Aujourd’hui, 24 Janvier, pour la journée du sport féminin, j’ai la chance d’interviewer la patineuse artistique française Candice Didier

Pourrais-tu te présenter et nous parler de ton parcours en quelques mots ?

J’ai commencé à patiner à l’âge de 6 ans et, en parallèle, j’ai aussi débuté la danse classique au Conservatoire de Nancy. Très vite, j’ai dû faire un choix entre ces deux disciplines puisqu’elles nécessitaient toutes deux un investissement important. J’ai opté pour la patinage car je m’y épanouissais plus et je trouvais cette discipline moins rigide. Jusqu’à 13 ans, lorsque j’ai remporté ma première compétition, j’ai toujours été une patineuse moyenne et j’évoluais dans les milieux de classement. Un an plus tard, je suis devenue la plus jeune Championne de France Senior Elite, et les choses se sont enchaînées : j’ai participé à mes premières compétitions internationales, à plusieurs championnats d’Europe et du Monde et je suis devenue, en 2011, Championne du Monde Universitaire. Mon seul regret est d’avoir été systématiquement blessée au moment des Jeux Olympiques et de n’avoir jamais pu y participer…

 

Tu as commencé le patinage assez jeune, as-tu le souvenir d’avoir subi des remarques par rapport à ton âge, au fait que tu sois une fille, des injonctions par rapport à ton corps ?

Le patinage artistique est un sport qui, dans la pensée collective, est considéré comme féminin. Je n’ai jamais subi de remarques sur ma pratique, cela paraissait normal comme activité « pour une fille ». Par contre, ce sont plus souvent les garçons qui subissent des préjugés, par exemple sur leur orientation sexuelle ou tout simplement sur le fait que le patinage serait un sport pour garçons efféminés.

C’est une discipline considérée comme féminine et pourtant les noms que la plupart des Français connaissent sont ceux des hommes : Philippe Candeloro, Brian Joubert, Florian Amodio, ou, à la rigueur, ceux de certains couples. La couverture médiatique est bien souvent plus importante pour la catégorie masculine.

De plus, on subit parfois des remarques sur nos tenues qui sont moulantes, près du corps, et donc « sexy ». En patinage, les formes du corps doivent être visibles surtout pour que les juges et les spectateurices puissent apprécier nos mouvements ; cependant les complexes peuvent alors devenir un problème (surtout lors de la puberté car le corps change). En tant que patineuse, on sait que l’on sera appréciée sur notre physique, que ce soit par les spectateurs ou par les commentateurs lorsque cela est retransmis à la télévision. Bien souvent, des commentaires pouvant être sexistes sont diffusés ou tout simplement exprimés, et j’ai moi même souffert de certaines de ces remarques.

Le patinage est un sport où l’on se révèle très jeune. La plupart des patineureuses, et en particulier les patineuses, ne sont pas encore pubères quand iels atteignent le haut-niveau. Cette période est d’autant plus charnière qu’il s’agit d’un moment où notre corps change et que cela n’est jamais pris en compte : ma carrière en a été fortement impactée. En effet, je me sentais coupable de tous ces changements qui se bousculaient dans mon corps et dans ma tête. La plupart de mes blessures sont survenues à cette période que j’ai vécue très difficilement ; les entraîneurs, les dirigeants et la fédération ne sont pas suffisamment à l’écoute durant ces moments de fragilité et de remise en questions de notre propre image. Tout le monde passe par la puberté, et l’on devrait accompagner les jeunes patineuses dans cette période tout à fait normale de la vie plutôt que les blâmer pour leur prise de poids, comme cela a pu m’arriver par exemple.

Candice Didier au Trophé Eric Bompard 2008, photo par David W. Carmichael

Candice Didier au Trophé Eric Bompard 2008, photo par David W. Carmichael

 

Peux-tu nous faire part des pressions ou des remarques dont peuvent être victimes les patineuses ?

