Voter ne sert à rien. La politique, c’est barbant. Tou·te·s les politicien·ne·s se ressemblent. C’est un milieu corrompu, verrouillé. Il faudrait changer le système actuel. Nous ne vivons pas dans une vraie démocratie. Et puis de toute façon, qu’est-ce que je peux faire, moi ? Je n’ai aucun pouvoir de changer les choses. Et pourquoi pas la révolution pendant qu’on y est… mais pour construire quoi à la place ?

Ces constats un peu déprimants, je les entends de manière répétée autour de moi. Et il faut bien reconnaître que lorsqu’il s’agit de politique, même lorsque l’on garde l’optimisme qu’il est possible de changer les choses pour le mieux, on peut se sentir terrassé·e par l’ampleur de la tâche – et par son infaisabilité. Peut-être y a-t-il une chance d’évolution si on élit la « bonne » personne – la femme ou surtout l’homme providentiel ?

Ouais, imaginons. Encore faut-il : trouver cette personne, qu’elle soit élue, et enfin qu’elle ait une majorité à l’assemblée. Mais, soyons réalistes, même avec la meilleure des volontés, comment peut-on s’attaquer au système institutionnel entier ? Et par quoi on le remplacerait ? Et comment on se mettrait d’accord pour savoir par quoi le remplacer aussi ?

C’est vrai qu’il ne s’agit pas d’un problème simple. Certain·e·s, pour tenter de le résoudre, se lancent dans la conception de nouveaux systèmes d’élections et de gouvernance qu’il faudrait mettre en oeuvre au niveau de l’État. Ces idées peuvent être complexes à appréhender et nécessiter en première instance un changement au niveau des institutions pour pouvoir être mises en œuvre. En tant qu’habitant·e·s, cela ne nous laisse pas beaucoup de possibilités d’action. Or, ce que nous pouvons faire, c’est penser et agir différemment à notre échelle, localement. Et pour cela, nous pouvons utiliser les principes de ce qu’on appelle la gouvernance partagée. Localement, cela veut dire sa rue, son arrondissement, son village, sa ville, en travaillant avec une échéance bien précise : les élections municipales. En l’occurrence, pour donner une date concrète, les élections municipales de 2020.

Ok. Concrètement, la gouvernance partagée, ça ressemble à quoi ?

Et bien on a un exemple en France : en 2014, des gens dans un petit village de la Drôme appelé Saillans s’y sont collés. L’expérience qui a été tentée – et qui a pris – a été de proposer aux municipales une liste sans candidat·e pré-désigné·e et sans programme pré-établi.

Euh, attends deux secondes, tu te paierais pas un peu notre tronche là ? Ou alors c’est pour nous revendre une pseudo-utopie anarchiste qui n’a aucune chance de marcher.

Alors oui mais non : quand on rentre dans les explications, c’est tout à fait sensé. Plutôt qu’un collectif de personnes au nombre restreint constitue un programme et une liste avec un·e candidat·e de tête, des gens à Saillans ont organisé deux réunions publiques ouvertes à tou·te·s. Dans ces réunions, les participant·e·s se sont réparti·e·s en cercles de discussion thématique et ont identifié ensemble des actions concrètes qu’iels estimaient prioritaires à mener dans le village. Ces actions ont constitué les points du programme qui a donc été établi par les gens du village qui sont venus aux réunions. Les personnes qui étaient par ailleurs intéressées pour constituer une liste se sont ensuite réunies pour décider qui serait la tête de liste. Pour cela, elles ont organisé une élection sans candidat·e. Dans une élection sans candidat·e, à la fois tout le monde et personne n’est candidat·e : on identifie les qualités attendues pour le rôle dont il est question, puis chacun·e désigne la personne qui lui semble remplir le mieux les critères. La personne qui ressort des votes, si elle accepte, est alors élue pour le rôle.

Ok, donc en fait, le programme a été établi avec les habitant·e·s avant que la liste candidate aux municipales ne soit constituée. Et l’avantage de l’élection sans candidat, c’est qu’on a plus de choix et qu’on n’est pas obligé·e de choisir parmi des personnes dont aucune ne nous plaît, et qu’en plus on peut élire des gens qui a priori n’ont pas d’ambition politique personnelle.

Tristan Rechid, l’un des habitants de Saillans qui a pris une part active dans le déroulement des événements, raconte toute cette histoire plus en détail, en poursuivant sur un retour d’expérience sur les années de fonctionnement qui ont suivi.

Et après les élections, comment ça a fonctionné ? Est-ce que le candidat élu a continué à gouverner comme son prédécesseur ? Sinon, je parie que c’est vite devenu l’anarchie dans le village…

Et bien non, et non ! Pour résumer succinctement, l’équipe municipale s’est organisée selon un principe de collégialité, c’est-à-dire de manière à partager le pouvoir et à prendre les décisions de manière collective. Les habitant·e·s participent à travers des commissions thématiques qui définissent et priorisent des actions concrètes. Ces décisions seront mises en oeuvre par les groupes Action-Projet, constitués d’habitant·e·s et d’au moins un·e élu·e référent·e. Enfin un observatoire constituée de douze habitant·e·s veillent à la mise en pratique de la démocratie pour garantir le pouvoir d’agir des habitant·e·s.

Pour de plus amples détails, voici un article détaillant l’organisation de la municipalité et quelques témoignages dans un court reportage du Journal des bonnes nouvelles (5 min 26) qui explique le fonctionnement :

Alors évidemment, il n’y a pas de solution miracle. Des problèmes persistent, ou ont été révélés. Mais au moins, plusieurs pas ont été faits vers plus de démocratie locale, avec une vraie participation.

