donnée par le collectif Stop Harcèlement de Rue sur son site Internet :
« Le harcèlement de rue, ce sont les comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, visant à les interpeller verbalement ou non, leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, de leur genre ou de leur orientation sexuelle. »

Pictogramme "À domicile"  : un homme se tient dans l'encadrement d'une porte.

Pictogramme « À domicile » : un homme se tient dans l’encadrement d’une porte.

Quelques années plus tard, je découvre le terme « harcèlement à domicile » suite à la publication de cet article de Nadia Daam dans Slate. Ce type de harcèlement, comme son nom l’indique, se déroule chez la victime. À titre personnel, je pense que c’est le pendant du harcèlement de rue qui peut se dérouler chez soi entre voisin·e·s ou à la suite d’une intervention d’un plombier/serrurier/technicien internet.

De plus en plus de femmes témoignent sur le harcèlement qu’elles ont subi. Les réseaux sociaux ont une grande importance dans cette prise de parole grâce à des sites ou plateformes dédiées comme Paye Ta Shnek ou Hollaback ou à travers des hashtags tels que #SafeDansLaRue (article à ce sujet), #StopHDR ou #HarcelementDomicile. Mais à chaque témoignage publié, je constate que soit on le remet en cause, soit on cherche carrément des excuses au harceleur. Dans le cas des hashtags lancés sur Twitter, ils sont très (trop) souvent détournés pour se moquer des femmes qui se sont exprimées. Au point que le #HarcelementDomicile a fini par ne plus être un espace de parole mais est devenu au mieux un espace de trolling, au pire, un espace de déferlement de haine. La plupart du temps, ce sont des hommes derrière. Et vous n’imaginez pas à quel point ça me gonfle.

 

Heu… Comment ça « remis en cause » ? Comment ça des excuses ?!

 

Capture d'écran du SMS de l'opérateur orange : « Rebonjour c'est le technicien orange. Juste pour vous dire que vous étiez très jolie et que vous avez un beau sourire. J'ai pas osez devant mon collègue en formation. Et c'est pas très pro. Voilà désolé pour la gene. »

Capture d’écran du SMS de l’opérateur orange : « Rebonjour c’est le technicien orange. Juste pour vous dire que vous étiez très jolie et que vous avez un beau sourire. J’ai pas osez devant mon collègue en formation. Et c’est pas très pro. Voilà désolé pour la gene. »

 

Capture d'écran du SMS de Buffy Mars : « Bonjour. En effet ce n'est pas très pro. J'ai pris contact avec le service réclamation orange. Cela va être remonté à votre service. Très bonne journée. »

Capture d’écran du SMS de Buffy Mars : « Bonjour. En effet ce n’est pas très pro. J’ai pris contact avec le service réclamation orange. Cela va être remonté à votre service. Très bonne journée. »

Revenons sur l’histoire de Buffy Mars. Elle poste sur Twitter la capture d’écran du sms reçu de la part du technicien venu pour sa connexion internet avec en légende : « Voilà pourquoi je hais quand des techniciens viennent chez moi. » Elle poste un peu plus tard la capture de sa réponse. C’est donc un témoignage avec preuves à l’appui. Elle a reçu beaucoup d’empathie, mais pas seulement. Elle a également récolté des tas d’insultes ou de remarques sur son physique, et un tas de reproches. Petit florilège de ce que j’ai pu lire sur Internet :
– « Rhooo ! c’est un compliment ! »
– « Mais elle va le faire renvoyer juste pour ça ? C’est n’importe quoi ! »
– « Elle devrait se sentir flattée, vu sa tête ! »
– « Le technicien a juste tenté sa chance, et il va perdre son taff »
– « Les féministes, toujours à parler de harcèlement alors qu’il y en a pas »
– « Et voilà qu’elles se sentent menacées pour pas grand chose… »

Et vous savez quoi ? Ce sont les mêmes commentaires qu’on peut parfois retrouver sous les témoignages sur le harcèlement de rue.

On reproche aux femmes, mais surtout aux militantes féministes, de ne plus distinguer le harcèlement de la drague ou de la tentative de drague. Petits rappels utiles :
-la drague n’est pas du harcèlement. Là où la drague est un jeu entre deux personnes consentantes, le harcèlement débute quand l’une des deux personnes exprime son refus d’être draguée.
-ce qu’on appelle “drague de rue” n’est du coup ni plus ni moins qu’une forme de validation du physique d’une autre personne. Alors que cette dernière n’a absolument rien demandé. Et que la validation par un quidam inconnu, ben on s’en fout.