La pire remarque est que le patinage n’est pas un sport, ou que cela est un sport de « fillette ». Cela est extrêmement dévalorisant, et par ailleurs sexiste. Le patinage demande énormément d’aptitudes physiques pour tenir sur un programme entier, qui est d’environ 4 minutes. Il faut faire appel à l’endurance, à la force, et cela nécessite de longues heures d’entraînements et de préparation. Bien sûr, la grâce, la souplesse, et une certaine tenue sont exigées, mais une patineuse n’est pas une « poupée » exécutant des mouvements pour faire joli : il y a des sacrifices, de la volonté, et beaucoup de détermination derrière chaque enchaînement artistique mais aussi technique. Un·e patineureuse, et ce dans n’importe quelle catégorie sans différence de genres, mobilise d’importantes heures de travail pour parvenir au plus haut niveau.

Les oppressions, comme bien souvent dans la vie, nous viennent du jugement et du regard des autres, le patinage étant un sport de représentation, de spectacle. Et puis, comme dans chaque sport, une pression énorme vient des entraîneurs, de la fédération, des médias mais surtout des adversaires, et des résultats que l’on espère atteindre. Il faut savoir faire face à tout cela, et cela nécessite un mental d’acier : le combat ne se joue pas forcément sur la glace, il est en grande partie dans la tête.

 

Aurais-tu des conseils à donner à d‘autres patineuses (que tu aurais aimé entendre, des choses que tu aurais aimé savoir) ?

Il faut, et cela va paraître plutôt banal comme conseil, se faire avant tout plaisir en patinant, tout en gardant à l’esprit que le patinage ne doit pas être toute sa vie. Bien sur, lorsque l’on pratique un sport à haut niveau, cela nécessite beaucoup de temps et énormément de rigueur ; mais il faut essayer d’avoir d’autres loisirs, de sortir avec des gens qui ne font pas partie du patinage, savoir souffler tout simplement. À l’adolescence, je n’ai pas forcément vécu les premières expériences par lesquelles tou·te·s les autres adolescent·e·s passent, et cela reste, avec de la distance, un profond regret dans ma vie d’adulte.

Mais le conseil le plus important est celui de poursuivre ses études : grâce à mes parents, je n’ai pas abandonné, et même si j’ai parfois dû mener de front le patinage et les études tout en travaillant en parallèle, aujourd’hui, je ne regrette pas mon choix. Il est tentant de tout mettre de côté pour le sport. Malheureusement, toutes les disciplines ne sont pas logées à la même enseigne, et dans la plupart des cas, il est difficile de vivre de sa pratique (surtout dans le patinage qui est un sport « amateur » et par conséquent très peu subventionné). Être une femme ne m’a pas empêché d’avoir les épaules pour tout gérer ; cela est surtout une question de volonté, je voulais poursuivre ma passion tout en m’assurant un « après », une possibilité d’entreprendre ou de poursuivre une carrière.

 

Comment te sens-tu quand tu es sur la glace ?

Quand je suis sur la glace, je me sens libre : j’aime la vitesse que je prends, la sensation que l’on ressent lorsque l’on glisse et que l’on dessine des courbes sur la glace… Mais ce que j’aime par-dessus tout est de pouvoir effectuer des sauts : à ce moment précis, j’ai l’impression de goûter à une certaine liberté. Il s’agit de ma passion, alors évidemment, je ne peux m’en passer, car c’est ce qui me fait profondément vibrer.
Bien sûr, on peut parfois ressentir de la frustration lorsque l’on échoue, mais mon goût du patinage me pousse à avancer et à remonter à chaque fois sur la glace.

 

As-tu une quelque chose à dire, une remarque à faire qui te tient à cœur ?

Il ne faut pas abandonner ses passions, malgré les remarques que l’on peut essuyer, et cela est valable que l’on soit une femme ou un homme. En 2017, les clichés sexistes devraient déjà, à mon sens, avoir disparu, pour laisser place à la volonté de poursuivre ses rêves, quelque soit les préjugés ou les pré-établis.