Je suis métisse, ma mère est née en Algérie et a la double nationalité, mon père est français. Je suis donc particulièrement sensible à la présentation de l’histoire de ces deux pays à l’école par exemple. Je n’ai d’ailleurs jamais étudié la guerre d’Algérie. Mais ce n’est pas de ça dont je veux vous parler aujourd’hui. Je veux vous parler de ce lundi 17 octobre 2016, de ce qu’il s’est dit sur Twitter et comment je l’ai vécu. Cet article n’a pas la prétention de vous apprendre quoi que ce soit, ce ne sont que quelques réflexions.

Quand j’étais au collège, ma mère m’a fait regarder le film Nuit noire, 17 octobre 1961 d’Alain Tasma. Vous pouvez trouver ici un extrait du film, attention c’est une scène très violente (TW meurtre). Je n’ai pas pu le regarder jusqu’au bout, ce film m’a traumatisé pendant des années. Depuis très jeune, j’ai donc toujours su ce qu’il s’était passé cette nuit-là. Ce film et le massacre qu’il tente de reconstituer m’ont fait prendre une double identité, inconciliable. Je devais faire confiance à la police, aux forces de l’ordre française en 2016 tout en sachant ce qu’ils avaient fait et qu’ils continuent à faire encore aujourd’hui, dans l’indifférence générale (à l’époque j’étais trop jeune, mes premières prises de conscience sur le traitement des femmes, des LGBTQIAP+ et des racisé·e·s par la police ont commencé au lycée et la découverte personnelle de ce traitement est arrivée lors des manifestations contre la Loi Travail. Je regrette cette prise de conscience si tardive). Je devais me revendiquer française, aimer mon pays, son histoire, son hymne alors même que l’État n’a reconnu les “évènement d’Algérie” comme une véritable guerre que l’année de ma naissance, en 1998. Je devais être reconnaissante pour tout, alors même que ma mère était discriminée à l’embauche, au logement… J’ai rapidement intégré que jamais je ne pourrais parler de cette dualité à l’école. On a d’ailleurs parfois parlé de Charonne, en février 1962, mais jamais du 17 octobre 1961. Pour rappel, j’ai eu mon bac en 2016, donc je parle d’une scolarité très récente.

Ce lundi sur twitter, j’ai suivi plusieurs threads, de concerné·e·s comme de non-concerné·e·s.

Voici le storify de deux historiennes, Laurence Decock (@laurencedecock1), professeure à l’université Paris 7, et Mathilde Larrère (@LarrereMathilde) professeure à l’université Paris-Est.

17 octobre tweet

Le tweet n°25 de ce thread a été modifié après coup. Plusieurs concerné·e·s avaient relevé ce tweet pour son aspect problématique : il minorait l’action des policiers dans le meurtre des Algérien·ne·s, en disant que beaucoup avaient sauté dans la Seine pour échapper à la matraque.

La twitta VotezNon (@VotezNon) l’a notament souligné dans ce thread :


(Qui est très intéressant, avec beaucoup de données, de ressources à lire)

J’ai également beaucoup aimé le thread de Rozah (@Rozah_RZ) juste ici :
https://twitter.com/Rozah_RZ/status/787913181851025408
Je crois que c’est celui-ci qui m’a le plus marqué. Presque autant que le film, j’en ai pleuré.

Le mot de la fin revient à Noraya (@Noraiya_) avec son thread non pas sur le 17 octobre 1961 en lui même, mais sur la place des mémoires :
https://twitter.com/Noraiya_/status/788147359385546752

L’historienne Laurence Decock lui a d’ailleurs répondu, voici quelques screens :

17 octobre tweet 2

17 octobre tweet 3
(Lisez l’entièreté de l’échange ça vaut vraiment le coup)

Jusque là, je suis bien gentille de vous montrer des threads que vous avez déjà probablement lus, mais quelle est l’analyse que je propose ? Eh bien aucune. J’ai suivi avec avidité le 1er thread des deux historiennes sans voir les aspects problématiques, je les ai RT et j’ai participé à leur donner plus de visibilité, en invisibilisant la parole des concerné·e·s. Puis j’ai lu les différents threads, je me suis rendue compte de l’aspect problématique de certains tweets.

Je me suis demandée si effectivement, c’était aujourd’hui, le triste anniversaire d’un massacre jamais reconnu, que les historien·ne·s devraient nous parler d’Histoire, de faits. Au début, j’ai pensé que c’était le meilleur moment, qu’aujourd’hui enfin certain·e·s allaient s’y intéresser. Mais c’est trop dommage, trop injuste, que le 17 octobre ne soit pas réservé aux concerné·e·s et à leur descendant·e·s. Ce lundi, on aurait pu entendre encore plus leurs voix, on aurait pu réclamer notre dû : une reconnaissance officielle des crimes de l’Etat français, et pas seulement le 17 octobre 1961 (eh non, la police avait commencé bien avant à tuer des Algérien·ne·s/racisé·e·s et continua bien après. Encore aujourd’hui, la liste de noms est impressionnante).

Cet article n’a pas réellement de ligne, de fil conducteur. C’est pour cela que la fin est un peu abrupte, peu développée. Je m’appelle Leïla, j’ai 17 ans et je suis française, d’origine algérienne. Ce lundi, chez moi, je n’avais personne à qui demander ce qu’il s’était passé cette nuit là. Personne n’était là pour me répondre. Si chez vous, vos parents, vos grands-parents, vos oncles, vos tantes sont encore là, s’il-vous-plaît, demandez leur. Parlez leur. Tou·te·s doivent entendre nos voix, notre histoire, nos souffrances. Nos histoires méritent d’être entendues, nous devons la faire vivre, nous devons l’imposer. Les mémoires sont plurielles, mais celles des racisé·e·s sont toujours celles que l’on entend le moins, comme si nous n’avions pas notre place dans le “grand récit national de l’histoire” comme certain·e·s se plaisent à l’appeler.

Vous savez quoi ? Je vous emmerde, car ma place, ici, je l’ai conquise.
(Petite référence à Lettre à la république de Kerry James, pour celleux qui ne connaissent pas 😉 )