Pour beaucoup de jeunes, l’année scolaire se termine et les choix d’orientation se concrétisent. Nous avons donc souhaité revenir sur un monde mystérieux : les études de médecine ! (Cet article se focalisera sur le déroulement des études en France. Vous pouvez cependant trouver ici des informations sur la Suisse et la Belgique)

En France, la première année est accessible à tou·te·s, mais se termine par un concours où environ 10% seulement des étudiant·e·s sont retenu·e·s. La fameuse « P1 », hantise des aspirant·e·s médecins. Elle est suivie de la deuxième année, la P2, encore principalement théorique, puis de la troisième année, la D1, pendant laquelle commencent les stages réguliers en hôpital. Suit l’externat (trois ans), où l’étudiant·e passe toutes ses matinées en stage, et l’internat, où l’on obtient officiellement le titre de médecin.
Les études de médecine ont très mauvaise presse : pression infernale, concurrence féroce, bizutage à l’issue parfois tragique…

Pour nous parler de tout ça et répondre aux questions des rédacteurices de Simonæ, c’est de façon totalement aléatoire que j’ai proposé d’interviewer la future docteure Bichon, AKA la petite sœur de votre obligée.

La question bateau : Qu’est-ce qui t’a poussé à faire médecine ? Quelle spécialisation envisages-tu ?

J’ai commencé à vouloir faire médecine vers 11-12 ans, c’est le côté humain qui m’a attiré au début, j’avais la vocation, je voulais « soigner des gens » ! En grandissant, j’ai également été séduite par le versant scientifique, ça a confirmé mon choix. Pour le moment, j’envisage de faire de la cardiologie (de la rythmologie, pour être précise) mais bon, je change souvent d’avis…

On entend tout et son contraire sur l’ambiance en fac de médecine. Une fois passé le fameux concours, est-ce que tu as ressenti une différence de traitement en tant que fille ?

Oulalah vaste question. Les enseignant·e·s sont très peu présents les premières années à part en cours magistraux, difficile de se faire une idée. C’est plus en stage que la différence est visible ! Les blagues sexistes font partie du fameux « humour carabin », pour s’intégrer il ne faut pas être « mauvaise ambiance » ! C’est difficile d’y faire face, la plupart du temps on fait l’autruche. D’autant plus que quand les remarques viennent d’un·e interne ou d’un·e chef, l’éventualité d’une non-validation de stage en dissuade beaucoup de répondre.. Mais il y a des stages qu’on évite parce que, de l’avis général, c’est lourd #chirortho (NDLR : Chirurgie Orthopédique).

Est-ce qu’il y a encore aujourd’hui des problèmes de bizutage ?

Là je ne peux parler que de mon expérience personnelle ! Dans ma fac, le week-end d’inté est très bon enfant, personne ne te forcera vraiment à boire. Après, la pression sociale est là, et de nombreux P2 finissent dans la « salle PLS » (NDLR : Position Latérale de Sécurité) en ayant voulu gagner un maximum de pin’s à coup de défis alcoolisés. Mais je n’ai jamais été témoin de scènes humiliantes ou dégradantes.

Les soirées en médecine sont légendaires : Est-ce que tu as déjà eu des problèmes ?

Non, jamais.

Tu es aujourd’hui une toute jeune externe (On est toutes fières de toi bichon) : est-ce qu’être une jeune femme de 21 ans a été un problème avec les professionnel·le·s qui t’encadrent ? Et avec les patient·e·s ?

Avec les patient·e·s, un peu. On ne se sent pas très crédible quand on va examiner des patient·e·s, discuter avec des familles… J’ai eu une expérience avec un patient qui a refusé de me parler car j’étais étudiante… D’autres refusent car ils veulent parler à un « vrai médecin ». Mais c’est rare, la plupart ne font pas de remarques, c’est plutôt seul·e qu’on s’impose des limites.

As-tu eu dans ton parcours universitaire des cours/séminaires relatifs à l’empathie, au care, à la bienveillance (Martin Winckler sors de ce corps) ?

J’en ai eu, il y en a qui sont obligatoires en P1 (épistémologie/éthique), puis j’ai pris un module optionnel en D2 (première année d’externat), c’est nouveau, on est en petit groupe de 15 et on apprend à communiquer avec læ patient·e, à gérer les situations difficiles comme les patient·e·s violent·e·s, on parle de l’acharnement thérapeutique…

Comment se déroulent les stages lors des études de médecine ?

