EXT JOUR – Chutes du Niagara
Jean-Michel se tient face à Marie-Odile. Il sort une boîte de sa poche et met un genou à terre. Un orchestre, plus ou moins dissimulé dans le décor, commence à jouer.

Jean-Michel, sûr de lui :
– Marie-Odile, tu es la femme de ma vie, veux-tu m’épouser ?

Marie-Odile, émue :
– Oui !

La famille et les ami·e·s du couple sortent bruyamment de leurs cachettes, pour les féliciter.

Cette scène, vous l’avez déjà vue des dizaine de fois, dans des comédies romantiques, des séries, mais aussi dans de nombreuses vidéos de flash mobs devenues virales : la demande en mariage publique, voire mise en scène à grand renfort de chant, de danse et de jeu d’acteur de qualité très variable, est présentée comme le summum du romantisme.
Peut-être que pour vous ça l’est, et que vous rêvez d’une demande en mariage qui ressemble à ça : si c’est également le cas de votre partenaire, foncez ! Mais si vous n’avez jamais abordé le sujet, êtes-vous sûr·e que ça sera une bonne surprise ?
Mieux vaut s’assurer préalablement que votre amoureux·se est à l’aise avec ce genre de démonstration publique, et qu’iel est enthousiaste à l’idée de se marier.

La pression, je préfère la boire

Les relations sociales sont construites sur des rapports de domination. Partout, tout le temps. Et le couple n’y échappe pas.

Dire non à une demande en mariage, c’est délicat.

Si vous êtes sur le point de larguer votre partenaire et que cellui-ci vous demande en mariage, ça demande éventuellement un peu de tact pour ménager ses sentiments, mais la réponse semble s’imposer d’elle-même.
En revanche, si vous souhaitez dire non sans pour autant que ça signifie la mort de votre couple, que ça soit parce que vous ne souhaitez pas vous marier, parce que vous aimeriez attendre, ou tout autre raison, le message peut être plus délicat à faire passer.
Si votre réponse est autre chose qu’un « oui » franc et massif, la demande peut rapidement se transformer en grosse conversation sur l’avenir sur couple, la vision de la vie et autres considérations philosophiques.
Et, je ne sais pas vous, mais ce genre de conversation à cœurs (et glandes lacrymales) ouvert·e·s, je préfère les avoir à deux, tranquillement, sans avoir comme témoin la moitié de ma famille et mes ami·e·s (ou un stade de foot ou des millions de téléspectateurs pour les plus fantasques).

Pensez-vous que, dans une situation de forte pression sociale, vous serez totalement libre de répondre ce que vous souhaitez à une telle question ?

Touche pas à ma bague

Il ne s’agit pas de dire que tous les hommes qui demandent leur compagne en mariage en public le font sciemment pour utiliser la pression sociale, mais pour certains nous avons assez peu de doutes : oui, c’est de toi que nous parlons, Gilles Verdez.

Quitte à nous être infligé un extrait de Touche pas à mon poste de 20 minutes (20 minutes !) pour préparer cet article, autant en parler : avant la demande, Cyril Hanouna fait le tour des chroniqueureuses pour recueillir leurs avis, tout en insistant bien sur le fait que Gilles Verdez a déjà fait « une dizaine » de demandes en mariage à sa compagne, et a à chaque fois essuyé un refus. L’avis des chroniqueureuses est unanime et peut être résumé ainsi : Fatou a un fort caractère, ce ne sont donc malheureusement pas les caméras qui lui feront dire « oui » si elle n’en a pas envie, et ça serait très triste pour ce pauvre Gilles, qui est très amoureux, le pauvre chaton fragile.

Non vous ne rêvez pas, iels regrettent ouvertement, à une heure de grande écoute, qu’elle risque de ne pas plier sous la pression (une des chroniqueuses propose même, à moitié sérieuse, de « lui dire à elle qu’elle a intérêt à dire oui »), et iels insistent bien sur le fait que lui serait à plaindre en cas de refus, sans prendre en compte une seule seconde qu’une femme qui a déjà refusé une dizaine de demandes en mariage n’a pas forcément envie d’en subir (et le mot est choisi soigneusement) une supplémentaire à la télévision en direct.

