Le collectif « Prenons la une », anciennement « Association des femmes journalistes », milite pour « une juste représentation des femmes dans les médias et l’égalité professionnelle dans les rédactions » [1]. Il a d’ailleurs publié à cet effet, en 2014, dans le journal Libération, un manifeste visant à faire respecter la loi instaurant la parité entre les hommes et les femmes, notamment dans les médias [2]. Ce collectif, qui œuvre encore aujourd’hui, met donc en lumière les inégalités qui existent toujours entre les hommes et les femmes dans le secteur des médias, et notamment au sein des rédactions.

Une Division sexuée toujours plus forte

Une féminisation croissante du métier de journaliste peut être observée. Les femmes représentaient 38,5 % des journalistes en 2000, et 42,3 % en 2005 [3]. Si la parité n’est pas encore atteinte, les chiffres progressent et semblent positifs. Clap, clap, petite danse de la joie. Mais non, en fait, parce que cette féminisation est loin d’être totale et surtout, homogène.

En effet, ce sont les femmes journalistes qui souffrent le plus de la précarité, puisqu’elles représentaient notamment 45 % des pigistes et 60 % des chômeureuses en France en 2008 [4]. De plus, la répartition des métiers reste inégale, et l’accès aux postes à responsabilité n’a quasiment pas progressé. Les femmes étaient payées en moyenne 21,7 % de moins que les hommes à poste égal au début de l’année 2005.

Se pose alors la question de savoir si la féminisation du métier de journaliste, a priori positive, ne présente pas des mécanismes ambigus qui, bien que participant à une meilleure représentativité des femmes au sein du journalisme, seraient insuffisants pour entraîner des changements structurels plus profonds.

Malgré l’augmentation du nombre de femmes journalistes, une forte division horizontale persiste, c’est-à-dire que les femmes sont reléguées à certains secteurs ou certaines activités, et sont totalement exclues d’autres domaines. Certain·e·s ont avancé que cette assignation était normale, en raison de « l’écriture féminine » naturellement adaptée à certaines rubriques ou certains sujets. En réalité, il apparaît que c’est principalement en raison de la persistance des stéréotypes de genre que la division sexuée du travail de journaliste persiste.

La question d’une écriture féminine

La question d’une écriture dite féminine est source de tensions importantes (tiens donc), notamment parce que l’écriture est le cœur du travail journalistique.

Certain·e·s auteurices constatent ainsi l’existence de ce qu’iels appellent une « écriture féminine » [5], des « modes sexués de traitement de l’information » [6] ou une « approche féminine du politique » [7].

Au premier abord, cette distinction entre écriture « masculine » et écriture « féminine » ne découlerait donc pas de la division sexuée du travail, mais l’expliquerait en partie, puisque ce seraient les qualités naturelles des femmes qui expliqueraient leur assignation à certaines rubriques. Puis-je rire ?

Ce traitement féminin a notamment trait au choix des sujets, qui seraient centrés sur l’individu et le quotidien. Puis-je pleurer ? Ce type de journalisme se caractérise par des récits courts, centrés sur des gens ordinaires, et qui permettent de les mettre en lumière et leur donner la parole, de leur consacrer une visibilité. Il est également appelé « journalisme de la tranche de vie » [8], et est considéré comme le type de journalisme le moins valorisant. Étonnant. Les formes d’écriture utilisées favoriseraient notamment l’empathie et contiendraient une composante émotionnelle importante. Dès lors, ces types de traitement de l’information et d’écriture sont considérés comme féminins, de par l’importante proportion de femmes qui l’exercent, hypothétiquement par disposition naturelle ou par goût.

En effet, c’est un journalisme qui touche à ce qui est socialement admis comme étant « féminin », comme l’empathie ou la compréhension. Je m’étouffe. C’est aussi ce qui a été constaté dans le traitement de l’information politique. Les contributions féminines seraient singulièrement différentes des contributions masculines, et auraient de ce fait participé au déplacement des grilles de lecture de l’action politique, pour arriver à une approche considérée comme étant plus psychologique. Le brouillage des frontières entre le public et le privé aurait également été initié par des femmes, qui auraient réussi à saisir le personnel ou le particulier chez des hommes politiques ou des personnages publics, notamment via des interviews ou des analyses s’attachant plus à la personnalité qu’aux actions des personnages traités. Bravo les femmes, trop fortes, on brouille les frontières, tout ça.

