Le 30 septembre, c’est la Saint Jérôme et la journée internationale de la traduction ! Quel rapport ? Eh bien, Saint Jérôme est considéré comme le patron des traducteurices, car c’est lui qui a traduit la Bible en latin, à partir de l’année 383. Cela fait donc très longtemps qu’on traduit des textes, mais encore aujourd’hui, la traduction, ce processus qui permet de partager tant de choses entre cultures, reste une activité méconnue.

Quand vous lisez un livre, est-ce que l’idée qu’il s’agit d’une traduction vous a déjà effleuré·e ? Combien de brochures touristiques, d’articles, de modes d’emploi, etc., avez-vous parcouru·e·s sans vous rendre compte qu’iels avaient été initialement rédigé·e·s dans une autre langue ? En général, on demande en effet à une bonne traduction d’être indétectable, de se fondre dans la langue et la culture « cibles ». Par conséquent, alors que nous vivons entouré·e·s de traductions, le métier de traducteurice reste mal compris et sujet à de nombreuses idées reçues. C’est à travers la remise en cause de celles-ci que nous souhaiterions vous présenter, dans les grandes lignes, notre métier.

Cliché nº 1 : on peut traduire dans tous les sens

Hé non ! Peu de gens le savent, mais normalement, on traduit toujours vers sa langue maternelle. Ce n’est pas pratiqué par tout le monde, mais c’est une question déontologique. Pour celleux qui ont la chance d’être bilingues « de naissance » ou d’avoir passé un certain nombre d’années dans un pays avec une autre langue et culture, c’est différent. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on maîtrise forcément moins toutes les nuances de sens et de style dans une langue qui n’est pas la nôtre. Quel que soit notre niveau de compétence, on n’aura pas l’instinct qu’a læ locuteurice natif·ve. Il y a aussi une question de culture : certaines sont proches, mais la culture japonaise, par exemple, est bien différente de la culture française. C’est pourquoi un·e traducteurice français·e saura retranscrire un texte japonais tout en le rendant appréhendable par la culture « cible » (il existe des cas où les traductions sont volontairement gardées proches de leur culture « source », mais c’est un sujet trop pointu pour être traité ici).

Cliché nº 2 : interprète et traducteurice, c’est pareil

Régulièrement, quand on dit exercer le métier de traductrice, on nous répond quelque chose comme : « Ah, c’est pas trop dur d’écouter et de parler en même temps ? » ou « D’accord, tu pourrais bosser aux réunions de la Commission européenne ! » Nous devons donc expliquer que non, ça c’est interprète, c’est un autre métier (avec une grosse pensée pour les interprètes qui doivent être passablement agacé·e·s de se voir appeler traducteurices tout le temps). Il est vrai que des passerelles entre ces professions existent et que la formation de départ et certaines compétences se recoupent. Cependant, les études de niveau master (ou école) ne sont pas les mêmes et l’exercice en lui-même est très différent ! La maigre expérience de Freyja en interprétation pour un festival lui a bien permis de constater que la « gymnastique » demandée au cerveau n’est pas la même : pas le temps de réfléchir trois plombes à la tournure de phrase, de faire en sorte que ce soit le plus fluide possible, l’essentiel est de retranscrire le sens du message et le ton de la personne qui parle.

Cliché nº 3 : tou·te·s les traducteurices travaillent sur des livres

Dans la même veine que ci-dessus, on nous demande souvent « Alors, quels livres as-tu traduits ? », ce qui ne s’applique pas dans tous les cas… Il existe en fait deux principaux types de traduction : la traduction littéraire et la traduction technique. Et comme il se trouve que cet article est écrit à quatre mains par une traductrice littéraire et une traductrice technique, on va pouvoir vous expliquer ce qui différencie ces deux domaines.

Læ traducteurice littéraire travaille principalement sur des œuvres littéraires (romans, nouvelles, essais dans toutes sortes de domaines). Iel fait en sorte de retranscrire fidèlement le style de l’auteurice étranger·e et ses subtilités tout en produisant un texte publiable dans sa langue natale. On peut décider de se spécialiser dans un certain type de littérature et même, dans certains cas, traduire un·e auteurice en particulier. Les traducteurices littéraires sont payé·e·s au feuillet ou au signe, deux unités de mesure communes dans le monde de l’édition. Le signe correspond à un caractère, quel qu’il soit (lettre, espace, signe de ponctuation…) et le feuillet à 25 lignes de 60 signes. Lorsqu’iels traduisent un livre, iels signent avec un·e éditeurice un contrat qui leur donne droit à une avance et un pourcentage de droits d’auteurice. Iels perçoivent ce pourcentage une fois que l’éditeurice s’est remboursé·e de l’avance initiale grâce aux ventes du livre.

