Après les super-héroïnes à la Galerie Sakura, nous sommes prêtes à nous attaquer à un plus gros morceau des comics : la maison DC ! Créée en 1935, il s’agit de l’une des principales maisons d’édition américaines de comics. C’est chez elle que l’on peut notamment retrouver les aventures de Superman, Wonder Woman ou encore Green Lantern ! Du 31 mars au 10 septembre 2017, l’exposition « L’Art de DC – L’Aube des Super-Héros » au musée Art Ludique (Paris) propose, d’après son site internet officiel, de rendre hommage à cette maison et ses icônes. Nous nous y sommes rendues et la critique va être salée.

Sans sombrer totalement dans le chaos, la scénographie adoptée nous a toutes les trois laissées perplexes. Dès lors, nous nous sommes interrogées sur 3 points :

1. Le manque d’explications et la répétition des supports

Le premier point qui nous a particulièrement frappées est l’absence ou la réduction à l’extrême des explications quant aux univers et personnages présentés. Les panneaux explicatifs sont rares et sommaires, les cartels partiels et les séquences vidéos courtes et sous-exploitées. À 13,50 euros l’entrée simple tarif réduit (16,50 euros tout de même pour le tarif plein*), nous espérions davantage d’informations. Billet en poche, force est de constater que néophytes comme aficionados n’apprendront rien de nouveau sur l’univers et les personnages DC.

Par exemple, dans la section consacrée à Superman, nous pouvons voir ses costumes. Seul le nom du costumier ou de la costumière est indiqué en petits caractères en légende, en plus du titre du film et du nom du réalisateur. Vous ne pourrez pas trouver d’explications sur les tissus utilisés, les raisons de changement de design de certains costumes par rapport aux comics ou aux adaptations précédentes, d’informations sur la symbolique des couleurs, etc.

Il ne s’agit malheureusement pas d’un exemple isolé, le schéma se répétant tout au long de l’exposition. Dans la dernière salle consacrée à la Justice League, les organisateurices n’ont manifestement pas jugé nécessaire d’inclure des informations concernant l’origine de la League, son but, ses membres ou encore son évolution au fil du temps. On peut comprendre l’envie de miser sur une tendance marketing, avec la sortie prochaine du film Justice League, mais si vous aviez envie d’en découvrir plus que la bouille d’Ezra Miller ou les pecs en béton de Jason Momoa, c’est loupé. Mis à part deux affiches et quelques dessins préliminaires, tout ceci était largement trouvable sur Tumblr.

Vous en apprendrez également davantage sur Batman chez vous en voguant sur Wikipédia, les textes ne décrivant et n’expliquant pratiquement rien du personnage. Bien sûr, les audio-guides sont là pour apporter des précisions. Cependant, les personnes sourdes ou malentendantes qui n’ont, elles, pas le choix, resteront également démunies face à cette absence d’informations ; de même que celleux préférant parcourir l’expo sans casque vissé sur les oreilles.

Couplé à ce manque d’informations, læ visiteureuse demeure perdu·e entre les différents supports. En entrant dans une salle, le regard ne sait en effet pas où se poser en premier lieu, ni ne saisit clairement l’ordonnance adoptée. We get it, cette salle est consacrée au premier film sur Batman, mais pourquoi ces dessins préparatoires de décor ont-ils été juxtaposés à une affiche du film, avec plus loin un retour sur les storyboards, puis une planche d’un comics plus ancien ? Ces juxtapositions pourraient servir à effectuer des comparaisons – par exemple en présentant l’un à côté de l’autre le storyboard du générique du dessin animé Batman et le générique une fois animé – mais ce n’est pas le cas. « Surcharge » est le mot qui nous vient alors immédiatement à l’esprit. Certains supports se trouvent parfois à quasi deux mètres du sol, ce qui n’en facilite pas l’accès. D’autres ont été placés à la jonction entre deux sections, rompant dès lors l’organisation scénographique pour des raisons purement pratiques (manque de place). L’absence de sièges, le manque de lumière dans certaines sections ainsi que le manque d’espace pour circuler entre deux vitrines renforcent cette impression d’étouffement et réduisent considérablement l’accès pour tou·te·s. Pourtant, le musée est bien décrit comme accessible aux personnes à mobilité réduite…