 

« La drague est une main tendue, le harcèlement est une main qui s’abat. » (Stop Harcèlement de Rue)

Et c’est valable pour les tentatives d’approche en tant que prestataire de service au domicile de quelqu’un. Ce n’est pas professionnel. Et pour l’approche par sms, utiliser des données privées obtenues dans l’exercice de son travail c’est non seulement pas professionnel, mais c’est aussi interdit par le contrat de travail et complètement illégal. Au cas où vous ne le sauriez pas…

Le harcèlement commence toujours par une intrusion dans notre espace personnel, que ce soit dans la rue, dans un magasin, ou même chez soi. L’intrusion en soi n’est pas du harcèlement : l’inconnu peut vouloir juste demander l’heure, un itinéraire ou draguer (puisque certains y tiennent, malgré ce que j’en ai dit plus haut, comme à la prunelle de leurs yeux). Mais dans le cas de la « drague de rue », c’est déjà exaspérant quand on n’a rien demandé, et parce que le contexte ne s’y prête pas du tout. Et si ça devient en plus insistant, c’est carrément malaisant. Et je ne parle pas des injures, des menaces ou des agressions sexuelles subies. À force, beaucoup de femmes ne se sentent plus en sécurité et se méfient des hommes inconnus qu’elles peuvent croiser. Mais au lieu de condamner ces agissements et d’exprimer un peu d’empathie, les hommes hurlent Not All Men.
-« On n’est pas tous comme ça ! Ce sont une poignée d’idiots ! »
-« Faut faire la part des choses et jauger le danger ! »
-« C’est énervant d’être vus comme de potentielles menaces ! »
(Et voilà qu’on doit maintenant les consoler…)
-« MAIS MOI JE RESPECTE LA FEMME !! »
(C’est bien Émilien*, c’est très bien, on applaudit Émilien !)
-« Non mais on sait bien que ce genre de comportement est typique des banlieusards ! »
-« C’est toujours les maghrébins/les noirs qui parlent mal comme ça aux femmes ! »
(Et vas-y paye ton racisme…)

Pictogramme "Dans l'espace public" : un homme soulevant la robe de la personne devant lui.

Pictogramme « Dans l’espace public » : un homme soulevant la robe de la personne devant lui.

Bien sûr que toute tentative de drague ou d’approche n’est pas du harcèlement. Bien sûr que tous les hommes ne sont pas des harceleurs (oui oui on le sait). Mais la répétition de ces situations – ô combien agaçantes au bout d’un moment – dans une journée peut contribuer à ce qu’une femme ressente un malaise et soit sur le qui-vive chaque fois qu’elle met un pied dehors ou chez elle. Et c’est ce qui en ressort des témoignages livrés sur les différentes plateformes dédiées. En passant, il faudra arrêter d’utiliser des arguments crasseux et dégoulinant de racisme pour se dédouaner. Merci d’avance.

Les femmes, depuis qu’elles sont enfants, ont appris à se méfier des hommes, à « faire attention ». Elles développent des stratégies de défense au cas où ça tournerait mal. De plus en plus de cours de krav maga sont dispensés. De plus en plus de femmes s’intéressent à l’auto-défense. Et non, ce n’est pas pour le kiff de se battre comme Black Widow des Avengers qu’elles le font. On en est même rendu·e·s à créer des applications pour smartphones pour rassurer les femmes dans leurs trajets quotidiens ! Ce n’est pas seulement une histoire de malaise, elles se sentent réellement en danger.

Certaines ne se sentent pas vulnérables à l’extérieur de chez elles, et c’est tant mieux pour elles (oui, je sais que vous alliez de me le dire). Pour d’autres, ce sentiment de vulnérabilité est si puissant que cela rend la situation épuisante au jour le jour.

Mais ce qui est le plus épuisant, c’est d’entendre et de lire des hommes invalider nos vécus et nous faire la leçon sur le fait de ne pas généraliser, parce que ça froisse (un peu) leur ego. Désolée, mais je ne suis pas là pour brosser les hommes dans le sens du poil, ni pour les rassurer individuellement sur leur statut de « mec bien » et encore moins pour donner des cookies (je préfère les garder pour moi).

Quand en tant que femme, je témoigne sur une situation de harcèlement, ce n’est pas exagéré, ce n’est pas « juste de la drague lourde », ce n’est pas « juste une mauvaise tentative d’approche ». C’est déjà une violence de subir ce harcèlement parce qu’on est femme (c’est aussi valable pour le harcèlement raciste, homophobe ou transphobe). C’est une nouvelle violence (symbolique) que de voir nos histoires et nos ressentis invalidé·e·s, minimisé·e·s, balayé·e·s d’un revers de la main et inaudibles à cause du sacro-saint Not All Men. Continuez de nous mecspliquer nos vies et de faire passer vos sentiments avant nos témoignages. Mais ne vous étonnez pas de vous faire méchamment remballer après. Je le redis : je ne suis pas là pour donner des bons points. Je suis juste exaspérée.

Pour aller plus loin :
Un court-métrage animé sur le harcèlement de rue
Doux Bidou explique ce qu’est le harcèlement de rue
Un autre article de Doux Bidou sur sa fatigue de devoir réconforter les hommes
Damia sur Yagg, à propos du fameux Not All Men (et des variantes Not All Cis, Not All Hetero)
Clemmie Wonder, qui rappelle que le harcèlement n’a ni visage, ni origine, ni culture (sauf celle du viol)
Pour les anglophones:
Une bande dessinée publiée sur Everyday Feminism à propos de l’hypocrisie du Not All Men
Un article sur le derailling que provoque les phrases de ce type.
*Le choix de ce prénom est purement fortuit.