3 décembre 2016, les médias se régalent : un fait divers comme ils les aiment s’est déroulé la veille au soir. Un homme qui “importune”, une jeune femme qui “s’acharne” sur lui, à coups de talons qui plus est. Il est dans le coma, elle est mise en examen pour tentative de meurtre et est écrouée. Du pain béni.

16 décembre 2016 : on apprend que le jeune homme est décédé suite à ses blessures. Les médias remettent le couvert, photo de jambes de femmes en jupes et chaussures à talons, pauvre homme violemment agressé par une femme, qui l’a tué à coups de talons aiguilles, de quoi régaler les fans de la rubrique “près de chez vous”.

Tous les jours, dans la vie d’une femme : interpellations, remarques sur le physique, “compliments” non-demandés, vannes graveleuses, commentaires sur la vie privée, petites caresses sur n’importe quelle partie du corps, frotteurs dans les transports, regards pervers des mecs en costards, sourire en coin des vieux “inoffensifs”, ceux qui sifflent sur ton passage, ceux qui t’insultent lorsque tu ne leur réponds pas merci quand ils te disent “t’es bonne”… On va s’arrêter là, mais c’est loin d’être tout.

Alors que, selon une étude menée par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes en mars 2015, “100% des utilisatrices des transports en commun ont été victimes au moins une fois dans leur vie de harcèlement sexiste ou agressions sexuelles, conscientes ou non que cela relève de ce phénomène.”, on est en droit de se demander à quel niveau les femmes ont le droit de se défendre.

Une jeune femme de 18 ans, seule le soir, est harcelée par un homme visiblement en état d’ébriété. Alors qu’il insiste, elle le repousse, il tombe et elle le frappe. La légitime défense devrait être valable ici, puisqu’en tant que victime, il était légitime qu’elle s’assure qu’il ne puisse pas venir lui rendre la pareille.

 

La différence de traitement entre les hommes et les femmes ne s’arrête pas à la justice. En effet, la presse traite différemment les faits divers selon le genre de l’auteurice. @NotAnonNhime en a fait un thread qu’elle a gentiment proposé de rédiger pour Simonæ.

Comparons l’affaire à un autre cas de meurtre de l’actualité : un homicide conjugal dont l’article de l’Express a été publié une semaine plus tôt. Les faits sont macabres mais simples : un homme a tué une femme en la percutant avec sa voiture. Elle est décédée sur le coup. Rien qu’en observant les titres, on constate une différence notable :

"Un homme ivre tué à coups de talons par une femme qu'il avait importunée"

« Un homme ivre tué à coups de talons par une femme qu’il avait importunée »

"Gironde : une femme meurt percutée volontairement par son compagnon"

« Gironde : une femme meurt percutée volontairement par son compagnon »

L’utilisation de la forme passive est un grand classique du fait divers : si elle est souvent utilisée pour minimiser, elle l’est d’autant plus lorsqu’elle va de paire avec un vocabulaire spécifique. « Tuer » est une action dont la victime est l’objet : « elle a tué l’homme ». « Mourir », par contre, est un verbe qui n’a pas d’objet. La victime en est le sujet. Ce qui peut passer pour un détail est au final caractéristique des articles sur les violences masculines : les victimes « meurent », parfois sans cause précisée, et lorsqu’elle l’est, on préfèrera utiliser une tournure alambiquée et pour le moins ridicule plutôt que de tout bonnement dire « meurtre ».

Les mêmes faits chez 20 minutes obtiennent des titres plus logiques, mais l’indécence se pointe dans le chapeau.

"Bordeaux : Décédé après avoir été battu à coups de talon par une jeune femme. Faits divers - Ce trentenaire avait importuné une jeune femme dans le tram, qui s'était ensuite violemment acharnée sur lui..."

« Bordeaux : Décédé après avoir été battu à coups de talon par une jeune femme. Faits divers – Ce trentenaire avait importuné une jeune femme dans le tram, qui s’était ensuite violemment acharnée sur lui… »

"Libourne : il tue sa compagne en fonçant dessus avec sa voiture. Faits divers - La jeune femme de 18 ans est décédée sur le coup, mercredi après-midi..."

« Libourne : il tue sa compagne en fonçant dessus avec sa voiture. Faits divers – La jeune femme de 18 ans est décédée sur le coup, mercredi après-midi… »

Le deuxième cas obtient un traitement beaucoup plus neutre, qui se confirme dans le reste de l’article, ainsi que dans celui de l’Express.
On parle du « suspect », les tournures sont passives, le ton est factuel : l’article informe. Il parle néanmoins d’un meurtre extrêmement brutal, mais n’insiste pas sur cette violence.