Une des salles dédiées à l’univers de Batman, Exposition Art Ludique

2. La diversité des personnages exposés

Si nous suivons une logique marketing, le choix des thématiques des différentes sections de l’exposition demeure cohérent avec la stratégie de promotion mise en place. Pour attirer des visiteureuses, l’exposition mise sur les trois figures les plus connues du grand public : Superman, Batman et Wonder Woman, avec une attention plus poussée pour les deux premières, patriarcat oblige….

En ce sens, les organisateurices ont réussi leur coup. Les curieux.ses séduit·e·s par la présentation succincte de la page d’accueil du site officiel ou des différentes affiches ne seront pas déçu·e·s : la quasi-totalité de l’exposition repose en effet sur ces trois super-héro·ïne·s. Cependant, les visiteureuses plus averti·e·s seront irrémédiablement déçu·e·s car le titre même de l’exposition laissait suggérer un panel de super-héro·ïne·s beaucoup plus large. Après nous avoir présenté Superman et Batman et survolé Wonder Woman, nous avons réellement eu l’impression qu’Art Ludique nous balançait le reste des héros et héroïnes phares à la va-vite dans les trois dernières salles, qui sont par ailleurs bien moins grandes et fournies.

Pourtant membre du trio promotionnel, un des plus anciens personnages de la maison DC et une des héroïnes de comics et de la pop culture les plus connues, Wonder Woman voit en effet la moitié de sa petite salle consacrée à son film à venir, avec finalement peu de matière pour ne pas en spoiler le contenu. La dizaine de concept arts numériques d’Amazones que l’on verra sans doute dix minutes maximum, le costume qu’elle portera dans le film et deux courtes vidéos sont là pour en témoigner. À cela s’ajoutent des dessins numériques, un second costume et une rapide référence à la série télévisée, mais rien de plus. Déception, nous hurlons ton nom.

Harley Quinn et le Joker, deux des méchant·e·s les plus connu·e·s du Batverse, sont également peu représenté·e·s sur toute l’exposition. Le Joker s’en sort mieux que Harley qui se retrouve cantonnée dans un coin d’une salle réservée à Suicide Squad. Le fameux costume à culotte pailletée qui a fait couler tant d’encre y est d’ailleurs exposé. [NDLR : Margot Robbie portait au départ un short et non une culotte qui montre ses fesses.] Heureusement que quelques couvertures de son comic éponyme sont là pour ne pas limiter le personnage à cette production cinématographique récente. Nous regrettons dans cette partie l’absence de Poison Ivy, notamment parce qu’elle est un personnage récurrent de la série animée Batman et qu’elle est aussi très présente en tant que camarade et petite amie d’Harley dans les comics Harley Quinn. Que dire aussi de l’absence de tout antagoniste de Superman puisque ni Darkseid, ni Luthor, ni même Brainiac ne sont abordés.

La section consacrée à la Justice League est tout aussi concise. Quant à Flash, Batwoman, les Teen Titans, Arrow ou encore Green Lantern, au mieux, iels seront exposé·e·s sur trois ou quatre dessins sur un pan de mur, au pire, iels seront tout bonnement absent·e·s.

Salle dédiée à Wonder Woman, Exposition Art ludique

3. La pertinence de certaines œuvres présentes ou absentes

Outre le manque d’informations et de diversité des personnages présentés, et le problème de répétition des supports, la pertinence de certaines œuvres présentes ou absentes demeure discutable.

D’abord, il n’est manifestement pas question dans cette exposition de comparer ou critiquer la qualité des diverses adaptations cinématographiques, ni les libertés prises par rapport au matériau d’origine ou les nouvelles évolutions qu’elles lui apportent. Dans la partie Batman, le découpage des pièces s’effectue de manière chronologique de film en film, rendant dès lors toute comparaison pertinente impossible. On passe sans plus d’explication des tétons apparents de Batman Forever de Schumacher à l’univers plus sombre et moins néon de Nolan, sans qu’aucune remise en contexte ne vienne éclairer notre lanterne.

