On aura tout entendu : la « théorie du genre » enseigne la sexualité aux enfants à l’école, la « théorie du genre » est un endoctrinement sectaire du Système, la « théorie du genre » est une guerre contre le mariage et la famille… Depuis près de quatre ans maintenant, cette expression de « théorie du genre » inquiète et fascine une partie des Français·e·s. Importée du monde anglophone, elle possède autant de défenseureuses que de détracteurices. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Apparue pour la première fois en 2013, cette expression est bel et bien une proposition de traduction inexacte, maladroite – pour ne pas dire manipulée – de ce que l’on appelle dans le monde anglophone les gender studies, « études de genre ». Retour sur une imposture politique et linguistique, qui n’est pas celle que l’on croit…

Qu’est-ce qui se cache derrière ce contresens ?

L’expression « théorie du genre » a été très largement employée, exploitée et surexploitée, ce qui a facilité son acceptation générale – au point d’être aujourd’hui communément acceptée. Or, cette admission à l’aveugle se trouve notamment fondée sur la méconnaissance du public des disciplines théoriques autour des gender studies, volontairement entretenue ou ignorée par la complaisance conjointe des médias et des politiques. En France, sur ces questions, l’opinion publique est en retard.

Je n’ai vu ni lu nulle part de véritable analyse stylistique, linguistique, de cette traduction imprécise, ni même de remise en cause « à la lettre » des traducteurices, ce qui me semble pourtant nécessaire. En tant qu’étudiante en littérature, je suis habituée à ce que l’on silence ou dévalorise sociologiquement cette parole et ces discours : c’est que les études de lettres ne sont globalement pas considérées comme suffisamment utiles à notre société. Pourtant, cela me dérange que l’on puisse démocratiser aussi facilement une erreur aussi élémentaire. Elle ne passerait certainement pas aussi bien si tout le monde (re)connaissait l’importance du langage, revalorisait les études de langues et leur importance constitutionnelle, et possédait l’appareillage minimum de critique rhétorique qu’elles fournissent. Car mal nommer les choses, c’est d’abord risquer de mal les comprendre, et cet exemple en est la preuve.

Commençons d’emblée par rétablir une vérité : « théorie du genre » est une très mauvaise traduction. Utiliser en français l’expression « théorie du genre » pour désigner les gender studies, ou gender theory, revient à commettre une erreur appelée, dans le champ lexical précis du vocabulaire de la traduction, un contresens, dû à un calque. Pour être parfaitement honnête, en réalité, le calque est l’équivalent du « degré zéro » de la traduction. Il consiste à traduire littéralement, mot à mot et de manière totalement décontextualisée, un mot, une expression ou une tournure, directement de la langue de départ à la langue d’arrivée. C’est un véritable piège pour læ traducteurice inexpérimenté·e, et l’écueil toujours incertain de læ traducteurice confirmé·e. Comme l’indique son nom, le contresens aboutit à une traduction contraire à ce qui a été énoncé, à cause de l’interprétation erronée d’un mot. Cette mésinterprétation est une faute importante, qui peut même se révéler très grave selon le contexte.

Dans l’expression gender theory, le mot qui a été mal interprété, et donc mal traduit, est le mot theory – traduit par « théorie ». Ceci est dû au fait que le mot theory soit, en anglais, un faux-ami, plus précisément un faux-ami partiel. Les faux-amis sont des mots appartenant à deux langues différentes et qui ont entre eux une grande similitude de forme (theory/théorie), mais dont les significations peuvent être radicalement différentes. Lorsqu’ils ont certaines acceptions en commun, comme c’est le cas ici, ce sont des « faux-amis partiels». Theory a donc, en anglais, à la fois un sens équivalent et un sens différent à notre « théorie » français. Pour déterminer quel sens est le bon, et traduire de la manière appropriée, un·e bon·ne traducteurice aurait donc dû examiner le contexte pour faire son choix.

