Hétéronormativité par-ci, hétéronormativité par-là, hétéronormativité à tort et à travers. Nous mangeons de l’hétéronormativité à toutes les sauces, et généralement pas aux plus ragoûtantes. Alors, parlons-en !

D’abord, nous mangeons de l’hétéronormativité en tant que concept. Personnellement, on m’en met plein les tympans, ce qui me donne parfois envie de ressortir ce fameux proverbe : « peux-tu, s’il te plaît, tourner sept fois ta langue dans ta bouche (ou celle de qui tu veux de consentant·e, sauf moi) avant de parler d’un sujet auquel tu n’as visiblement rien compris ? » Serait-ce devenu le nouveau mot à la mode ? Peut-être. Il est si gigantesque et polysémique (c’est-à-dire qui a plusieurs sens, parfois même contradictoires) qu’on peut sans problème s’en emparer en ayant l’impression de l’avoir compris. Je dis bien, L’IMPRESSION.

Ensuite, nous en mangeons dans le concret, le réel, bref, la vraie vie. Pourquoi ? Parce que ce concept veut dire quelque chose, désigne des réalités, des oppressions, des discriminations. Alors, non, l’hétéronormativité n’est pas qu’un concept symbolique utilisé par les intellos dans les soirées mondaines.
C’est avant tout un concept créé pour nommer et réfléchir des réalités sociales, qui existaient déjà. Voilà pourquoi il est fondamental de l’expliciter un peu, parce que ça commence doucement à être gonflant. Sans faire vœu d’exhaustivité, je tenterai donc ici de définir cette notion et ses différentes nuances, en mettant notamment en avant les théories matérialistes et queer.

UN PEU D’HISTOIRE : D’OÙ VIENT CE MOT ?

Le terme hétéronormativité découle du concept de « normative heterosexuality » théorisé par Judith Butler, et traduit par Cynthia Kraus comme « le système, asymétrique et binaire, de genre, qui tolère deux et seulement deux sexes, où le genre concorde parfaitement avec le sexe et où l’hétérosexualité (reproductive) est obligatoire, ou en tout cas désirable et convenable » [1]. L’hétéronormativité se situe donc à la jonction entre les concepts de « genre », de « sexe » et de « sexualité », et implique notamment la binarité et l’altérité sexuelle, ainsi que la sexualité reproductive comme norme.

Mais Judith Butler n’est pas la première à avoir analysé les mécanismes et processus discriminants qu’implique l’hétérosexualité normative. Ann Oakley avait déjà différencié le sexe biologique et le genre, socialement construit [2]. Et c’est Gayle Rubin, en 1975, qui a relié les notions de genre et de sexualité reproductive, ce qui peut être considéré comme les débuts de la théorisation de l’hétéronormativité. Pour elle, le genre serait « une division des sexes socialement imposée et un produit des relations sociales de sexualité » [3]. Cette définition met en lumière les relations étroites, voire imbriquées, entre le·s sexe·s, le·s genre·s et le·s sexualité·s.

À ce titre, Adrienne Rich avait mentionné la « contrainte à l’hétérosexualité » (1981) [4] et Monique Wittig le « contrat hétérosexuel » (2001) [5].

Pour résumer :
– L’hétéronormativité est un concept à l’intersection entre le genre et la sexualité.
– Elle implique la binarité sexuelle (2 sexes biologiques uniquement).
– Elle implique la binarité de genre (homme / femme).
– Elle implique une concordance parfaite entre ces deux notions.
– Elle fait de la reproduction hétérosexuelle la norme.
– Sa construction et sa pérennisation s’expliquent différemment selon les courants féministes.

L’hétéronormativité nous emmerde, donc.

UN PEU DE THÉORIE : POURQUOI PERSONNE N’EST D’ACCORD.

L’hétéronormativité est donc un concept tout ce qu’il y a de plus mouvant et protéiforme (c’est-à-dire, qui peut prendre plusieurs formes), puisqu’il permet de faire le lien entre des réalités qu’on réfléchit généralement séparément. L’hétéronormativité permet de les penser ensemble dans toutes leurs complexités.

Mais, si la bi-catégorisation comme fondement du système hétéronormatif semble faire consensus, les conceptions diffèrent quant au fait de savoir si c’est le sexe qui détermine le genre, ou si c’est le genre qui, au contraire, arrive avant le sexe pour construire ce dernier ? Alors, c’est parti, voyons tout ça maintenant !