Ensuite, le but n’était vraisemblablement pas non plus de présenter pour chaque personnage les œuvres dans lesquelles ils figurent, choix qui pourrait se comprendre compte tenu parfois de l’abondance de ces dernières. Mais une explication à ce sujet ou une mention rapide sous la forme, par exemple, d’une frise chronologique en début de chaque section n’aurait pas été de trop. Aussi, il ne faudra pas vous étonner si vous constatez une absence de référence aux séries DC en cours ou à venir : nulle trace des séries Gotham ou Smallville durant toute l’exposition, ni de Supergirl ou de Legends of Tomorrow. Enfin, vous n’aurez que quelques références rapides aux dessins animés Batman et Superman, et aux séries Wonder Woman et Batman. « Je suis très désappointé·e » comme dirait l’autre.

On notera que pour un art dit ludique, le jeu vidéo se fait ressentir par son absence, alors que les adaptations Batman comptent quelques très bons opus, ne serait-ce que dans les jeux Arkham. Les séries animées et OAV* sont aussi aux abonnés absents, si ce n’est un rapide passage sur le dessin animé Batman de 1992, qui permit à Harley Quinn de voir le jour sous la plume de Bruce Timm (fait complètement occulté dans la partie Suicide Squad de l’exposition).

Niveau pertinence, on peut aussi s’interroger sur le fait de mettre dans une même salle les adaptations très gothiques de Burton et la colorée série Batman des années soixante. Ça fait un choc de voir que le premier extrait vidéo associé à Batman, dans une salle à la lumière quasi-inexistante et aux dessins plus que dark, était une bagarre des plus kitsch (avec les onomatopées « Bang ! » en grosses lettres sur l’écran) de la tout aussi kitsch série des sixties. Mettre deux univers aussi opposés à quelques mètres voire centimètres l’un de l’autre, ça pique un peu les gencives.

Enfin, nous déplorons l’absence ou la présentation bâclée des héroïnes. Nous vous avons déjà mentionné plus haut l’absence de Poison Ivy ainsi que le peu de place laissé à Harley Quinn et Wonder Woman, mais la BatGirl de Schumacher subit le même sort, présentée rapidement aux côtés de Batman et Robin, sans parler de la Catwoman de Burton. Dans l’exposition, c’est la première super-héroïne que l’on rencontre. Alors que tous ses congénères masculins sont présentés debout, visage bien visible, ils ont choisi de représenter Catwoman lascivement allongée, pour faire référence à la pose iconique du film, son visage inexistant. Et ne venez pas nous expliquer que c’est en référence à une fameuse scène du film avec Michelle Pfeiffer, puisqu’aucun autre personnage ne « bénéficie » de ce traitement.

Costume de Catwoman pour Batman Returns, Exposition Art Ludique

On peut finalement se questionner sur les pistes de réflexion développées autour de Superman, Batman et Wonder Woman sur toute l’exposition. Outre le rappel constant à la mythologie antique, parfois utilisé à la manière d’un « Ta gueule c’est magique », nous avons tiqué sur certaines formules utilisées sur les encarts pour décrire les super-héro·ïne·s.

« Les concept arts du film dévoilent une réécriture inédite du personnage, au sein d’un univers aux couleurs moins denses, afin de conférer un esprit plus réaliste. Son corps musclé, moins bodybuildé que dans certaines versions des comics, ou encore l’absence d’étoiles sur son short bleu, offrent l’apparence d’une super-héroïne plus crédible à l’écran. »

Pourrait-on nous expliquer en quoi un corps féminin bodybuildé ne peut pas être crédible à l’écran alors que les costumes-armures de Batman ont déjà pris des proportions à la limite du ridicule dans certaines adaptations ? On voit de toute façon très peu de dits concept arts, ainsi qu’une évolution de l’héroïne uniquement présentée à travers ses costumes. Autant vous dire qu’on a légèrement grincé des dents à la lecture de ce genre de texte, qui sont souvent assez maladroits lorsqu’ils touchent à Wonder Woman et au féminisme inhérent au personnage.

