La légende voudrait que le rugby soit né en 1823, lors d’une partie de football au sein du collège de Rugby, dans la ville de Rugby, comté de Warwickshire, en Angleterre. Un élève, William Webb Ellis, se serait en effet saisi du ballon à pleines mains avant de s’élancer vers la ligne de but adverse, en total mépris des règles du football alors en vigueur.

Pour autant, il est aujourd’hui plus communément admis que le rugby est l’héritier de plusieurs jeux, pratiqués déjà depuis plusieurs siècles. Le premier ancêtre du rugby serait l’harpastum, joué par les Romains durant l’Antiquité, sorte de mélange entre le football et le rugby tels que nous les connaissons actuellement. Au travers de leur conquête, les Romains auraient alors introduit l’harpastum en Grande-Bretagne. Le deuxième ancêtre du rugby serait la soûle – ou sioule -, pratiquée dès l’époque médiévale en France ; jeu brutal par excellence. Lors de la conquête de l’Angleterre par les Normands au XIe siècle, le jeu se serait alors exporté. Au final, les historiens s’accordent à voir la naissance du rugby comme étant un long processus, permis par la combinaison et l’évolution de divers jeux aux travers des siècles et royaumes (ndlr : je n’ai donc fait ici qu’effleurer le vaste sujet).

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La statue de William Webb Ellis à la Rugby School.

Il faut attendre 1846 pour que les règles du rugby soient codifiées, permettant alors sa pratique dans l’ensemble des îles Britanniques. Par la suite, le rugby s’est exporté dans les possessions de l’empire britannique, telles que l’Afrique du sud, Australie, Nouvelle-Zélande, grâce aux émigrants. La ferveur de la pratique du rugby a alors gagné petit à petit les autres pays, comme la France, où l’Union des sociétés françaises des sports athlétiques a participé à son développement. Mais, il n’en reste pas moins que le rugby est le fait des hommes – il est né, s’est développé et se pratique uniquement par eux.

…. Et les femmes ?

Effectivement, à ses débuts, la culture du rugby reste essentiellement masculine, véhiculant des valeurs supposées proprement masculines : virilité, courage, force et résistance à la douleur. La percée des femmes dans ce sport est alors grandement entravée, puisqu’il est estimé qu’elles n’y ont simplement pas leur place. En France, ce n’est qu’en 1965 que les premières équipes féminines naissent – soit plus d’un siècle après les hommes -, sur l’initiative de jeunes lycéennes et universitaires, désireuses alors de contribuer à la vaste campagne contre « la faim dans le monde ». Il n’en reste pas moins qu’elles sont entraînées par des équipes masculines.

Les réactions sont vives face à cette entrée des femmes dans le monde si masculin du rugby. Le colonel Crespin, directeur national de l’éducation physique et des sports, ne s’est d’ailleurs pas gêné pour déclarer, en 1969, que « Le rugby est contre-indiqué pour les jeunes filles et les femmes pour des raisons physiologiques évidentes. Cette pratique présente des dangers sur le plan physique et sur le plan moral. Aussi, je vous demande instamment de ne pas aider les équipes de rugby féminin ». Le colonel Crespin – et ses homologues masculins – n’ont pas empêché le développement du rugby féminin, qui tend à se distinguer de plus en plus de son pendant masculin.

Le premier match de rugby féminin, organisé devant des milliers de spectateurs sur l’initiative du Toulouse Fémina Sport, a eu lieu le 1er mai 1969, à Toulouse. La capitaine de l’époque était alors Isabelle Navarro, étudiante à l’université de Toulouse Rangueil. Au fil des ans, les équipes s’organisent en association loi 1901 pour pratiquer le rugby. C’est bien à la demande de ces clubs qu’est fondée, en 1970, l’Association Française du Rugby Féminin (AFRF) (ndlr : AFRF devient la Fédération Française de Rugby Féminin en 1984). Grâce à cette nouvelle fédération, le premier championnat de rugby féminin est organisé, en 1971, soit plus de 80 ans après le premier championnat de rugby masculin.

Néanmoins, il faut attendre juillet 1989 pour que le rugby féminin soit officiellement intégré au sein de la Fédération Française de Rugby, qui existait depuis 1919. Cette intégration a permis au rugby féminin d’acquérir un statut au niveau mondial, et donc de développer des compétitions similaires au rugby masculin. Elles sont au nombre de trois : la Coupe du Monde de Rugby féminin (depuis 1991), le championnat d’Europe FIRA (depuis 1995) et le Tournoi des six nations féminin (depuis 2001). Il a fallu tout de même attendre 2012 pour que le rugby féminin fasse son entrée aux Jeux Olympiques, dans sa version à sept.