Læ traducteurice technique travaille sur tout ce qui n’est pas soumis aux droits d’auteurice. C’est donc un champ extrêmement vaste, qui va de la brochure touristique au manuel d’utilisation, en passant par les communiqués de presse ou le jeu vidéo. Il est donc nécessaire de se spécialiser, souvent par affinité avec un domaine : le juridique, le médical, le jeu vidéo, le marketing, le tourisme… Les traducteurices techniques travaillent soit au sein d’agences et d’entreprises, soit (très souvent) en tant qu’auto-entrepreneureuses. Dans ce cas, tout se fait en télétravail, le plus souvent après avoir réussi un test de traduction proposé par l’agence ou læ client·e contacté·e. Ces traducteurices sont en général payé·e·s soit au mot, soit à la tâche : la traduction d’un slogan, par exemple, va prendre un certain temps et ne sera donc pas payée selon le nombre de mots du slogan.

Il est bien sûr possible de mêler traduction technique et littéraire, mais il est bon de savoir que les formations à ces métiers et leur pratique sont légèrement différentes.

Cliché nº 4 : il suffit de parler plusieurs langues pour être traducteurice

C’est LA phrase à ne pas dire si vous voulez éviter de provoquer la colère d’un·e traducteurice professionnel·le. À une époque, il était encore possible de se former « sur le tas » et certain·e·s traducteurices non diplômé·e·s peuvent toujours faire valoir leurs années d’expérience. Mais pour se lancer dans le métier aujourd’hui, presque tout.e.s les client·e·s et les agences de traduction (qui savent ce qu’iels font) demandent un diplôme. Et c’est normal : les formations au métier de traducteurice couvrent un large éventail de compétences. On y apprend à faire des recherches de façon efficace et sûre, à utiliser les logiciels nécessaires (voir plus loin), à rédiger impeccablement dans sa langue maternelle, à gérer une micro-entreprise… bref, beaucoup d’informatique et de cours de grammaire/rédaction ! Selon les formations, divers autres cours et compétences sont au programme : Freyja avait par exemple des cours de traductologie, une discipline universitaire qui étudie les mécanismes (notamment linguistiques) à l’œuvre lors du processus de traduction. Pour ce qui est de la traduction littéraire, il est davantage possible de se lancer sans formation (l’aspect « informatique » étant moins présent), mais la plupart des maisons d’édition demanderont tout de même un cursus universitaire centré sur une langue ou sur la littérature française (avec un bon niveau en langues à côté, bien sûr).

Cliché nº 5 : un·e traducteurice, c’est un dictionnaire ambulant

Hé non, nous n’avons pas réponse à toutes vos questions sur ce que veulent dire tel ou tel mot ! En revanche, nous avons acquis la capacité de rechercher précisément ce que signifie un mot en contexte, de recouper différentes infos en cas de multiplicité de traductions possibles, etc.

Cliché nº 6 : les traducteurices ne seront bientôt plus utiles grâce aux ordinateurs !

On ne sait pas. Ce qui est sûr, c’est qu’en l’état actuel des choses, les services de traduction automatique ne sont pas assez au point pour remplacer une traduction humaine. Ils fonctionnent généralement en termes d’équivalence (un mot/bout de phrase = un autre), ce qui ne permet pas de prendre en compte le contexte, par exemple. Malheureusement, en traduction technique, on commence à avoir des demandes qui consistent à « relire » de la traduction automatique : c’est moins bien payé et ça prend plus de temps et d’énergie que de traduire soi-même…

En traduction littéraire, on est au niveau néant du style avec les traducteurs automatiques. Traduire la plume d’un·e auteurice d’une langue à l’autre n’est pas faisable (actuellement) par une intelligence artificielle.

