Mauvais genre

De multiples tatouages et piercings ne passent pas inaperçus et il est difficile d’éviter les remarques réacs et fouineuses. Parfois, le fouineur, c’est ton psychiatre. Et alors que les publications récentes sont très prudentes quand il s’agit de lier tatouages et troubles mentaux, en pratique nos psys aiment bien mettre le sujet sur le tapis. Bon, en fait, iels ont plutôt raison, c’est vrai qu’il s’agit d’un sujet important, mais pas dans le sens auquel iels s’attendent.
Si vous avez commencé à vous intéresser aux modifications corporelles étant jeunes, vous avez probablement entendu des propos alarmistes qualifiant les bodmods de mutilations pratiquées par des personnes détestant leur corps. Ou encore de codes pour les criminels et les mafieux. Et à en croire les gens bien raisonnables, votre vie toute entière tourne autour de l’éventualité d’un entretien d’embauche, ennemi numéro 1 des bodmods, coupes de cheveux cools et vêtements intéressants.

Malade

Je suis bipolaire, agoraphobe et autiste. Ce combo réclame pas mal de dévouement, c’est un véritable job à plein temps ! Des années pour obtenir un diagnostic et un traitement, une hospitalisation désastreuse, des mois et des mois à gérer les effets indésirables de médicaments invasifs. Et ma vie dans tout ça ? Entre parenthèses. Même quand mes symptômes se calment, le fait d’être autiste dans une société comme la nôtre ne me laisse que très peu de répit. Je dois sans arrêt gérer, prévoir, anticiper en fonction de cela, principalement à cause des réactions déplacées des gens. Des gens qui semblent persuadés d’avoir toujours leur mot à dire sur ma façon de jouir de mon propre corps.

Parfois j’ai besoin de stimuler mon toucher en me frottant, ou en tripotant un jouet à la texture intéressante. Je peux aussi tenter de travailler mon équilibre et ma proprioception en me balançant ou en me serrant très fort dans mes propres bras ou dans une couverture. Dessiner sur ma propre peau entre également dans cette catégorie. Essayez cela en public, entre amis ou au travail, dans un abribus ou un magasin, et vous comprendrez vite le problème. C’est comme si j’insultais quelqu’un·e… Les limites de la normalité sont incroyablement étroites.
Problème : je ne peux pas m’arrêter à volonté. Ma capacité à rester bien conscient⋅e, fonctionnel·le et attentif⋅ve dépend de ce que j’ai à ma disposition pour gérer ma sensibilité et mes symptômes. M’interdire de me balancer ou de me frotter, c’est comme m’interdire de prendre mon médicament chaque jour. Comme si je n’avais pas le droit de me soigner quand je suis en public car cela serait indécent, cela rappelle aux autres que je suis malade et différent⋅e, et pourtant bien là parmi elleux.

Je suis aussi une personne trans agenre. N’étant ni un homme ni une femme, le fait d’avoir été assigné⋅e fille à la naissance a rendu encore plus difficile ma compréhension de mon corps et de mon identité. J’essayais d’être la fille puis l’adolescente qu’on voulait que je sois, je voulais tellement faire plaisir à mes parents ! Leur prouver que j’étais capable d’être normal⋅e et de plaire. Et dans le même temps, tout ce qui était censé me faire du bien m’était très douloureux. À l’époque, je ne savais même pas ce que « transgenre » signifiait, je n’avais jamais entendu parler de dysphorie, et je croyais que je devrais toute ma vie continuer à me déguiser en petite femme parfaite. Il était grand temps que j’apprenne à prendre possession de mon propre corps.

 

bodmods

Illustration d’une personne tatouée.

Gribouilles

Rien de plus normal que des enfants gribouillant leur peau avec des feutres au lieu de se contenter de leur page de coloriage. Continuer en étant ado, puis adulte, c’est plus délicat. Mais pourquoi ce besoin ?