Ah oui, la démocratie participative, c’est à la mode et tout en ce moment à la mairie. Mais bon, je trouve pas que ça change grand-chose en termes de « pouvoir d’agir » d’avoir gagné le droit de voter si je veux un toboggan aquatique géant devant l’hôtel de ville en été, ou si je préfère une piscine pour chiens sur les quais.

Il y a plusieurs niveaux de participation, qui balayent un spectre qui va de la « coopération symbolique » où l’on reste plus passif·ve au pouvoir effectif tenu des habitant·e·s. En 1969, la consultante états-unienne Sherry R. Arnstein a établi une « échelle de la participation », dont on peut distinguer les étapes suivantes :

  • l’information et la consultation, où les participant·e·s vont plutôt adopter une position passive de réception de l’information, et donner leur avis sur des sujets qu’iels n’ont pas choisi. Une séance d’information peut être pertinente comme étape initiale dans un processus de décision sur une thématique donnée. Seule, elle ne suffit pas à créer une participation qui donne du pouvoir aux participant·e·s. Selon le niveau d’écoute et de transparence dans les cercles décisionnaires, il n’est pas sûr que les avis récoltés pendant la consultation soient vraiment pris en compte. Un manque d’intérêt ou cynisme peut donc facilement se développer vis-à-vis de ces initiatives dites « participatives » mais qui ne sont qu’un ersatz ;
  • la concertation, qui implique davantage les participant·e·s, encouragé·e·s à proposer de nouvelles idées ;
  • la co-décision : les participant·e·s prennent une part centrale et active dans la décision de quelles actions vont être menées ;
  • l’évaluation, autrement dit le contrôle des participant·e·s sur les actions qui ont été menées et leurs résultats.

Donc en fonction de si nous, habitant·e·s, faisons vraiment partie des processus de décision et d’élaboration des idées ou si nous sommes juste « consulté·e·s », cela change radicalement les choses. Notamment notre motivation à participer à de nouvelles initiatives, surtout lorsque l’on a compris qu’on a tendance à se faire enfumer.

Mais comment on fait pour décider ensemble, de manière démocratique ? À un moment, il faut bien un·e chef·fe pour trancher et prendre les bonnes décisions, non ?

Pas forcément. Nous sommes éduqué·e·s dans une culture du chef, de l’homme providentiel et dominant. On nous apprend que la plupart des gens sont des moutons écervelés qui ne peuvent pas prendre de bonne décision ensemble, et que donc il faut des chefs éclairés pour guider le troupeau vers la lumière. Ou alors, qu’il est impossible qu’un groupe de personnes arrive à se mettre d’accord sur des actions à prendre – et certainement pas à l’échelle d’une ville ! Quelque part, c’est présumer le pire chez les gens. Les expériences que l’on a en collectif tendent d’ailleurs à nous conforter dans cette opinion. Mais est-ce que l’on ne devrait pas s’interroger sur la manière dont on nous apprend à interagir dès le plus jeune âge ? Par exemple, si l’on grandit dans un contexte où on nous coupe sans cesse la parole et on ne nous écoute pas, on va soit rentrer dans la compétition pour se faire entendre en parlant plus, plus fort et en coupant les autres à son tour ; soit au contraire se taire. Et on décidera qu’il faut un·e chef·fe – la personne qui s’impose le plus – pour gérer tout ce beau monde : la loi du plus fort. Ou alors, on instaure des règles pour partager équitablement la parole, on sanctionne les coupures de parole et on valorise socialement l’écoute, la prise en compte et la compréhension de ce que dit l’autre (pour tout le monde).

Sans tomber dans de la naïveté ou un optimiste idéaliste – car rien n’est jamais parfait –, il y a des choses que l’on peut changer dans la manière dont nous vivons et décidons ensemble. Pour cela, il existe des méthodes très concrètes que tout le monde peut apprendre et mettre en place à son niveau pour réveiller l’intérêt des gens, favoriser l’écoute et la participation. Ce sont des méthodes dites de « gouvernance partagée » pour agir collectivement. D’ailleurs, ce sont des techniques qui peuvent et qui sont utilisées pour animer des groupes quel que soit le contexte et l’objectif : une réunion au boulot ou dans son association, un cercle de discussion en salle de classe…

Sur son site, l’Université du Nous détaille certains principes et propose des formations (ce ne sont pas les seul·e·s à le faire). Certaines méthodes sont même utilisables pour collaborer en ligne, en s’appuyant sur des outils libres que l’on peut trouver en hébergement chez Framasoft (et hop, un petit peu de pub assumée pour des logiciels libres !).

Il existe un certain nombre de méthodes différentes, que l’on peut choisir collectivement en fonction de ce qui marche le mieux à un moment donné au niveau du groupe. Enfin, il est essentiel d’intégrer à ces modes de fonctionnement une conscientisation des rapports de domination qui traversent notre société et nos rapports sociaux (sexisme, racisme, classisme, transphobie, homophobie, la liste continue), afin de ne pas reproduire des schémas que l’on tend malheureusement à voir trop souvent dans les milieux alternatifs de gauche.

J’avoue que ça a l’air intéressant et plutôt réaliste. Qu’est-ce que je peux faire ?

S’informer et se former sur les méthodes de gouvernance partagée, parler avec des gens, monter des collectifs, tester les méthodes, et même créer une liste participative pour 2020 ! Quelques ressources : l’Université du Nous, des vidéos de conférences sur les alternatives politiques comme pendant la semaine du festival Expériences Politiques, des documentaires qui donnent envie de changer les choses comme Ne vivons plus comme des esclaves ou La démocratie c’est nous. Enfin, Tristan Rechid, après l’expérience Saillans, se consacre désormais à donner des formations à l’animation de la démocratie locale pour aider des collectifs locaux à monter des listes participatives pour les prochaines municipales.

Et comme toujours : testez, éprouvez, gardez votre esprit critique !