Mais ces constats sont très essentialistes, dans la mesure où ils impliquent que les femmes ont, par essence, des qualités qui leur sont propres. Ils sont donc à nuancer. Par exemple, en ce qui concerne l’approche plus psychologique et humaine de la politique, cette dernière pourrait aussi s’expliquer par une tendance plus générale, à l’œuvre au cours des années 1990 et 2000, à la « personnalisation » du politique, que les femmes journalistes n’auraient pas nécessairement initiée, mais à laquelle elles se seraient plutôt adaptées.

De même, en ce qui concerne le brouillage des frontières entre le public et le privé, ce dernier peut aussi s’expliquer par l’utilisation, par les hommes politiques, de la biographie et de l’autobiographie comme instruments de communication. Ce ne serait donc pas les femmes qui auraient mis en place cette dynamique. Ce brouillage des frontières peut également s’expliquer par le désintérêt croissant des lecteurices pour la politique institutionnelle, qui aurait entraîné un changement d’orientation éditoriale. Si les femmes sont plus nombreuses dans ces rubriques, ce n’est donc pas en raison de leurs prétendues qualités féminines, mais bien en raison des contraintes professionnelles.

En plus de tout cela, il est extrêmement difficile, voire périlleux, d’essayer de rendre objectifs des éléments qui ne le sont pas nécessairement, en ce qui concerne une prétendue écriture féminine. En effet, l’écriture journalistique est, de toute façon, homogénéisée, c’est à dire qu’elle répond à des codes stricts. Ainsi, au-delà même du fait que les écritures dites féminines sont elles-mêmes hétérogènes, elles peuvent être le fait de conventions journalistiques dominantes, et donc le fait de contraintes professionnelles.

Ce sont donc bien les types de rubriques auxquelles les femmes sont assignées qui exigent ce type d’écriture, et non les femmes qui écrivent naturellement de cette manière et seraient donc affectées aux rubriques en question.
En ce qui concerne leur traitement de l’information, qui contiendrait une dimension « émotionnelle », notamment par le biais de l’empathie, l’argument s’applique également. C’est bien parce que les rubriques auxquelles les femmes journalistes sont affectées exigent la mobilisation d’une certaine empathie que les femmes la mettent en œuvre, et absolument pas parce que l’empathie serait une qualité féminine. Ah boooooooooooooon ???? L’empathie, c’est pas féminin ? Bref, passons.

Passons, parce qu’il est important de souligner l’importance de l’intériorisation. En effet, ce mode « féminin » de traitement de l’information peut lui-même relever de schémas socialement construits et imposés, qui auraient été totalement intégrés par les journalistes elles-mêmes. Dès lors, une écriture « féminine » pourrait de facto exister, mais elle aurait été le fruit d’un processus d’apprentissage du genre.

Il n’existe donc pas, a priori, d’écriture journalistique « féminine ». Dès lors, il apparaît que la pérennisation des stéréotypes de genre serait à l’origine de la division sexuée du travail, culturellement construite, et ne serait pas le fruit d’aptitudes féminines naturelles.

La Substance des stéréotypes genrés, facteur explicatif majeur de la division du travail persistante

La féminisation du métier de journaliste semble surtout toucher certaines rubriques. La division horizontale, comme expliqué plus haut, est donc toujours présente. C’est ce que la sociologue Mei-Ling Yang, citée par Erik Neveu, a appelé les « 4F » en constatant « l’enfermement du domaine féminin dans (ces) frontières : Food, Fashion, Family and Furnishing (NDLR: nourriture, mode, famille et ameublement) » [9]. Youpi, femme épanouie. Par exemple, la presse dite féminine constitue le premier débouché des femmes journalistes, et elles y sont majoritaires. Youpi, femme super épanouie.