Je me souviens d’un feutre noir avec lequel je dessinais les limites de mes muscles pour les rendre plus saillants, d’un crayon à sourcil chipé à ma mère avec lequel je m’ajoutais tantôt des poils, tantôt des cicatrices. En cours, mes avant-bras étaient constamment bariolés, je le faisais tout en écoutant les profs dès que mes mains n’étaient pas occupées à prendre des notes. Manquant de place, je pliais mes jambes et commençait à dessiner sur mes mollets.
Puis j’ai commencé à aller vraiment mal. J’avais besoin de sensations fortes et de marques qui ne partent pas au lavage. Je voulais sentir le plus intensément possible mon tracé sur ma peau et dans mes muscles. J’en avais besoin, pas par désir de me blesser, mais par besoin pour cette sensation. Ainsi commencèrent les mutilations. Avec des ciseaux, ou un couteau, faute de mieux une tige pointue quelle qu’elle soit… Plus tard, bénéficiant de plus de liberté et d’intimité, j’ai utilisé des scalpels. Me désinfecter précautionneusement permettait de recommencer assez rapidement sans avoir à passer par l’hôpital.

La première fois

Et puis j’ai eu une idée ! Comment concilier mon besoin de modifier l’aspect de ma peau, et celui de ressentir une douleur et de faire durer le résultat ? Un tatouage, évidemment !
Mon moral était au plus bas, je me sentais très seul⋅e, je délaissais mon travail, mais ce projet m’a tout de suite enthousiasmé·e. J’ai rassemblé des modèles et dessiné des croquis pendant quelques jours, ai trouvé un salon, pris rdv, et le jour J, j’étais en pleine forme.
Pourquoi m’étais-je interdit cette idée toutes ces années ? Je ne vivais plus chez mes parents après tout… Et un tatouage n’est pas nécessairement très gros et onéreux. Sauf qu’à l’époque je ne dépensais de l’argent que pour des besoins fondamentaux, et je n’avais pas encore réalisé que les bodmods étaient pour moi un besoin.

L’aiguille vibrait, ma peau chauffait, l’encre marquait, j’étais euphorique. Le reste ne me dérangeait même plus, la foule du salon à côté, les bruits de la rue, les odeurs inhabituelles… Mon cerveau arrivait enfin à se concentrer sur mon corps, percevait clairement ses limites et sa consistance. Je n’étais plus un être instable et flottant. J’étais là, présent⋅e.
Une fois le tatouage terminé, j’ai cru que l’effet bénéfique allait vite s’estomper, comme la douleur. Mais j’ai découvert le ravissement de passer de la pommade cicatrisante sur ma peau tatouée. Voir ce dessin sur moi à chaque fois que je regarde mon avant-bras est devenu une délicieuse routine.
C’était ma peau, enfin, vraiment la mienne ! Pas celle que je subis ni celle que je cache, mais ma peau, que je personnalise et exhibe !

Et maintenant ?

J’ai désormais deux tatouages et j’ai eu plusieurs piercings que je retire parfois, pour les refaire plus tard. Le ravissement dans l’acte lui-même est toujours aussi puissant ! Et la présence des bodmods sur mon corps fait partie intégrante de mon rétablissement et de ma prise de contrôle grandissante.
De nombreux troubles mentaux, ainsi que les différentes formes d’autisme, impliquent des problèmes de proprioception, de stimuli sensoriels et parfois même des difficultés à identifier des parties de son corps comme faisant réellement partie de soi.

Les bodmods sont ma thérapie, mon stimming, mon calmant, mon rappel de la place de mon corps dans mon identité. Les bodmods ont aussi participé à m’enseigner ce que j’aurais aimé savoir quand j’étais enfant en plein questionnement de genre : mon corps n’a pas à ressembler à celui des autres, ou à un modèle. Je ne peux pas le transformer à volonté ni même l’obliger à m’obéir, mais j’ai le droit d’expérimenter.
Les bodmods ne sont pas un moyen de rejeter mon corps ou de le souiller. Elles sont là pour m’aider à accepter et apprécier mon corps, à me l’approprier m’en satisfaire. Je ne suis pas guéri⋅e pour autant. Parfois je me fais du mal, parfois je me prive de nourriture. Mais j’ai désormais une nouvelle corde à ma lyre, pour me jouer des chansons d’amour.

Illustration d'une personne tatouée, souriante, au milieu d'un coeur

Illustration d’une personne tatouée, souriante, au milieu d’un coeur