Causons bande-dessinée culte si vous le voulez bien. Tintin, c’est un peu le parrain de la BD franco-belge, mais par certains aspects, aujourd’hui, c’est aussi un peu l’oncle raciste et sexiste qu’on est forcé de se coltiner pendant les repas de famille. Première rétrospective du Grand Palais (Paris) dédiée à un dessinateur de bande-dessinée (enfin les lettres de noblesse ?), l’exposition Hergé retrace le parcours artistique et professionnel de l’auteur dans une Europe mouvementée, emplie de bouleversements tant sociaux que scientifiques. Et c’est là que le bât blesse : l’exposition n’ose pas ternir son égérie et ne contextualise de ce fait que partiellement les différentes périodes d’évolution artistique d’Hergé.

Recontextualisons donc les trous manquants : Hergé dessine Tintin Au Congo en 1931 alors que la Belgique colonise allègrement le pays en question. À l’époque, George Rémi, de son vrai nom, a 24 ans et son mentor, l’abbé Wallez, l’encourage à promouvoir en BD la colonie belge. Or, si l’exposition du Grand Palais cite bien l’abbé et son influence sur l’auteur, elle oublie de préciser toute la polémique qui a entouré l’album depuis, ne serait que dans l’immédiate après-guerre. Osons le dire, Tintin au Congo est extrêmement raciste : les personnages noirs sont infantilisés, caricaturés au possible, parlent “petit nègre” et sont constamment floués et sauvés par la “civilisation” que représente Tintin. Les inserts explicatifs présentés près des planches parlent bien de l’aspect colonisateur de la BD, mais nullement de son racisme. Pourtant, il est bien précisé que le ton de l’album est représentatif « de son milieu et de son temps », cela me paraît assez évident d’ajouter que cette représentation de l’Afrique et des colonies était alors très majoritairement partagée.

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Vieille publicité raciste avec une illustration d’un homme noir aux traits caricaturaux

La suite de l’exposition insiste à plusieurs reprises sur l’implication d’Hergé dans les recherches graphiques préliminaires à ses albums. Qu’il s’agisse de documentation scientifique, pour Objectif Lune, ou linguistique pour Tintin au Tibet, l’auteur souhaite que son univers soit crédible et réaliste. Pour Tintin au Congo, les encarts précisent qu’il se base presque uniquement sur « le musée colonial de Tervueren près de Bruxelles ». On peut également noter que contrairement à L’Île Noire, qui sera “redessiné dans les années 60 à la demande des éditeurs britanniques, soucieux de donner à la représentation de leur pays une coloration plus conforme à la réalité” (dixit l’encart explicatif), ni Tintin au Congo, ni Tintin en Amérique, ni l’Oreille Cassée ne reprendront les inexactitudes qui touchent aux populations locales.
Pourtant, la vision du monde d’Hergé évolue vite et l’expo nous le rappelle bien, puisqu’il rencontre dans les années 30 un étudiant chinois, Tchang Tchong-Jen. Dans une interview à Numa Sadoul reproduite à l’exposition, l’auteur déclarait :

“C’est donc au moment du Lotus Bleu que j’ai découvert un monde nouveau. Je découvrais une civilisation que j’ignorais complètement et en même temps, je prenais conscience d’une espèce de responsabilité. C’est à partir de ce moment là que je me suis mis à chercher de la documentation, à m’intéresser vraiment aux gens et aux pays dans lesquels j’envoyais Tintin, par souci d’honnêteté envers ceux qui me lisaient.”

Et effectivement, l’album qui en ressort, Le Lotus Bleu, est plus documenté, Tchang allant jusqu’à inscrire lui-même tous les slogans et dictons en idéogrammes chinois dans les planches de la BD. Mais à défaut d’avoir un témoignage de l’étudiant en art, quelques explications d’Hergé sur leur collaboration sur cet album auraient été les bienvenues. Les encarts ne nous laissent sinon en bouche qu’un arrière goût d’illumination spirituelle et d’ouverture d’esprit décontextualisée.

