Je suis l’une de vos étudiantes. Ou je l’étais. Après tout, vous n’êtes qu’un professeur parmi tant d’autres. Ce n’est pas pour vous dénigrer, c’est pour vous rappeler que vous n’êtes qu’un exemple. Parmi tant d’autres.

Vous êtes plutôt sympathique. Vous connaissez votre sujet. Vous aimez donner des cours. Vous n’êtes pas insultant. Vous savez tenir votre public. Je vous apprécie.

C’est dommage que vous ayez pensé être le gardien de la langue française. Je devrais écrire le gardien de la Langue Française, majuscules emphatiques. Je vous cite, dans le texte monsieur, sans vous déformer, sans vous interpréter. D’abord la citation, après l’analyse, je le sais bien.

« On dit écrivain, pas écrivaine. Ce n’est pas français de dire écrivaine. »

Je suis confuse. Ou plutôt énervée. Et confuse. Qui vous a élu gardien de la langue française ?

Word ne me corrige pourtant pas. Larousse me dit qu’écrivain est « Toujours masculin, même pour désigner une femme. » Et recommande, pour ne pas nous laisser sans réponse, de « dire ou écrire femme écrivain. » Tout ça dans la rubrique « Difficultés » du dictionnaire en ligne. Je suis perplexe. Mon genre est-il donc une difficulté pour notre langue ?

Je me suis donc tournée vers vos compatriotes. Vous savez, ces messieurs de l’Académie française, vieux hommes sages comme vous. Je suis honnête, j’avouerai que sur les 37 membres, on compte 5 femmes. Des femmes écrivains d’après vous.

Déclaration d’octobre 2014 :

« L’Académie française n’entend nullement rompre avec la tradition de féminisation des noms de métiers et fonctions » puis « elle rejette un esprit de système qui tend à imposer, parfois contre le vœu des intéressées, des formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure, etc., pour ne rien dire de chercheure, qui sont contraires aux règles ordinaires de dérivation et constituent de véritables barbarismes. »

Barbarisme, d’après mon Larousse : « Forme d’un mot qui n’existe pas dans la langue à une époque donnée et dont l’emploi est jugé fautif. »

À une époque donnée. La langue évolue donc. J’en conclus qu’il y a pourtant des évolutions acceptées et d’autres qui ne le sont pas. Celles qui considèrent le féminin comme une marque fautive. Un exemple parmi d’autres.

Cher professeur, je comprends donc. Vous avez décidé de ce qui est correct et de ce qui n’est pas correct. Ou plutôt, vous perpétuez cette tradition sexiste de la langue française qui consiste à faire du féminin l’exception d’un masculin universel. Vous me rappelez cet autre professeur qui s’était moqué de moi, devant tout une classe, lorsque, bébé féministe et lycéenne que j’étais, j’avais déclaré ne pas être une « demoiselle, mais une madame. » Rires de l’assemblée lorsqu’il m’avait répliqué que « mademoiselle » était bien français, et que j’étais bien une jeune fille. Qu’il ne voyait pas de raison de faire de moi une madame.

Pas de raison pour les « défenseurs » de la langue française de faire de moi, de faire de nous, des écrivaines non plus.

Cher professeur, je n’ai rien dit. Je ne suis pas intervenue. Après tout, ce n’était ni la première ni la dernière fois. Après tout, vous êtes le professeur, je suis une étudiante. J’ai le droit de dire étudiante n’est-ce pas ? Ou dois-je dire une « femme étudiant » ? Je ne sais pas trop, j’essaye de comprendre votre logique. Je n’essaye pas vraiment. Pardon. Mensonge blanc. Je connais votre logique : celle d’un traditionalisme protecteur. Vous n’êtes pas SEXISTE monsieur le professeur. Vous êtes un amoureux de la Langue Française.

Moi la langue française, je l’aime aussi. Beaucoup. Comme d’autres choses dans la vie. J’aime ses particularités et ses bizarreries et ses étrangetés surprenantes et ses emprunts à d’autres cultures. Je ne serai pas assise en face de vous si je ne l’aimais pas au moins un peu. Je ne serai pas en train de vous écouter discuter si je ne l’appréciais pas.

Mais je la déteste aussi. Parce qu’elle est trop souvent entre les mains de gens comme vous. Qui n’êtes pas la caricature du masculiniste qui considère que les femmes exagèrent et veulent toujours plus. Non, vous êtes ce « papy condescendant ». Ce même homme qui me dit “mademoiselle” après que j’ai déclaré ne pas vouloir être appelée ainsi.

Des combats vains, vous dites-vous. Il y a plus grave. Là n’est pas le problème : le langage est le reflet du pouvoir. Ce «e » que vous nous refusez est un signe. Le signe d’une misogynie latente et peu camouflée derrière des sourires insistants. Le signe que vous ne nous respectez pas vraiment. Pas entièrement. J’ai beau être une étudiante, je ne serai jamais une écrivaine.

Cher professeur, je ne vous déteste pas. Je ne vous ai pas en horreur. Je suis là, assise le mercredi matin, deuxième rang. Je vous écoute, je prends des notes. Vous dites des choses qui m’intéressent. Vous dites aussi ce genre de chose : « Une femme écrivaine, ça n’existe pas. »

Je vous pardonne monsieur. Je n’attendais rien de vous de toute façon. J’ai quelques années d’expériences avec vos confrères. Je sais à quoi m’en tenir. Vous auriez pu vous taire aussi. Après tout, le sujet ne vous concerne pas directement. Vous n’êtes pas une femme écrivaine.

Vous êtes un homme. Et votre avis sur la question ne m’intéresse pas. Mais on vous écoute. Là est le problème.

Sincèrement,

Une étudiante. Future professeure, écrivaine, auteure, autrice et autres barbarismes de votre chère langue française.

 

P.-S. Votre démonstration repose sur un argument d’autorité : Je suis le professeur, je m’appuie sur d’autres grands experts de la langue française, nous avons donc raison. Notez que j’ai dit experts. Soyons honnêtes.

Je vais donc m’appuyer sur l’histoire de la langue française pour conclure cette lettre. Parlons un peu latin, cette langue qui vous est si chère pour me dire que j’ai tort. Prenons, à tout hasard, auctrix. Ce mot est utilisé par les premiers grands auteurs chrétiens. Au XVIIe siècle, il apparaît dans la langue française dans un sermon : « autrice » est né. Le mot latin est utilisé tout au long du Moyen-Âge.

Vous pouvez vous réconforter un peu, je suppose, en vous disant que là aussi il y a eu des hommes, des grammairiens et compagnie, qui se sont emportés et ont mené une guerre acharnée contre ce mot. Le mot tombe peu à peu dans l’oubli, au moment même où des femmes veulent l’utiliser et le revendiquer.

Vous n’avez pas gagné. Pas besoin d’être plus condescendant que vous l’étiez déjà. Ce n’est que partie remise. À la manière des premiers grands auteurs chrétiens, des pays francophones tels que le Canada ont créé un nouveau mot, « auteure » et le monde ne s’est pas arrêté de tourner.

Est-ce que vous saviez que le petit Robert a une entrée pour “autrice” et accepte la dénomination « écrivaine » ? Vous ne lui reprocheriez tout de même pas de ne pas parler français ?

Sur ce, monsieur le professeur, je retourne à mes barbarismes et autres attaques contre la langue française. Qui sait, peut-être qu’un jour le barbarisme sera de nous avoir refusé d’être genrées correctement.