Au-delà de la presse spécialisée, la presse dite générale ou d’information est elle-même touchée. On observe une forte division sexuée du travail, c’est-à-dire une affectation dans les différentes rubriques selon le sexe. Peu de femmes signent des articles dans la rubrique « Politique » du Monde par exemple [10] ; elles signent préférentiellement dans la rubrique « Société », qui concerne notamment l’éducation et les politiques publiques.

Des zones à prédominance masculine se dégagent ainsi, et viennent tempérer le constat de la féminisation. Dans des domaines comme le sport, l’automobile ou l’aviation, on observe moins de 30% de femmes journalistes [11]. En même temps, une femme qui aime les voitures et les avions, moi, jamais vu, hein ?

Ces divisions existent également au sein d’une même rubrique ; la division sexuée s’observe alors au niveau des sujets traités. Les femmes journalistes traitent majoritairement des problèmes quotidiens et pratiques. Ainsi en est-il de tout ce qui touche aux allocations familiales, à l’éducation, à la consommation des produits courants.

À cet égard, l’observation de la rubrique « Politique » du Monde est intéressante. Si certains quotidiens ont atteint la parité en termes d’effectifs [12], témoignant par-là de la féminisation des rubriques considérées comme étant prestigieuses, la répartition des sujets entre journalistes reste fortement marquée par une variable de sexe. Il est ainsi établi que les femmes sont en charge du suivi des « petits dossiers », comme le suivi de partis minoritaires à l’Assemblée Nationale.

Selon les chercheureuses, la division sexuée serait en partie due au fait que les femmes sont affectées à des secteurs qui sont considérés comme le prolongement de leurs responsabilités domestiques et du rôle qui leur est socialement attribué. Nous y voilà. Et il est effectivement possible de constater que les femmes sont cantonnées aux rubriques qui concernent l’éducation, la vie pratique, l’État providence ou la mode, extension évidente des responsabilités et du rôle qui leurs sont attribué·e·s hors du cadre professionnel. Nous y voilà pour de bon.

De la même manière, il est intéressant de constater que les femmes sont généralement affectées à des sujets et des rubriques moins prestigieux·ses. C’est ce qui ressort de la comparaison entre la proportion de femmes produisant des « soft news » (qui concernent « l’actualité froide ») et celles produisant des « hard news » (actualité chaude), les « softs news » étant considérées de moindre importance en termes de qualité et d’intérêt. C’est par exemple le cas des pages « Mode » ou « Éducation ». Et, devinez quoi ? La proportion de femmes produisant des « soft news » est élevée. Quel constat peut-on en tirer ? Que les « soft news » se situent à la césure entre la vie publique et la vie privée, ce qui justifierait la place des femmes à la production de ce type d’informations.

Une forte division sexuée du travail s’observe donc encore au sein du métier de journaliste, soit que les femmes soient assignées à certaines rubriques, soit qu’elles soient assignées à certains sujets, en raison notamment des stéréotypes genrés qui continuent de consigner les femmes à des domaines qui sont en lien étroit avec les domaines et les qualités culturellement considérés comme étant « féminins ». D’ailleurs, ces modèles culturels sont sans cesse réactivés, mais c’est un autre sujet.

Pour finir sur un constat optimiste, youpi, la division sexuée du travail peut en partie découler de l’auto-affectation. C’est-à-dire que les femmes ont intériorisé leur assignation sociale d’incompétence. Donc le fait qu’on ne reconnaisse pas aux femmes la compétence sociale de traiter un sujet comme la politique, entraîne une forte intériorisation de cette incompétence. Qu’est-ce que ça veut dire, finalement ? Qu’elles se limitent elles-mêmes, parce qu’on leur a appris à le faire. Chouette alors.