Une interview filmée développe de la même manière une comparaison binaire entre la nature dite féminine, harmonieuse et « naturelle », de l’île du Paradis, et le Londres de 1917, masculin, sombre, crasseux et en guerre. Le ciel prédomine l’île du Paradis que l’on peut donc potentiellement voir comme terre divine, si l’on suit la logique mythologique, alors que l’Europe en plein conflit est terrestre et mortelle. Sauf que les Amazones sont elles-mêmes des guerrières, rendant donc l’opposition, au-delà de son sexisme, inadéquate.

En bref, cette exposition ne vaut malheureusement pas le prix payé à l’entrée*. Par ailleurs, plutôt que s’intituler « L’Art de DC – L’Aube des Super-Héros », elle aurait dû davantage s’appeler « L’art de Superman et surtout Batman et un peu des autres là osef ».  Pour avoir vu en 2014 l’exposition consacrée à Marvel dans le même Musée des Arts Ludiques, cette présentation des héros et héroïnes DC est bien fade et brouillonne en comparaison : et un point pour la maison de Stan Lee !

*Il faut savoir qu’Art Ludique est un musée privé, ouvert par un couple de galeristes, et l’aspect marketing de la démarche s’en ressent parfois fortement, au détriment de la qualité des expositions.

Couverture du Wonder Woman #205 d’avril 1973 par Nick Cardy, Exposition Art Ludique, et notre petit fou rire idiot devant cette représentation à peine phallique que chevauche, jambes écartées, l’Amazone.

Pour aller plus loin…

Il est probable qu’une question de droits et de contrats n’ait pas permis à Art Ludique de présenter un plus large éventail d’œuvres, mais la restriction aux trois héros adaptés au cinéma démontre surtout un manque d’intérêt profond pour l’univers DC. À défaut d’une véritable exposition dédiée aux héro·ïne·s DC, voici quelques adaptations centrées sur ces dernier·e·s qui valent le détour.

Parmi les membres de la Justice League, pour l’exposition, Cyborg n’existe pour ainsi dire plus, Hawkman et Hawkgirl ont aussi disparu·e·s, tout comme Martian Manhunter, Black Canary, Vixen, Zatanna, Green Lantern (qui a pourtant eu le droit à un film en son temps), etc. Quitte à découvrir cette flopée de super-héro·ïne·s qui ont pas mal évolué au cours des décennies, la série animée de 2001, du même Bruce Timm à qui l’on doit le dessin animé Batman de 1992, est un bijou d’écriture et d’action. Buzzfeed propose d’ailleurs un petit florilège de moments sassy AF dans la série.

Dans un style plus barré et rafraîchissant, Teen Titans (2003) sent bon la culture pop et manga et propose des personnages adolescents diversifiés : Cyborg, Starfire, Raven, Changelin et Robin vivent à la fois une vie de super-héro·ïne·s et les affres de l’adolescence. Et pour une fois, on sent que les scénaristes savaient un minimum de quoi ils causaient. Le remake de la série Teen Titans GO s’avère plus cartoon et léger mais peut plaire à un public ne voulant pas s’enfoncer trop loin dans l’univers des comics.

Young Justice, (La Ligue des justiciers : Nouvelle Génération en France), diffusée depuis 2010, suit les aventures de Robin, Aqualad, Kid Flash, Super Boy, Miss Martian et Artemis. Leur développement est d’autant plus intéressant qu’ils sont parfois en désaccord avec la Justice League et se font la voix de la jeune génération contre l’ancienne.

Il existe également de très nombreux OAV, dont le récent Teen Titans : The Judas Contract, trouvables en ligne. Tous ne se valent pas mais certains valent largement les films live adaptés des personnages DC.

Voir aussi :

DESSINS ANIMÉS :
La Légende des Super-Héros
Batman La Relève
Batman : L’Alliance des Super-Héros
La Nouvelle Ligue des Justiciers

SÉRIES :
Supergirl
Powerless
Smallville
Arrow
Flash
Gotham

JEUX VIDÉOS :
Arkham Knight
Batman Telltale Series
Lego Dimension