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Christelle Le Duff (équipe de France) tape une pénalité lors du tournoi des 6 nations en 2014.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les femmes semblent donc s’être fait – difficilement – une place au sein du rugby. Mais, de fait, le rugby féminin ne bénéficie pas de la même reconnaissance que son homologue masculin. Effectivement, les femmes qui pratiquent aujourd’hui le rugby se heurtent encore aux – trop – nombreuses résistances masculines. Par conséquent, la pratique féminine de sport est encore grandement déclassée et délégitimée, allant même jusqu’à être considérée comme étant une anomalie. Les discours visant même à affirmer qu’une telle pratique féminine du rugby n’existe pas sont encore monnaie courante.

Mais, quand cette réalité n’est pas niée, elle n’est pas acceptée sans un florilège de remarques sexistes. Je vous fais part ici de quelques uns de ces propos, tenus très récemment : « Les femmes apportent de la grâce sur les terrains de rugby » (Jo Maso, Manager de l’équipe de France), « Le rugby nécessite intelligence, esprit d’équipe et créativité, des valeurs très féminines » (Gérard Landri, Président de Villelongue), ou encore « Étonnante de force et de fragilité. Elles méritent notre reconnaissance » (Jacques Brunel, entraîneur de l’USAP). Heureusement, des voix féminines propres au milieu du rugby s’élèvent encore et toujours pour défendre leur pratique : « Le rugby est un patrimoine qui a été développé pour les hommes. Les femmes se doivent de créer leur histoire » (Dorothée Pérez, Présidente de la Commission Féminine) ou bien « Le rugby féminin ? C’est le même rugby, la même passion, les mêmes valeurs, les mêmes souffrances et les mêmes bonheurs. Pourquoi faut-il toujours convaincre ? » (Sylvie Grimm, Présidente de l’USAP). Pourquoi avons-nous en effet toujours besoin de convaincre, alors que les hommes n’ont jamais eu à le faire ? Pourquoi avons-nous besoin sans cesse de nous justifier ? Au final, même si la pratique féminine tend à être de plus en plus reconnue, le rugby reste encore ce que certains appellent un « sport d’hommes ».

De fait, le rugby reste effectivement un privilège d’hommes, où il leur est possible d’exprimer le plus librement possible leur domination sur les femmes. Celles qui osent s’y aventurer sont dénigrées, moquées, rabaissées…. Il fait donc sens de voir dans le rugby est un des nombreux piliers participant à la domination masculine.

Remarques personnelles

Je conclurai cet article en vous faisant part de quelques remarques personnelles. J’ai eu énormément de mal à trouver des informations sur l’histoire du rugby féminin, ce qui est pour moi symptomatique du manque d’intérêt dont il souffre encore aujourd’hui. Au niveau universitaire, les travaux sont relativement peu nombreux sur la pratique même du rugby féminin. Je vous renvoie ici à quelques travaux, si vous vous voulez approfondir le sujet ou si vous êtes simplement curieux·se.

Il existe un seul livre sur l’histoire du rugby féminin, écrit par Bernard Chubilleau, dont le titre est « La grande histoire du rugby féminin », paru en 2007. Si vous lisez l’anglais, il existe la thèse de John Arthur O’Hanley qui s’intitule « Women in non-traditional sport : the rise and popularity of women’s rugby in Canada », disponible gratuitement sur Internet.

À un niveau moins accessible, j’aimerais mentionner trois articles scientifiques. Tout d’abord, celui de Karen Amossé, Dominique Dodin, Stéphane Héas, et Sophie Kerespar, « Football féminin : “c’est un jeu d’hommes”», ensuite, celui d’Hélène Joncheray et Haïfa Tlili, « Joueuse de rugby de première division : une activité dangereuse ? » et enfin celui de Stéphane Héas Yannick Le Henaff, et Laurent Misery, « Les marques corporelles involontaires chez les rugbywomen »  (ndlr : si vous avez du mal à vous les procurer, contactez-moi).

Au niveau médiatique, on peut noter quelques articles qui traitent du manque de reconnaissance et de visibilité du rugby féminin. Je vous fais part ici d’un petit échantillon : « En France le rugby féminin cherche sa place » dans le Monde Sport, « Comment le rugby féminin peut-il surfer sur l’engouement populaire ? » dans Rugbyrama et « Le rugby féminin, un combat quotidien » dans l’Express.

J’aimerais aussi faire remarquer que la diffusion des matchs de rugby féminin est aussi bien loin d’avoir le même rayonnement et engouement que ceux de son homologue masculin. La visibilité et la reconnaissance vont de paire et c’est sur cela qu’il faut continuer de se battre.
Alors, renseignez-vous, parlez-en autour de vous, encouragez celleux qui veulent et peuvent se lancer dans cette pratique. Il tient aussi à nous de faire changer, à notre humble niveau bien sûr, les mentalités. C’est déjà un début.

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