C’est notamment pour cette raison que le féminisation du métier de journaliste s’effectue principalement « par le bas ». Qu’est-ce à dire que ceci ? Que les femmes accèdent au métier de journaliste par le biais de rubriques peu prestigieuses, mais surtout, que la féminisation du métier de journaliste a pu être liée à une dévalorisation de la profession. Ce qui n’est, là encore, pas joyeux, puisque cela signifierait que les femmes peuvent accéder au journalisme uniquement parce que les hommes ne souhaitent plus exercer ce métier. Pire, la féminisation « par le bas » pourrait aussi s’expliquer par les mutations économiques du secteur journalistique. C’est-à-dire que les contraintes budgétaires ont nécessité des articles plus courts, plus attrayants, moins « sérieux », et que la presse générale a cherché à toucher un lectorat dit « féminin ». Les femmes journalistes seraient donc utilisées dans ce but, et non en raison de leurs compétences. [article 2] Mais qu’en est-il de la féminisation « par le haut », c’est-à-dire de l’accès au métier de journaliste en accédant directement ou progressivement à des postes dits à responsabilité ? Là encore, le constat est nuancé. Les femmes subissent toujours une forte division verticale, et elles mettent en place des stratégies qui peuvent être contre productives et contribuer à la pérennisation des stéréotypes de genre. [article 3]

Donc, voilà, joyeux constat que tout cela. Les stéréotypes persistent et signent, les assignations genrées aussi, et les femmes sont discriminées et délégitimées sur le plan professionnel. Heureusement, on continuera à en parler dans deux autres articles !
D’ici là, portez-vous bien !

[1] Tumblr du collectif « Prenons la Une », page d’accueil. http://prenons-la-une.tumblr.com/
[2] Libération, 3 mars 2014. https://prenons-la-une.tumblr.com/lemanifeste
[3] Rapport d’activité de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre hommes et femmes au Sénat, juillet 2007.
[4] B.DAMIAN-GAILLARD, C.FRISQUE et E.SAITTA, « Le journalisme « au féminin » : dynamiques de spécialisation, enjeux organisationnels et traitement de l’information », in Le journalisme au féminin, Assignations, inventions, stratégies, dir. B.DAMIAN-GAILLARD, C.FRISQUE et E.SAITTA
[5] E.NEVEU, « Le genre du journalisme. Des ambivalences de la féminisation d’une profession », Politix.
[6] B.DAMIAN-GAILLARD, C.FRISQUE et E.SAITTA, « Le journalisme « au féminin » : dynamiques de spécialisation, enjeux organisationnels et traitement de l’information », in Le journalisme au féminin, Assignations, inventions, stratégies, dir. B.DAMIAN-GAILLARD, C.FRISQUE et E.SAITTA
[7] B.DAMIAN GAILLARD, E.SAITTA, « Le processus de féminisation du journalisme politique et les réorganisations professionnelles dans les quotidiens nationaux français », Communications.
[8] B.DAMIAN-GAILLARD, C.FRISQUE et E.SAITTA, « Le journalisme « au féminin » : dynamiques de spécialisation, enjeux organisationnels et traitement de l’information », in Le journalisme au féminin, Assignations, inventions, stratégies, dir. B.DAMIAN-GAILLARD, C.FRISQUE et E.SAITTA
[9] E.NEVEU, « Le genre du journalisme. Des ambivalences de la féminisation d’une profession », Politix.
[10] Les contributions masculines au sein de la rubrique « Politique », au Monde et à Libération, s’élèvent à 67,5%. Voir « Le genre du journalisme. Des ambivalences de la féminisation d’une profession » (cf note [5]).
[11] B.DAMIAN-GAILLARD, C.FRISQUE et E.SAITTA, « Le journalisme « au féminin » : dynamiques de spécialisation, enjeux organisationnels et traitement de l’information », in Le journalisme au féminin, Assignations, inventions, stratégies, dir. B.DAMIAN-GAILLARD, C.FRISQUE et E.SAITTA
[12] Le Monde et Le Figaro ont atteint la parité dans les années 2000. Voir « Le processus de féminisation du journalisme politique et les réorganisations professionnelles dans les quotidiens nationaux français » in Le journalisme au féminin, Assignations, inventions, stratégies, dir. B.DAMIAN-GAILLARD, C.FRISQUE et E.SAITTA