LE FONDEMENT DE L’HÉTÉRONORMATIVITÉ : LA BI-CATÉGORISATION

L’hétéronormativité est systémique, dans la mesure où la systémique peut se définir comme une méthode pour penser des sujets complexes, en privilégiant une approche globale. Elle permet donc de prendre en compte les interactions entre les différentes composantes du sujet étudié. Elle s’oppose ainsi par exemple à la méthode dite cartésienne, qui découpe un objet d’étude en parties jugées indépendantes, et limite donc la compréhension et la réflexion de cet objet.

Ainsi, l’hétéronormativité désigne un fonctionnement social basé sur la répartition des êtres humains en deux catégories de sexe (homme ou femme), qui découlerait de la binarité sexuelle biologique (mâle ou femelle), avec une injonction à ce que ces deux catégories aient entre elles des rapports sexuels et sociaux à des fins reproductives. De ce système est issue la création d’assignations genrées. L’hétéronormativité serait ainsi constitutive des systèmes de « genre » et de « sexe » tels qu’ils sont construits, puisqu’elle créerait des modèles genrés et des assignations selon le sexe, ce qui ferait de l’hétéronormativité une garantie des divisions genrées et sexuées. Shame on you, heteronormativity.

Toutefois, à sa décharge, l’hétéronormativité dépend de ces divisions tout autant qu’elle les crée. Apparaissent donc ici toutes les complexités du concept d’hétéronormativité, qui serait à la fois cause et conséquence, et qui constituerait un outil d’analyse des « aspects sexuels et non sexuels de la vie sociale » [7]. C’est-à-dire que la sexualité, en tant qu’institution, influence des aspects sociaux qui en sont détachés, et qu’inversement, les aspects sociaux genrés peuvent influencer les pratiques et l’organisation sexuelles.

Par exemple, il y a tout un tas de discours et de politiques publiques autour de « la » sexualité : ces discours influencent et façonnent la manière dont les personnes vont pouvoir et / ou devoir vivre leur sexualité dans l’intimité, notamment parce qu’iels auront intériorisé ces discours. Donc il apparaît clairement que la sexualité, en tant qu’institution, influence les aspects sexuels de la vie sociale et personnelle. Mais, d’un autre côté, ces discours et politiques publiques vont aussi influencer des aspects qui sont non sexuels : division genrée du travail, interdiction pour les femmes de travailler de nuit, (eh oui, faut bien quelqu’un pour garder les mômes – abolition de cette loi le 9 mai 2001 seulement). C’est pour cette raison que les féministes matérialistes, dans les années 1970, ont notamment revendiqué l’abolition de la frontière conceptuelle entre public et privé à travers le slogan « le personnel est politique ».

Les conséquences de ce système sont multiples, puisqu’il invisibilise les orientations non-hétérosexuelles et / ou fluides (comme la mienne, par exemple) et nie la diversité des identités de genre. De plus, ce système régule autant ce qui est inclus dans ses frontières que ce qui en est est exclu[6].

Pourquoi l’hétéronormativité régule-t-elle ce qui est inclus dans ses frontières ? Tout simplement parce que même une personne qui est incluse dans les frontières du système hétéronormatif va devoir se situer par rapport à ce système, notamment en raison de l’intériorisation des différents discours hétéronormatifs, véhiculés par les socialisations (école, médias, pairs, famille principalement). Ainsi, l’hétéronormativité crée une hiérarchisation au sein même de ses frontières, en différenciant par exemple les « bon·ne·s hétérosexuel·le·s » (celleux qui vivent en couple stable, avec une relation basée sur l’exclusivité et qui souhaitent et / ou ont des enfants), et les « mauvais·e·s hétérosexuel·le·s », c’est-à-dire des personnes qui sont incluses, a priori, dans l’hétéronormativité, mais qui ne correspondent pas à certaines de ses exigences (principalement, vivre en couple et / ou avoir une relation dite stable avec un·e seul·e partenaire).

L’hétéronormativité permet donc aussi de penser les rapports de domination dans les relations hétérosexuelles, puisqu’elle permet de penser les rapports de pouvoir et de hiérarchie au sein même du système hétéronormatif.

En ce qui concerne la régulation de ce qui est exclu de ses frontières, cela concerne principalement les différentes transgressions et subversions, qui sont obligées de se situer par rapport au système hétéronormé qu’elles contestent. L’hétéronormativité reste donc la norme à laquelle on se réfère, que l’on cherche à s’y conformer ou à la détruire. Nous y reviendrons dans le troisième article qui clôturera ce cycle sur l’hétéronormativité.