Ce choc des cultures n’aboutira cependant pas à une réelle remise en question du statut de colonisateur, ni celui de caricaturiste, d’Hergé. De ce point de vue, il considère d’ailleurs qu’il ne dessine pas “d’une façon exacte l’humanité” et que les traits caricaturaux des personnages sont de ce fait justifiés. Pourtant, Tchang, transposé en personnage dans Le Lotus Bleu et Tintin au Tibet, sera un des rares personnages à ne pas subir cette déformation caricaturale, parfois malsaine, comme dans le cas du japonais Mitshuhirato (Cf. Le Lotus Bleu). Plus généralement, l’exposition présente une galerie de personnages mettant en évidence la blanchitude de cette dernière : rares sont les antagonistes de Tintin à ne pas être blanc. Est-ce là une volonté de ne pas diaboliser les personnages racisés ? Plus probablement une volonté de construire des méchants crédibles, allant au-delà du cliché racial qu’imposait l’esprit du temps.
Hergé est après tout un produit de son époque et il n’est pas étonnant de constater son racisme tant dans la présence que dans l’absence de personnages racisés. Mais dans les 10 salles qui célèbrent son oeuvre, si 3 d’entre elles font part d’un contexte primordial (2nde guerre mondiale, colonisation, publicité d’époque, rencontre avec Tchang), aucune ne replace l’auteur dans ce contexte, ni véritablement son oeuvre, surélevée sur un piédestal dont la base n’est que vaguement ébranlée par les événements extérieurs qui secouent alors le monde. Car même si la collaboration entre l’étudiant et l’auteur est célébrée par l’exposition, celle-ci n’appose jamais un regard critique sur leur rencontre et les conséquences qu’elle a pu avoir sur Hergé. De même, la Seconde Guerre n’est abordée que via les journaux pour lesquels a travaillé le dessinateur durant les années 40. On rappelle que certains de ces journaux belges étaient collaborationnistes mais on rassure ensuite en précisant le blanchiment final d’Hergé en 1946.

 

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Affiche de l’exposition, avec Hergé à gauche et Tintin à droite.

Enfin, l’exposition s’éloigne quelque peu de Tintin pour faire découvrir au visiteur les autres travaux de l’auteur. Jo, Zette et Jocko sont présentés en quelques planches, Quick & Fluke n’ont pas même droit à une salle, mais l’art de la réclame est présenté au travers d’un ensemble de grande affiche où le style de l’artiste transparaît très clairement, jusque dans une publicité pour jouet représentant un enfant noir extrêmement caricatural. Mais dans cette salle, nulle explication, pas de traces des commanditaires et aucun discours si ce n’est esthétique sur ce qui est représenté. Encore une fois, la mise en contexte manque, d’autant que les inspirations d’Hergé étaient présentées à l’autre bout de l’exposition, reléguant ainsi le contexte artistique au placard dans cette salle.

Cette rétrospective Hergé est en soi très représentative des expositions d’art françaises et plus largement européennes : elles font la part belle à l’esthétisme, et à moins que l’artiste ne soit lui-même engagé politiquement ou socialement, elles ne font que très rarement mention de la contextualisation et de la différence de perception des oeuvres dans le temps. Ainsi Hergé, s’il reste un auteur primordial dans l’histoire de la bande dessinée européenne, était aussi un dessinateur raciste et sexiste, traits qu’il est important de souligner pour aujourd’hui regarder d’un oeil juste ses albums. Il y avait d’ailleurs beaucoup d’enfants à cette exposition, emmenés par des parents heureux de partager avec eux une part de leur propre enfance, mais les images décontextualisées ne risquent-elles pas de banaliser le discours raciste véhiculé par ces dernières auprès des plus jeunes ? Il y avait bien des audioguides à disposition, dont une version spécifiquement pensée pour les enfants, mais à 3 euros pièce, vous me pardonnerez de m’en être passée. Cela dit, beaucoup de petiots en avaient un à l’oreille et peut-être celui-ci explique clairement l’évolution de pensée existante depuis la sortie de la BD à nos jours. Il n’y a plus qu’à espérer, bougre d’ectoplasme à roulettes !

Pour aller plus loin

Pierre ASSOULINE, Hergé, Folio, 1998.
Maxime BENOIT-JEANNIN, Le mythe Hergé, Golias, coll. « Enquêtes de Golias », 2001.
Francis BERGERON, Hergé, le voyageur immobile : géopolitique et voyages de Tintin, de son père Hergé, et de son confesseur l’abbé Wallez, Atelier Fol’Fer, coll. « Impertinences », 2015.
Numa SADOUL, Tintin et moi, Casterman, 1975.
Thierry SMOLDEREN et Pierre STERCKX, Hergé : portrait biographique, Casterman, 1988.