Maintenant que nous avons démonté quelques idées reçues, nous vous proposons un petit tour d’horizon (non exhaustif) des choses essentielles à savoir sur le métier, en commençant par la compétence principale d’un·e traducteurice (si vous êtes intéressé·e par ce métier, on pourra vous poser cette question en entretien) :

Maîtriser sa langue maternelle

Comprendre en profondeur la langue depuis laquelle on traduit, c’est essentiel, mais le résultat final dépend en grande partie de la maîtrise de la langue vers laquelle on traduit. Les traducteurices sont souvent amené·e·s à exercer aussi l’activité de correcteurices, voire de rédacteurices (dans le technique) ou d’auteurices (dans le littéraire). Il ne suffit pas d’être francophone de naissance, même si c’est presque toujours indispensable. Il faut manier avec aisance la langue, pour rendre un texte final fluide, lisible et très souvent, publiable. La traduction littéraire, par exemple, demande deux qualités principales : d’abord læ traducteurice littéraire doit savoir transcrire dans sa propre langue le rythme, le ton et les particularités stylistiques de l’auteurice qu’iel traduit. Cela demande de maîtriser l’écrit, bien entendu, et surtout de savoir s’adapter ! On ne traduit pas du Ellroy comme du Austen. Ensuite, il faut savoir se faire oublier. Si læ lecteurice sent que c’est une traduction – tournures de phrases mal adaptées, vocabulaire trop proche de l’original, etc. –, alors elle est ratée. Il faut savoir s’éloigner du texte, au risque de le « trahir » un peu, pour pouvoir en faire une bonne traduction dans la langue d’arrivée.

Les formations

Il existe de nombreuses formations au métier de traducteurice : des masters un peu partout en France (plus ou moins spécialisés dans certains domaines, le juridique par exemple), ainsi que des écoles, comme la renommée ESIT (École supérieure d’interprètes et de traducteurs), à Paris. Le choix est vaste et nous vous conseillons de bien vous renseigner sur les langues proposées et les spécialités abordées avant d’envisager une candidature ! Il est, bien sûr, conseillé d’avoir suivi une Licence dans le domaine des langues vivantes avant de s’inscrire en Master, mais avec un bon niveau en langue (et en français) et une réelle motivation, tout est possible.

Les logiciels

En traduction technique (surtout), on utilise des logiciels de TAO (traduction assistée par ordinateur). Ce qui ne veut pas dire que le logiciel traduit à notre place, loin de là ! En revanche, il permet de combiner en une seule interface tous les outils dont nous avons besoin pour effectuer la meilleure traduction possible. En un raccourci clavier, on accède au glossaire du projet ou à la mémoire de traduction (un gros fichier regroupant les traductions précédentes effectuées sur le projet ou pour le client en question). Cela permet notamment d’obtenir des traductions harmonisées : si un nom de personnage dans un jeu a été traduit de telle manière par un·e collègue il y a deux jours (ou deux mois), on peut le retrouver en un rien de temps et éviter de proposer une traduction différente. Il existe de nombreux logiciels, payants ou non, mais la plupart de vos client·e·s vous demanderont d’en utiliser un en particulier. Il est donc nécessaire d’avoir appris à s’en servir et de pouvoir s’adapter rapidement à un nouveau logiciel.

Si le métier de traducteurice vous tente ou que vous vous y intéressez de loin, nous espérons que ces quelques précisions auront été utiles ! Mais attention, si vous souhaitez en faire votre carrière, vous risquez les effets secondaires suivants :

  • Forte tendance à râler ou ricaner face à un film/une série mal doublé·e ou mal sous-titré·e, mais aussi à prendre la défense des traducteurices professionnel·le·s qui ont sans doute été mal payé·e·s ou ont eu des délais très courts.
  • Refus ou réticence à regarder ou lire des productions traduites.
  • Lecture simultanée d’un livre en langue source et en français « par intérêt professionnel ».
  • Lecture attentive des modes d’emploi, « pour voir comment la trad a été faite ».
  • Tendance à repérer automatiquement toute faute d’orthographe/grammaire dans n’importe quel texte en français (et frustration de ne pas pouvoir les corriger).
  • Obligation de répondre encore et toujours aux idées reçues listées dans cet article.

Si ça ne vous effraie pas trop, alors foncez ! La traduction est un domaine extrêmement riche, dont nous n’avons fait ici qu’effleurer la surface, et dans lequel vous trouverez certainement une spécialité pour vous épanouir.

Pour aller plus loin :

Une vidéo du Monde sur la traduction automatique : http://www.lemonde.fr/sciences/video/2017/06/30/les-defis-de-la-traduction-automatique_5153681_1650684.html

Le site La Marmite du Traducteur, avec plein d’infos sur le métier et son exercice en tant qu’auto-entrepreneureuse : http://www.lamarmitedutraducteur.com/

Le dossier ONISEP consacré aux métiers de la traduction : http://www.onisep.fr/Decouvrir-les-metiers/Des-metiers-par-secteur/Traduction-interpretation

Et pour rire, le blog Translators Anonymous (en anglais) : http://translatorsanonymous.tumblr.com/