Une querelle sémantique

Le mot theory a, comme en français, deux sens. On désigne d’abord par theory l’ensemble des déclarations, des études ou des principes conçus pour expliquer des faits ou des phénomènes, autrement dit le versant intellectuel, conceptuel, d’une science ou d’un art, constitué de ses déclarations explicatives, principes reconnus et méthodes d’analyse – par opposition, donc, à la pratique. Le second sens du mot theory est celui de l’hypothèse, de la conjecture, la spéculation ou supposition, basée sur des informations ou des connaissances limitées.

En anglais, l’expression gender theory est synonyme de gender studies : ce sont les études autour du genre, études à propos du genre, études sur le genre, études de genre. Dans les textes fondateurs, gender theory est ainsi employé indifféremment, et ce de manière interchangeable, avec gender studies. C’est donc le premier sens du mot theory qui est ici à retenir : celui d’un appareillage théorique autour d’une thématique, sens d’ailleurs privilégié par la langue anglaise – le sens d’hypothèse étant secondaire. Or, que constatons-nous ? Qu’en français, c’est exactement l’inverse : c’est le sens d’hypothèse qui domine, et non celui d’appareillage théorique, qu’on préfèrera généralement d’ailleurs traduire par la circonlocution « études théoriques », pour réduire cette ambiguïté. Conscient·e de cela, et par souci d’exactitude, un·e traducteurice faisant preuve d’honnêteté intellectuelle aurait dû choisir de traduire gender theory par « études théoriques autour du genre », ou « études de genre » (gender studies), pour être à la fois fidèle à la pensée anglaise qui a vu naître ce concept, et à la pensée française qui l’adapte. La langue anglaise elle-même, consciente de cette ambiguïté possible, disposait de cette alternative à gender theory, qui est gender sudies – dont læ traducteurice aurait pu se servir pour aiguiller son choix dans la bonne direction. Nous avons là la preuve définitive que læ traducteurice, ou bien n’a pas suffisamment étudié le contexte pour faire le choix de traduction le plus fidèle, ce qui l’a conduit à faire une erreur de traduction, ou bien a préféré maintenir l’ambiguïté (et donc la confusion) sciemment, en jouant à la fois sur le double sens du mot theory/théorie, et de la préférence hiérarchique du sens associé, différente dans chaque langue.

Traduction maladroite, ou manipulée ?

Résumons. L’expression « théorie du genre » est un calque, presque transparent par ailleurs, de l’anglais gender theory : gender/genre, theory/théorie. Or, un calque en traduction est considéré comme une erreur, pour les raisons énoncées ci-dessus. Cela nous conduit naturellement à nous questionner sur la fiabilité même de læ traducteurice à l’origine de cette expression française. Comme l’on ne peut pas logiquement supposer qu’ait été laissée à un·e traducteurice débutant·e la responsabilité de cette transposition, que faut-il en conclure ? La « mauvaise » traduction aurait-elle été effectuée en toute connaissance de cause ?

Préférer traduire gender theory plutôt que gender studies (quand ces deux expressions sont équivalentes en anglais), est un choix éminemment lourd d’implications. En effet, comme nous allons le voir, l’expression « théorie du genre », calquée sur l’anglais gender theory, est loin d’être anodine : elle répond à une stratégie politique précise. Car employer « théorie du genre » semble ainsi vouloir précisément sous-entendre, sémantiquement, que le genre serait une théorie hypothétique, qui reste à prouver – autrement dit, qu’il pourrait ne pas exister. Quel meilleur moyen que cette francisation ambiguë et imprécise des gender studies pour invisibiliser les recherches scientifiques qui leur sont liées, et permettre de nier les réalités sociales qu’elles recouvrent ?