En P2, avant toute chose on commence par un mois de stage « côté infirmier », on n’y côtoie pas les médecins, on n’apprend pas la médecine, mais les soins infirmiers (prise de sang…) et surtout le nursing (toilettes…). Ça met dans le bain tout de suite, et c’est une expérience qui sera très importante par la suite !
En D1, au premier semestre on a un matin par semaine dans les labos de l’hôpital, on sait rarement quoi faire de nous, je me suis un peu ennuyée… Les choses sérieuses commencent au deuxième semestre de D1, puis tout au long de l’externat où on est tous les matins dans un service ! On s’occupe de nos malades, on tient les dossiers, mais on fait aussi beaucoup de secrétariat, de récupération de comptes-rendus, on manie vite le fax à la perfection ! La qualité du stage est directement liée à l’implication des médecins dans la pédagogie, certains considèrent la présence d’étudiant·e·s comme une fatalité à l’hôpital public mais les laissent dans un coin et n’y accordent aucune attention. D’autres sont incroyables ! En D2, on commence aussi à faire des gardes la nuit, le week-end… C’est chronophage mais responsabilisant et formateur.

Qu’est-ce qui t’a surpris (en bien ou en mal) ?

En mal, pour commencer, le peu d’implication dans la pédagogie de certain·e·s chefs. D’autres qui, plus pervers, considèrent que la médecine s’apprend « à la dure », et font souffrir les externes autant qu’elleux ont souffert pour en arriver où iels en sont. L’étendue de notre ignorance, aussi, on est vite démuni·e : quand on arrive externe, on ne sait rien ! Enfin, la difficulté et la charge de travail. Il ne suffit pas de travailler beaucoup pour être bon·ne, c’est très frustrant. On nous répète que « c’est facile après la P1 », mensonge !
En bien, la relation avec les patient·e·s qui est incroyable, certain·e·s chefs qui sont vraiment humain·e·s. Et enfin, le plaisir que l’on prend à l’hôpital. Malgré les difficultés, la réponse est unanime : aucun·e de nous ne pourrait faire autre chose aujourd’hui.

Comment sont les relations avec les autres membres du staff (équipe médicale, équipe soignante, auxiliaire) ?

Ça dépend vraiment des services. Dans les services d’hospitalisation, il y a souvent un mur : les infirmier·e·s sont parfois très vindicatif·ve·s, il y a une rancœur cristallisée contre les médecins, qu’iels reportent souvent sur les externes. Certain·e·s m’ont dit en face que « les externes sont là pour ranger les bilans ». Quand on arrive en P2, iels nous disent « ne devient pas comme elleux ». Et finalement, ont tendance à se venger sur les étudiant·e·s… Il y a un vrai problème de communication, et c’est dommage, car ce sont les patient·e·s qui sont les premier·e·s à souffrir de ce manque de communication. D’autant plus qu’iels sont souvent incroyables avec elleux.
Dans les services de soins intensifs, en revanche, la situation est tout autre. En arrivant en réanimation, j’ai été très agréablement surprise, enfin une vraie équipe ! Il y a une très bonne ambiance, tout le monde travaille ensemble et les médecins valorisent vraiment le savoir des infirmier·e·s.

Quelles sont les cours les plus intéressants que tu ais suivi ? Les méthodes pédagogiques utilisées ? Les critiques que tu peux faire à ce sujet ?

L’arsenal pédagogique est très pauvre en médecine. La plupart du temps , ce sont des cours en amphi, retranscrits par les étudiant·e·s elleux-même dans des ronéos (NDLR: Des cours tapés par un·e étudiant·e puis imprimés et diffusés auprès des autres étudiant·e·s, de vrais pavés contre lesquels de pauvres sœurs de carabin·e·s se cognent les orteils. Toute similarité avec une situation vécue par l’autrice serait fortuite). Les universitaires reçoivent un salaire de la fac mais sont très peu investi·e·s, très auto-suffisant·e·s, les cours sont de très mauvaise qualité et les examens de vraies hécatombes… Il y a de vrais progrès à faire ici.

Qu’est-ce que tu penses nécessaire d’apprendre aux futur·e·s médecins et qui ne vous est pas ou pas assez enseigné ?

Le care, la relation à læ patient·e, le volet social du truc. Des notions de psychologie, parce qu’annoncer un décès, discuter avec une personne dont læ conjoint·e a tenté de se suicider, aborder l’alcool, la drogue, la sexualité, ce n’est pas inné. On manque d’outils pour faire comprendre aux patient·e·s qu’on ne cherche pas à les stigmatiser.

Qu’est-ce que tu aurais aimé savoir avant de commencer ?

La P1 c’était la plus facile.
Tu verras plus beaucoup le soleil.
Tu finiras par mettre des crocs.

En résumé, tout n’est pas encore gagné, même si il y a de plus en plus de femmes dans les professions médicales. Certaines spécialités restent très fermées.
Sur un autre registre, les langues se délient sur les violences médicales, obstétricales notamment. Mais on ne peut que déplorer l’insuffisance de la formation sur ces points.

Notre future Docteur Bichon, qui décidément pense à tout, vous propose ces quelques liens pour creuser :

Sur le féminisme : Les paroles entendues par les étudiantes et professionnelles de santé. Paroles hospitalières et PayeTaBlouse.

Sur la relation soignant·e/soigné·e, le blog de Baptiste Beaulieu, « Alors, voilà »
Sur les initiatives des étudiants en médecine: MEDSI