Les idées politiques exprimées n’engagent que l’auteur de l’article et ne sauraient représenter la rédaction de Simonæ.

Un mouvement social est une action collective conflictuelle dont le but est de promouvoir le changement, ou de l’empêcher. Chez Simonæ, nous voulons lutter pour l’égalité, non seulement entre les personnes de genres différents, mais aussi entre les personnes transgenres et les personnes cisgenres, ou encore entre les personnes racisées et les personnes blanches, pour ne citer que quelques luttes…

Selon le livre Social Movements : An Introduction de Mario Diani et Donatella Della Porta, un mouvement social est un processus social consistant en des mécanismes à travers lesquels les acteurices s’engagent dans l’action collective : iels sont impliqué·e·s dans des relations conflictuelles avec des opposants identifiés, sont lié·e·s à des réseaux informels et denses, et partagent une identité commune.

Nos ennemis sont clairement définis : il s’agit des systèmes oppressifs. Ainsi, les féministes ne se battent pas contre « les hommes » dans une volonté de domination du monde, mais bien contre le patriarcat, afin d’atteindre l’égalité. Mais la définition de cet ennemi n’empêche pas de devoir se battre contre les acteurs individuels qui défendent et alimentent le patriarcat, à savoir les hommes. Un·e féministe se battra contre des individus, des groupes, par exemple masculinistes, mais le but ultime de notre lutte est l’abolition du patriarcat.

Nous, militant·e·s, nous engageons dans des échanges de ressources afin d’atteindre notre but commun. Ainsi, nous nous coordonnons, nous organisons différentes actions, comme des grèves, grèves de la faim, manifestations, sabotages, boycotts… Et nous nous retrouvons aussi à militer dans des associations, sur Twitter, ou dans des sites participatifs comme Simonæ.

Pour remplir les critères de Mario Diani et de Donatella Della Porta, nous avons aussi besoin d’une identité collective afin de nous décrire comme mouvement social. Avons-nous, en commun, une histoire et une identité collective allant au delà des événements particuliers ? Chaque personne opprimée a une caractéristique commune : elle vit et subit une ou des oppression(s). Mais les personnes racisées partagent-elles la même identité collective et la même histoire que les lesbiennes blanches ? Assurément, non. Ainsi, Simonæ s’inscrit dans plusieurs mouvements sociaux et lutte contre plusieurs ennemis, en cherchant à faire converger différentes luttes.

Pour décrire nos militantismes, nous parlons moins d’actions collectives et de mouvements sociaux que de luttes ou de combats. Ces mots sont les indicateurs de la violence que nous mettons en place afin d’atteindre notre but, et sont sans doute une conséquence des violences auxquelles nous sommes confronté·e·s à cause des oppressions que nous subissons. On hurle dans des manifestations, on brûle des voitures, on se bat contre la police… Mais est-ce notre seul moyen de changer les choses en vue d’arriver à l’égalité que nous convoitons tant ?

Pour moi, la réponse est certaine : non. Cela signifie-t-il qu’il nous faut absolument pardonner à nos ennemi·e·s, nos agresseur·e·s, nos meurtrier·e·s ? Non. Même si les victimes ont le droit le plus strict de pardonner aux coupables, aucun·e d’elleux n’a ce devoir.

Où est donc la place de la non-violence dans nos combats ? Selon moi, dans le care.

En anglais, « to care about someone/something » veut dire « se préoccuper de quelqu’un·e/quelque chose ». Mais plus largement, le concept de « care » regroupe tous les actes d’un·e individu·e qui prend soin d’ellui ou de quelqu’un·e d’autre.

Pourquoi les personnes opprimé·e·s ont besoin du care ? Parce que la société, avec les systèmes oppressifs qu’elle soutient, nous veut du mal. On tue les femmes transgenres, les personnes racisées, on apprend aux femmes et aux gros·se·s à se détester, on précarise certaines populations… Prendre soin de nous, être heureux·ses et parvenir à vivre décemment, c’est déjà un acte politique fort qui va à l’encontre de ce que voudrait nous infliger la société. Et c’est aussi ce qui nous permet de lutter avec force et colère.

« Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place »
~ Le chant des partisans.

Dans le chant des partisans, le fait de tomber est bien sûr un euphémisme qui désigne la mort. Et nous le savons, quand nous serons mort·e·s, les mouvements sociaux dans lesquels nous nous inscrivons seront repris par d’autres générations, d’autres individu·e·s. Mais la phrase prend un sens tout aussi important si l’on considère le verbe « tomber » autrement. Étant handicapé, il m’arrive très fréquemment de « tomber », de perdre espoir et de perdre mon énergie. Ne pouvant plus participer aux manifestations ou assemblées générales où j’aimerais aller, et coincé dans mon lit, incapable de sortir, je sais que d’autres prendront ma place pendant que je prends le temps de me relever. Et, à mon tour, je reprendrai le combat quand celleux-ci seront épuisé·e·s, et j’aiderai d’autres à se relever à leur tour.

À titre personnel, malgré mes hurlements dans les manifestations contre la loi travail, contre les violences policières ou pour les droits des personnes LGBT+, malgré les dégradations matérielles que j’ai pu provoquer, je n’ai pas l’impression d’avoir changé quoique ce soit à la situation politique actuelle – et cette impression est sans doute juste. En tant que « militant du care », par contre, je sais que j’ai aidé plusieurs dizaines de personnes, tant sur le plan psychologique que sur le plan matériel.

Est-ce que le care est suffisant pour notre lutte, pour parvenir à l’abolition des oppressions ? Non. Beaucoup de choses se jouent dans les rues, dans les grèves, dans les actions violentes. Mais le care a permis et permettra encore à beaucoup de se relever pour reprendre les armes. Si certain·e·s parviennent à ne jamais flancher, iels méritent notre respect, mais certain·e·s tombent parfois, et certain·e·s ne peuvent et ne pourront jamais s’engager dans des actions violentes, sans qu’iels soient inférieur·e·s. Leur rôle dans la lutte reste primordial et utile.

Sommes-nous faibles si tout ce que nous pouvons faire, c’est du care ? Non. Certain·e·s militant·e·s ne peuvent faire autre chose que cela, et ce n’est pas une preuve de faiblesse. C’est généralement le signe d’une incapacité, qui peut être due à un handicap ou une maladie, et dans ces cas là, faire du care c’est faire tout ce que l’on peut, parfois même plus que ce que l’on peut. Pourtant, existent des milieux militants dans lesquels le mot « care » est un terme péjoratif, ce qui pose deux problèmes. Tout d’abord, cette opinion dévalorise les personnes incapables de s’engager dans d’autres types de militantismes, ce qui est le cas d’un grand nombre de malades, handicapé·e·s et de personnes neuroatypiques. Mais il pose un second problème peut-être encore plus grand : il engendre une injonction à la « force ». Un·e militant·e se doit d’être « fort·e », de ne pas montrer ses faiblesses, et de ne pas s’avilir en prenant soin d’ellui. Et, alors que le care pourrait être d’une grande aide pour ces militant·e·s dont la vie est déjà suffisamment éprouvante, il leur est interdit socialement, de façon plus ou moins tacite. Il serait bénéfique, à mon sens, de redonner un peu de crédit au care, pour que chaque militant·e retrouve son droit à flancher et à prendre soin d’ellui.

Nous ne sommes pas que les épées cherchant à tuer les oppressions, nous sommes aussi les boucliers dont nous avons besoin pour se défendre des attaques de la société.