Des histoires comme celle-là, on en voit passer régulièrement sur nos fils d’actualité. L’été dernier, c’était celle de He Zi, championne olympique du plongeon à 3 mètres de l’équipe de Chine.

Alors qu’elle s’apprêtait à savourer son podium tant mérité, après des années de dur labeur et d’entraînement ardu, elle voit la vedette de sa médaille se faire voler par celle d’un écrin de velours. Son petit ami, Qin Kai, aussi dans l’équipe olympique, s’agenouille et la demande en mariage. Devant les caméras du monde entier, sa réaction épiée par des milliards de téléspectateurs, des milliers de spectateurs, elle semble paralysée, avant d’acquiescer en versant une larme. Eurosport titre “Une médaille d’argent et une demande en mariage, la journée de rêve d’une plongeuse” et parle de “bonne surprise”, tout en parlant de la gêne évidente de l’athlète qui “a bien évidemment dit oui”, comme si le refus d’une demande en mariage était inenvisageable. Il faut bien avouer en effet qu’en public elle l’est beaucoup moins. He Zi explique qu’elle ne s’attendait pas à cette demande en mariage. Peut-être est-elle très heureuse d’épouser son petit ami, cependant, était-il nécessaire de voler la joie de sa médaille ?

Qin Kai, juste après la demande en mariage

Qin Kai et He Zi, juste après la demande en mariage

Le “romantisme” du petit ami de He Zi est salué par tous·tes, et ce qui a été principalement retenu, et de vice-championne olympique, elle est soudainement inscrite dans la mémoire collective comme la petite amie chanceuse d’avoir été demandée en mariage dans un moment aussi glorieux.

C’est vrai que c’est important que l’événement prenne les deux tiers de sa biographie au lieu d’être considéré comme anecdotique au regard de sa carrière d’athlète.

Peut-on encore réellement parler de romantisme quand on impose une pression telle sur la personne concernée, pouvant parfois l’amener à dire oui pour de mauvaises raisons, ou à très mal vivre cet étalage public de la relation?

Pas de demande en mariage au travail qui vaille

En juin dernier, sur le plateau de l’émission de 5 à 7, le petit ami de la journaliste Charlotte la demande en mariage. La jeune femme semble sincèrement émue et donne la réponse que tout le monde attend : “oui”.
De part le fait qu’elle prenne place sur le lieu de travail, ce type de proposition soulève plusieurs questions. La pression exercée lors d’une demande en public ne peut elle pas être doublée lorsque celle-ci est faite devant des collègues et/ou supérieur·e·s hiérarchiques, voir orchestrée en collaboration avec ces dernier·e·s ? De plus, cela ne réduit pas (sur le moment, du moins) la personne à être “la future madame X” ? Comme cela a été le cas avec la championne He Zi, les compétences et les qualifications de l’individue se retrouvent alors balayées au profit de son futur statut marital. Une pilule qui peut être dure à avaler pour des femmes qui se sont pleinement investies dans leur travail. De plus, des personnes peuvent simplement être mal à l’aise de voir leur vie privée montrée/offerte aux yeux de leurs collaborateurs, ce qui est tout à fait compréhensible. On peut penser à la journaliste italienne Anna Billo, qui s’est vue demander sa main en direct par l’entraîneur Leonardo Araújo, son concubin, alors qu’elle l’interviewait pour la chaîne Sky Sport. La journaliste, gênée, lui répond alors qu’ils en reparlerons chez eux. Comme un de ses collègues et Aaùjo insistent, elle finira par répondre un “ »C’est bon, on en reste là”. Ce que tout le monde interprète comme une confirmation.

Si vous envisagez de demander votre chéri·e en mariage en public, rien ne vous en empêche, assurez-vous juste avant que c’est quelque chose dont iel a envie ; et choisissez judicieusement le moment T.