Mais si la bi-catégorisation comme fondement de l’hétéronormativité fait consensus, le débat subsiste quant à la préexistence du genre sur le sexe.

DE LA PRÉEXISTENCE DU GENRE À LA FICTIVITÉ DU SEXE

Le fonctionnalisme biologique prôné par les féministes essentialistes ne soulève pas d’interrogations spécifiques, puisque le genre découlerait naturellement du sexe, dans une conception de complémentarité. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ca veut dire que les féministes essentialistes sont en accord avec les principes de binarité et d’altérité sexuelle et ne les remettent pas en cause. C’est pour cette raison que je n’en parlerai pas ici parce que bon, je ne suis pas d’accord et je ne vois pas ce que ça apporterait au débat.

En revanche, ce sont les nuances entre les théories matérialistes et queer qui posent question. Les féministes matérialistes, à compter des années 1970, revendiquent et théorisent un paradigme constructiviste. Quézako ? Elles accordent simplement la préexistence conceptuelle au genre plutôt qu’au « sexe », c’est-à-dire que, pour elles, le genre façonne la manière d’envisager le sexe, en accordant de la valeur à des traits physiologiques qui n’en ont pas en eux-mêmes. Pour les queers en revanche, le « sexe » et le « genre » sont tous deux fictifs, et aucun ne préexiste l’autre. Dans cette conception, la matérialité des corps semble perdre de son importance, puisqu’il n’y aurait pas « sexe naturel ». Le corps ne peut pas être appréhendé immédiatement, dans sa matérialité brute. Il n’existerait donc qu’à travers un prisme déjà construit, ce qui détruirait immédiatement sa réalité et sa matérialité.

Pourtant, dans le même temps, Judith Butler, figure de proue du courant queer, revient sur la matérialité du corps dans Bodies that matters. Cela pourrait contredire cette thèse selon laquelle la matérialité n’a pas d’importance, tout en tentant de l’affiner en prenant en compte la diversité des corps (mais j’y reviendrais dans un troisième article). L’autrice précise que, pour elle, le sexe n’est pas une donnée fixe, malgré la matérialité corporelle ; cette thèse a été l’objet de nombreux débats et remises en cause, ce qui laisse là encore apparaître toute la complexité du concept d’hétéronormativité.

Il apparaît donc que l’hétéronormativité est dynamique, et ne peut que difficilement être appréhendée comme une catégorie descriptive et figée, mais plutôt comme un outil pour penser les liens entre le genre, le sexe et la sexualité.

Tout ça est bien joli, mais comment expliquer que l’hétéronormativité soit pérenne, qu’elle ne perde ni de sa puissance, ni de son influence ? En d’autres termes, la faute à qui ? Là encore, féministes matérialistes et queer sont en léger désaccord. Mais c’est un autre aspect du sujet, on en parlera donc dans un second article !

D’ici là, portez-vous bien !

Thelma.

[1] J. BUTLER, Gender trouble : Feminism and the subversion of identity, 1990, trad. Cynthia Kraus, La Découverte, Paris, 2005.
[2] A. OAKLEY, Sex, Gender and Society, London : Temple Smith, 1972.
[3] G. RUBIN, « The Traffic in Women: Notes on the Political Economy of Sex », in Rayna Reiter (ed.) Toward an Anthropology of Women, New York, Monthly Review Press, 1975; trad. Nicole-Claude Mathieu: « L’économie politique du sexe. Transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre », Les Cahiers du Cedref n. 7, 1998.
[4] A. RICH, « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles questions féministes, 1981 (vol.1).
[5] Monique WITTIG, La pensée straight, Balland, coll. Modernes, 2001.
[6] Stevie JACKSON, Traduit de l’anglais par Christine DELPHY, « Genre, sexualité et hétérosexualité : la complexité (et les limites) de l’hétéronormativité », Nouvelles Questions Féministes 2015/2 (Vol. 34), p. 64-81.[7] Voir note 6.

Si vous souhaitez en savoir plus sur le travail de cette merveilleuse illustratrice qu’est Christelle Enault, ainsi que sur le livre dont est extraite l’image d’illustration de cet article, vous pouvez suivre ce lien : https://www.flickr.com/photos/christelleenault/
Ça vaut le détour !