Le 22 mars sort dans les salles obscures françaises le très attendu La Belle et la Bête, remake Disney du dessin animé de notre enfance (de la mienne en tout cas). Avec Emma Watson dans le rôle principal, Disney a voulu axer sa campagne de communication autour de la modernité du film et de ses thèmes abordés. La Belle et la Bête se veut un conte de fée moderne, novateur et répondant aux attentes contemporaines. Watson, actrice connue pour son engagement féministe, a activement participé à la promotion de cette image, notamment en proclamant que sa version de Belle est résolument féministe, insistant sur son côté « rebelle et libérée ». Pour résumer, le film se veut féministe, queer-friendly et dépassant totalement le discours traditionnel et archaïque du vénérable Walt.

N’ayant pas vu le film, je ne peux pas me prononcer et répondre à la question suivante : oui ou non, La Belle et la Bête tient-il ses promesses (même si chez Simonæ, on a déjà eu des doutes sur le côté queer-friendly façon Disney). J’aimerais seulement revenir sur un sujet, abordé lors de la promotion du film, qui m’a fait quelque peu réagir. Le film se déroulant dans un univers fantastique, il est donc question de costumes, notamment de l’iconique robe jaune de la scène du bal. Il y a quelque temps, Internet a réagi avec effervescence à l’annonce qu’Emma Watson avait décidé de ne pas porter de corset en incarnant le personnage de Belle. Elle a justifié ce choix en arguant que Belle est une princesse « active » et rebelle, un personnage féminin fort et indépendant, qui a donc besoin d’être libre de ses mouvements et libérée de cet objet réducteur et restrictif qu’est le corset.

Si la décision de Watson de ne pas porter un corset est tout à fait valide, puisque les acteurices ont tout à fait droit de poser des limites aux obligations d’un rôle, le fait que tout Internet ait qualifié cette décision de « féministe » et d’empowering me laisse quelque peu dubitative. Si l’on analyse les raisons de Watson, le corset apparaît comme un vêtement empêchant un personnage féminin d’être doté d’indépendance d’esprit et de liberté d’action. Etant passionnée de couture, costumière et cosplayeuse en herbe, j’ai beaucoup étudié, porté et même parfois cousu des corsets. Ma passion pour la corsetterie remet-elle en cause mon engagement féministe ? Je ne pense pas. Le corset est-il juste un symbole d’oppression patriarcale de la femme, la réduisant à un objet sexuel sans indépendance ni liberté ? Allez dire ça à Dita Von Teese !

Cet argument est très commun (je suis sûre que vous avez eu la même réaction rien qu’à la lecture du mot « corset ») et malheureusement plein d’idées reçues. Loin de moi l’idée de descendre en flèche celleux refusant de porter un corset, j’aimerais juste remettre en question les préjugés liés à ce vêtement, et réfuter l’idée que c’est un objet essentiellement oppressant et patriarcal.

L’argument du corset comme instrument de l’oppression des femmes a été formé avec le début du XXe siècle, car son progressif abandon est allé de pair avec l’affirmation des mouvements féministes et les premières luttes pour les droits des femmes. Les années 1920, qui voient les pays anglo-saxons accorder le droit de vote (restreint) à certaines femmes, sont caractérisées par l’abandon du corset en forme de sablier et par l’adoption de lignes droites. Les formes sont effacées, les vêtements sont amples, les jupes rétrécissent. Les habits sont considérablement modifiés et contribuent à l’image de la nouvelle femme émancipée et libre de ses mouvements. Ainsi, l’abandon du corset est devenu le symbole de cette lutte contre l’asservissement du corps de la femme. Mais s’il disparaît aux alentours des années 1910, il est vite remplacé par gaines, soutiens-gorges coniques et autres sous-vêtements destinés à modifier le corps de la femme. Aussi, si l’argument a été très utilisé par les féministes de la première vague, il ne faut pas oublier que la plupart des femmes vaquaient à leurs occupations quotidiennes tout en portant un corset. Et elles arrivaient très bien à se baisser, à travailler et même à faire du sport !

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“Women Bowling,” vers 1900, William M. Vander Weyde/George Eastman House Collection

De nos jours, nos habitudes vestimentaires ont considérablement changé et notre rapport aux vêtements n’est plus du tout le même. Nous somme habitué.e.s aux vêtements stretch et élastiques, qui épousent les formes sans être inconfortables, grâce à leur matière tricotée étirable. Ce qui m’amène à un autre argument. Oui, porter un corset peut être inconfortable. Voire très. Mais cela est dû essentiellement à une question d’habitude et de qualité du corset. En aucun cas ce n’est un « instrument de torture », comme on a tendance à le croire, et la légende selon laquelle il peut être la cause de côtes cassées est totalement fausse (et cela montre une bien mauvaise connaissance du fonctionnement du corps humain).
Simplement, nous ne sommes plus habitué.e.s à porter des vêtements ajustés et la tension exercée par le corset peut être difficile à supporter, notamment au niveau de la taille. Mais la douleur éprouvée est souvent dûe à des erreurs malheureusement très courantes, conséquences de la désinformation autour de ce vêtement. Un corset doit être exactement à la mesure de votre corps, ou s’en rapprocher le plus possible. De plus, il ne devrait pas être porté à même la peau, pour éviter les pincements. Il est aussi inutile de serrer jusqu’à suffocation un corset, vu que la finesse de la taille est essentiellement une illusion, les chairs se déplaçant naturellement vers le haut (poitrine) et le bas (hanches) grâce à la forme du corset. Ceci rend une pression trop forte sur la taille inutile – et oui, Scarlet O’Hara avait tout faux !

Tout ça pour dire que le corset est un vêtement utilisé pour modifier le corps, de la même façon qu’un soutien-gorge, qu’une culotte rembourrée ou une gaine ventre plat. Son utilisation revient à la mode, notamment dans les milieux fétichistes et/ou sex-positive, comme un accessoire au pouvoir érotique. Et son appropriation est la plupart du temps à l’initiative de femmes, conscientes de leur beauté et de leur corps. On peut par exemple citer la célèbre danseuse burlesque Dita Von Teese, ou encore Miss Anne Thropy.

Pour revenir au film La Belle et la Bête, il est bien sûr intéressant qu’Emma Watson essaie de vendre le personnage de Belle comme une héroïne modèle et inspirante. Mais ce n’est pas en blâmant le port du corset que les mentalités sur le corps féminin changeront. Si le corset est un vêtement somme toute contraignant qui modifie le corps féminin, il ne faut pas oublier que la modification reste « artificielle ». Watson, en critiquant le corset et sa forme non-naturelle, fait l’apologie du corps libre et naturel. Enfin du corps libre, naturel, à la condition qu’il soit mince. Un corset modifie le corps féminin en créant une forme jugée attractive par la société, mais peut être porté par toutes. Watson reste attractive sans corset aux yeux de la société, car elle est mince. En déclarant que le port du corset donne une image fausse du corps féminin et est synonyme d’oppression, elle oublie que le corps supposé naturel est aussi une construction sociale, qui demande de subir des souffrances bien plus graves et encore prégnantes aujourd’hui (régimes, troubles alimentaires…).

Aussi, sa volonté de présenter une nouvelle héroïne Disney d’un point de vue plus féministe est louable, mais manque son coup (comme à chaque fois avec le féminisme marketé me diriez-vous ?…) En effet, si Emma Watson voulait vraiment promouvoir les personnages féminins forts et « féministes », peut être aurait-il fallu commencer par oublier les princesses Disney, la romanticisation des relations toxiques et le syndrôme de Stockholm ?