Autre indice de cette malhonnêteté initiale : le fait que le calque « théorie du genre » soit un contresens, mais pas un non-sens. En effet, à la différence du non-sens, le contresens possède toujours un certain contenu sémantique, certes altéré ou aliéné par rapport à l’original, mais néanmoins présent. Métraduire gender theory par « théorie du genre » en français, c’est donc s’assurer une certaine liberté, souterraine, c’est profiter du flou dans lequel on maintient l’expression originelle, et ainsi se ménager des possibilités de récupération et de transformation du sens, par le biais de la plasticité même des mots passés d’une langue à l’autre. Cette plasticité ou correspondance irrésistible du calque est alors réexploitée pour devenir un espace aisément manipulable, qui favorise ainsi une corruption sémantique. On pourrait même dire qu’il s’agit d’une perversion (au sens de pernicieux, qui joue de l’abstraction, de l’indétermination), pour détourner à des fins négatives – du latin perversus (« renversé », au figuré « appliqué à contre temps, vicieux »). Or, qu’est-ce qu’un contresens, sinon une inversion, un renversement, une application « à contre temps », d’une vérité originelle ?

La « traduction-rejet »

L’expression «théorie du genre» possède aussi, dans certains médias, un équivalent de traduction partielle : elle est autrement appelée « théorie du gender », parfois même encore raccourcie en « Gender » (la nature de l’ennemi se profile !). Cette manière de traduire, essentiellement peu hospitalière, fait violence à l’expression d’origine en refusant d’intégrer dans la langue d’arrivée un mot précis, considéré comme épicentre stratégique pour la remise en cause du contenu sémantique associé. Cette traduction est donc, ouvertement, une traduction-rejet : rejet de l’autre, et de sa pensée, perçue comme un danger. Elle est aussi structurellement très décrédibilisante et hostile, dans sa volonté d’accentuer, en refusant de traduire, l’étrangeté du mot de l’autre, mettant l’accent sur sa langue au vocabulaire peu familier, sur ces concepts étrange(r)s. Pourtant, nous l’avons démontré, le mot que l’on refuse de traduire n’est bizarrement pas celui qui possède la plus grande ambiguïté définitoire marquée entre français et anglais… Parler de « théorie du gender », rend symboliquement ce concept encore moins acceptable, car cela sous-entend que ce concept n’appartient évidemment pas au français (et donc à la France), qu’il ne peut pas fonctionner dans ce pays, que la réalité qu’il recouvre ne nous concerne juste pas. Il y a donc même jusqu’à une implication xénophobe dans cette mauvaise traduction !

Jouer sur la peur d’une contamination de la langue française par l’anglais (la peur des anglicismes est, il est vrai, l’un des bastions des défenseurs de l’« identité nationale » surtout à l’extrême-droite), se veut souligner le caractère dangereux, parasite, du mot gender/genre, comme une corruption de la langue française, qu’il faudrait par ailleurs s’efforcer de maintenir pure. Or, la langue n’est pas une donnée miraculeusement épargnée par le système même qui l’a créée : loin d’être anodine, elle façonne et conditionne un certain rapport au monde, tout en étant elle-même issue d’une certaine expérience phénoménologique du monde. Ainsi, le langage, en tant que produit d’une société, est éminemment révélateur de son fonctionnement intrinsèque, de ses modes de représentations, de sa mémoire collective, de ses fondements et valeurs. S’imprégner d’une langue, c’est s’imprégner d’une culture, et donc également prendre conscience de certains différentiels. Lorsqu’on néglige l’importance du langage, le pouvoir des mots, on prend le risque de faire passer inaperçues à la conscience des données essentielles de compréhension du monde. C’est donc de tout un pan d’appréhension, de toute une grille de lecture, que l’on se prive. Il est donc urgent de faire machine arrière.