Dans le cas de la jeune femme bordelaise, le ton est radicalement différent. Pas de tournures passives pour elle : on parle bien de ses actions.

« Celle-ci l’aurait poussé au sol, puis frappé à plusieurs reprises »

« Celle-ci avait violemment réagi en le faisant chuter à terre et en s’acharnant sur lui »

Les actes sont décrits et elle en est le sujet. Contrairement à l’autre cas, qui ne les décrit qu’avec un « Une jeune femme […] après avoir été volontairement percutée par son compagnon ». Le vocabulaire utilisé n’est pas ce qu’on pourrait s’attendre à voir dans un fait divers : « violemment réagi » « s’acharner »… Des mots qui insistent particulièrement sur la violence de l’agression, alors que le fait divers est censé être factuel, d’une, et de deux, le deuxième cas arrive à garder un ton plutôt neutre, qui minimise la notion de violence, alors qu’il décrit littéralement un meurtre tout aussi brutal sans motif, contrairement à la jeune femme qui était harcelée.

Ou, comme le dit l’article, « importunée ». Importuner est un verbe qui a pour synonymes « agacer », « déranger », « ennuyer », et même « distraire ». Son utilisation n’est absolument pas anodine. On minimise ainsi les faits : un homme en état d’ébriété harcelait une jeune femme, ou plus. Le harcèlement de rue pouvant très vite passer d’un « tu me passes ton numéro ? » aux menaces de mort lorsque l’homme en question est sobre, on se doute que la situation n’était pas aussi simple que les
articles veulent faire croire.

Qui plus est, les deux articles mettent en évidence la disproportion de sa réaction : « il l’a juste draguée un peu et elle l’a tuée violemment, s’est acharnée sur lui », c’est le message qui en ressort. Ce n’était pas une réaction défensive, mais un meurtre de sang-froid. Le vocabulaire utilisé suscite ainsi l’émotion. L’injustice. La colère.

Du côté du 20 minutes, on retrouve bien un « motif » pour le meurtre de la jeune femme, mais on tombe encore une fois dans le fameux drame conjugal.

Différend amoureux
Selon une source proche du dossier, le jeune homme aurait d’abord voulu faire passer son acte pour un accident avant de reconnaître les faits. « On s’oriente vers une qualification criminelle de meurtre », a précisé le magistrat, indiquant que le parquet de Libourne devrait être rapidement dessaisi au profit du parquet de Bordeaux.

Les motifs exacts de ce drame restent pour l’heure inconnus mais la piste du différend amoureux semble privilégiée. L’enquête a été confiée à la brigade de recherches de la gendarmerie de Libourne.

Un « différend amoureux ». Tout comme la « dispute », fréquemment utilisée dans le cadre des homicides conjugaux, le différend répartit les torts. Puisque c’est quelque chose que l’on fait à deux, la victime est en partie responsable. Les violences et meurtres commis par des hommes sur leur conjointe sont fréquemment justifiés par les émotions violentes. Ne pouvant supporter une rupture ou un conflit, il l’a tuée, parce que les hommes « ne savent pas gérer leurs émotions ». Notez au passage que la disproportion des réactions des hommes dans ces articles n’est pas utilisée contre eux : elle est même généralement utilisée par leurs avocats pour insister sur la détresse du meurtrier, et souvent par les journalistes pour créer de l’empathie, consciemment ou non.

La cerise sur le gâteau, c’est les mots-clés du 20mn pour les deux articles :

Mots clés

« Mots clés : faits divers, violence, agression »

Mots clés

« Mots clés : faits divers, meurtre, gironde, Libourne, amour »

Ce qui ressort de ces quatre articles, et qui tend à se confirmer avec diverses autres affaires de violences commises par des femmes, même après des violences ou menaces, c’est que la violence des femmes est sévèrement punie, quelles que soient les circonstances. Dans l’imaginaire collectif, une femme qui subit des violences est déjà en partie responsable (que faisait-elle dehors, après tout ?), mais si elle se défend, ça suscite l’indignation et la colère générale. Le dégoût des journalistes vis-à-vis des actions de cette jeune femme est palpable, tandis que ça n’émeut personne qu’un homme tue une femme en la percutant avec une voiture parce qu’il a probablement subi une rupture. Le premier cas est intolérable, sa réaction est disproportionnée, elle aurait pu éviter la violence, appeler à l’aide, s’enfuir… et le deuxième cas est juste une chose qui arrive.