Récupération politique

Quels intérêts cette mauvaise traduction sert-elle ? L’expression « théorie du genre » a été forgée au début des années 2000 par Tony Anatrella, un psychologue religieux, précisément à des fins rhétoriques – ceci dans le cadre de l’offensive menée par le Vatican contre les politiques remettant en cause les rôles de sexe et de genre traditionnels (politiques qui promouvaient, notamment, les droits des femmes, et cherchaient à étendre les droits des personnes LGBTQ+). Lorsqu’on connaît la position officielle toujours très traditionnaliste, sinon rétrograde, de l’Eglise sur ces questions, la nécessité de décrédibiliser à la source même toute pensée progressiste autour du genre, pour maintenir celui-ci dans une définition essentialiste, commence à se faire jour. La traduction pouvait naturellement être un excellent outil à cet effet, en récupérant et tuant dans l’œuf les idées jugées dangereuses. Le principe même de traduction implique la transcription ou conversion, d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, d’une réalité dont læ traducteurice s’efforce, lorsqu’iel est honnête, de rendre compte au mieux. Cependant, le concept de fidélité en traduction n’a pas la transparence et la limpidité que nous idéalisons lorsque nous nous en référons à la signification usuelle de ce terme (qui implique une certaine loyauté, un souci d’exactitude et, surtout, de fiabilité). Ceci est dû au fait que la traduction est un exercice nécessairement subjectif, et donc soumis aux aléas de l’interprétation. Ainsi, transposition, adaptation, réécriture et création, sont autant de modalités appartenant en propre au processus de traduction : des « belles infidèles » à la volonté de rester le plus proche possible de la lettre originelle, la norme en traduction est une réalité mouvante, changeante, qui n’est pas, par conséquent, à l’abri des caprices de quelque mystérieux processus littéraire aléatoire. Ou politique. CQFD.

Dans un entretien publié sur le site «Témoignage Chrétien», Anthony Favier, doctorant en histoire, appuie cette explication en rappelant que l’expression « théorie du genre » est, essentiellement, employée par des penseurs catholiques et groupes politiques à majorité d’extrême-droite. Pourtant, il est à noter qu’à force d’avoir été reprise de manière non critique dans les médias, cette expression s’est désormais largement répandue.

Le sociologue Éric Fassin insiste sur l’importance de rappeler que le genre « n’est ni une théorie ni une idéologie, mais un outil qui aide à penser ». De sorte que l’expression « théorie du genre » serait en réalité une tentative de faire croire qu’il existe une stratégie politique, offensive et unifiée, derrière les études de genre, et que le but d’une telle offensive serait de « nier les différences biologiques » (expression devenue, dans la bouche de La Manif Pour Tous, plus grave encore et lourde d’implications : on parle de « contre-nature », sous-entendant qu’il y aurait une nature essentiellement féminine et une nature essentiellement masculine, dotées chacune de qualités propres). Ainsi, l’on constate qu’en plus de commettre un impair de traduction, on s’efforce de maintenir le flou entre sexe et genre, ce qui maintient en elle-même une pensée essentialiste de la différence sexuelle, chargée de stéréotypes.

Pour les chercheureuses du domaine, l’emploi de « théorie du genre » au singulier masque en plus, stratégiquement, la pluralité des thèses autour du genre et leur validité scientifique. En effet, dans un contexte universitaire, lorsque l’expression « théories du genre » est employée, c’est toujours au pluriel. Ainsi, s’il n’y a pas une théorie du genre, fantasme entretenu par celleux que la perspective d’une égalité effective dérange ou effraie, mais des études de genre, le rejet et la distorsion de la réalité qu’elles recouvrent n’en est que plus frappant pour celleux qui, nous l’avons prouvé maintenant, à la différence des détracteurices savent de quoi ils parlent.

Que faut-il en conclure ?

La première question que pose le concept de traduction est celle de la fidélité en soi : fidélité à quoi, ou à qui ? La langue de départ ? La langue d’arrivée ? Fidélité littérale au texte, à la lettre sans influences extérieures ? Fidélité à l’auteur d’origine, à sa pensée ? Fidélité au lecteur et donc à sa culture, ou bien aux intuitions et convictions personnelles du traducteur ? Nous le voyons, il existe, dans la traduction, autant d’espaces troubles, de « zones grises » aménagées par le recours même aux subjectivités multiples auquel nous invite l’exercice, et où l’ambiguïté s’engouffre. Cette question de la fidélité en traduction, n’est donc pas exempte d’un contenu résolument moral : læ traducteurice est investi·e, plus que d’une responsabilité, d’un véritable pouvoir sur les lecteurices, iel est en position de force puisqu’iel joue de sa connaissance de plusieurs langues. Iel a ce que l’on appellerait familièrement « une longueur d’avance » sur saon lecteurice. Or, parce que les lecteurices sont placé·e·s hiérarchiquement en position inférieure (iels dépendent de læ traducteurice pour avoir accès au texte dont iels ne comprennent pas la langue), la traduction peut aussi devenir, de fait, un formidable outil de manipulation, qui permet la réappropriation, la déformation, la correction et le détournement. Les relations du contrat lecteurice/traducteurice, autour du texte du troisième membre de cette relation, l’auteure, sont ainsi infiniment complexes : c’est un véritable enjeu conceptuel. Un enjeu de pouvoir, en somme.

On le voit, l’expression « théorie du genre » suscite de nombreuses réactions dans le monde des sciences sociales. Les spécialistes sont globalement atterré·e·s par la récupération politique de ce terme, qui profite, par une mauvaise traduction, de l’ignorance doublement  conceptuelle et linguistique des non-initié·e·s.

Être traducteurice est un métier, et la traduction est certainement l’un des exercices de langue les plus difficiles qui soit. Il révèle immédiatement les connaissances linguistiques, lexicales, grammaticales, de qui traduit, mais aussi sa sensibilité littéraire. Sans aller nécessairement jusqu’à accréditer le proverbe italien « Traduttore, tradittore » (« Traduire, c’est trahir »), force est d’admettre qu’une « bonne traduction », autrement dit une traduction fidèle (même si, nous l’avons dit, les critères de cette fidélité changent d’une époque à l’autre, d’une culture à l’autre, d’un contexte à l’autre), doit faire en sorte que, du texte littéraire à la simple expression, les subtilités soient appréciées de la même manière dans la langue de départ et dans la langue d’arrivée (aussi appelée langue-cible), afin que deux lecteurices supposé·e·s de chacune de ces langues aient connaissance, dans la mesure du possible, du même contenu, révélation de la même sensibilité, accès aux mêmes profondeurs sémantiques. Pour bien traduire un texte d’une langue à une autre, il convient évidemment d’avoir une bonne connaissance du lexique (vocabulaire, expressions, etc) et de la grammaire (temps verbaux, syntaxe, orthographe, etc) dans les deux langues concernées. Mais à cela se surajoute l’importance de l’esprit critique pour faire une lecture analytique détaillée du texte que l’on prétend traduire, à la manière d’une explication ou d’un commentaire: pour traduire il faut donc prendre en compte le contexte, puis préalablement décortiquer le texte, le démanteler, le déplier et l’ouvrir pour en démont(r)er et comprendre la mécanique, qui en révèle le sens – c’est pour cette raison que la traduction est également associée à une certaine idée de violence, puisque l’on désarticule le texte original.

La « théorie du genre » est aujourd’hui un fer de lance privilégié de l’opposition, qui réaffirme ainsi, chaque fois, son manque de recul critique et sa bêtise – dont elle apporte des preuves documentées. Il est important de pointer ces seuls groupes catholiques et/ou d’extrême-droite qui utilisent encore l’expression « théorie du genre » – toutes ces remarques venant des universitaires, que nous avons résumées plus haut, ayant conduit une bonne partie de l’opinion à juger l’expression impropre. Dans le monde académique, en effet, les gender theories américaines n’ont jamais été traduites de cette manière : le mot français « théorie » impliquant, comme nous l’avons démonté, une incertitude, on préfère parler d’« études de genre », ou dire « étudier les rapports de genre ». Ce terme de « théorie du genre » est donc un épouvantail agité, de manière presque apotropaïque, par quelques groupuscules encore réfractaires. C’est tout à fait caractéristique du discours polémique et, disons-le, menteur au pire, inéduqué au mieux, promu par les milieux traditionnalistes et conservateurs : ils opposent ainsi à dessein dans leur rhétorique pervertie la « théorie » (une « idéologie irréaliste et idéaliste »), aux faits, au « réel », c’est-à-dire le corps dans son évidence sexuée. Cette traduction a, en elle-même, un objectif politique d’autant plus difficile à contrer qu’elle a l’air de s’imposer, pour les non-initié·e·s, comme une évidence.

Rétablir la vérité par le langage

Disons-le : la « théorie du genre » n’existe pas, parce que le genre n’est pas une théorie, une hypothèse, mais bel et bien une réalité sociale : nous construisons culturellement, en tant que société, le masculin et le féminin. Par ailleurs, « la » théorie du genre n’existe pas, ne serait-ce que parce que les discours autour du genre ne sont pas un, mais multiples.

Pour être objectif·ve, et fournir une traduction fidèle à l’expression gender theory, il aurait fallu faire preuve d’une honnêteté intellectuelle dont tous ces détracteurices semblent totalement dépourvu·e·s, n’ayant cherché à étudier ni le contexte, ni les implications. Tout au contraire, la traduction a ici été employée comme outil de dé(sin)formation dans le but de reprendre du pouvoir sur la chose qui trouble, et servir des idéaux rétrogrades en usant de la plasticité des mots. La pire fausseté de la traduction de gender theory en « théorie du genre » reste d’avoir nié le scrupule intellectuel scientifique poussant à préférer le terme de gender studies, à gender theory pour une traduction française dénuée d’ambiguïté. Traduire par « études de genre » était certes moins polémique, mais plus honnête, tout comme aurait pu l’être le fait d’accompagner cette traduction d’une justification, et d’une explication neutre, objective, de la réalité qu’elle recouvre (définition précise des mots « genre » et « sexe », abord de la multiplicité de la recherche, des disciplines autour du genre, et de la multiplicité de leurs origines, de leurs objectifs, de leurs enjeux, etc.). Au lieu de quoi nous avons ainsi observé une récupération en amont, très bien orchestrée et donc très périlleuse, car apparemment cohérente.

Parler d’ « études de genre » aurait certes été moins facile a priori, plus complexe, cela aurait demandé un vrai appareillage discursif, mais cela aurait aussi été générateur fécond de vraies questions et de débats de fond. L’égalité des sexes passe inévitablement par la reconsidération des dimensions culturelles, économiques, sociales et politiques des différences entre hommes et femmes. Une dérive sémantique, portée par une mauvaise traduction, destinée à amener la confusion dans l’esprit des non-initié.e.s, fait donc nécessairement beaucoup de dégâts, et dessert grandement la progression d’une pensée égalitaire.

La terminologie « études du genre » est la plus appropriée puisqu’elle désigne le genre comme ce qu’il est vraiment sur le plan de la recherche scientifique : un domaine d’études universitaires. Les chercheureuses veulent comprendre pourquoi et comment naissent les inégalités sociales entre hommes et femmes. Ils en décortiquent les mécanismes dans les champs politiques, sociaux, artistiques, historiques, philosophiques et consorts.

Rétablir une bonne traduction, c’est donc prendre ouvertement part à ce combat de la raison contre un certain obscurantisme, et des lettres contre une éthique douteuse, dont la création de toute pièce d’épouvantails sémantiques semble un réservoir à déformations de concepts. Les différences entre « sexes biologiques » ne justifieront jamais cette réalité qui veut que la société et la civilisation contraignent les hommes et les femmes à des rôles différents et prédéterminés, où l’un domine l’autre.

Or, tout comme une erreur de traduction, cette dynamique doit être corrigée.