Je m’appelle Leïla, j’ai 17 ans. Ma mère est née en Algérie, elle est racisée. Mon père est né en France, il est blanc. Je suis un mélange des deux, de deux cultures certes (et encore, ma mère s’est vraiment beaucoup “francisée” et a renié une partie de sa culture pour “s’intégrer”, mais continue d’être discriminée à l’embauche, discriminée face à la santé, la sécu, les institutions, l’école…) mais surtout deux races, au sens de construction sociale.

Je suis au milieu de tout ça, au milieu de deux histoires différentes. Je suis très brune, parfois bouclée, j’ai la peau un peu plus mate que la moyenne mais je n’ai pas de problème pour trouver du fond de teint adapté à ma carnation, mon nom de famille est français, mon prénom arabe. Je ne suis pas aussi discriminée que ma mère mais je le suis plus que mon père. Dans ces conditions, trouver sa place dans le milieu militant antiraciste/féministe décolonial, mais aussi dans la société, est un vrai casse tête.

D’abord, il y a les copains/copines qui te rappellent à quel point pour elleux t’es “pas du tout typée arabe han”. Ce à quoi j’ai toujours très envie de répondre “Alors pourquoi la première fois que tu m’as vue manger du porc tu m’as demandé si j’étais pas musulmane ? Pourquoi à l’école on a toujours été sympa avec moi APRÈS que je prouve que j’étais une bonne élève ? Pourquoi certain·e·s sont étonné·e·s de mes moyennes et du fait que je parle “bien français” ? Pourquoi quand je vais en soirée y a toujours quelqu’un pour me demander “d’où je viens” et qui ne se satisfait pas d’un “je suis lyonnaise” ? Pourquoi ton pote est venu me faire des blagues à base de “Couscous Leïla” en début de semaine ? Pourquoi y a un bouquin qui se permet de parler de “beurgeois·e” ? Pourquoi tu crois que je hais autant les gens qui parlent de “beurette” ? Pourquoi quand je sors en jogging on me demande si je deale du shit alors que quand c’est une blanche elle va juste faire du sport ? Pourquoi tu trouves mes cheveux “rigolos quand ils bouclent” ? Pourquoi tu crois que je donne le moins possible le nom de famille de ma mère ? [Insérer ici un des mes 400 exemples en stock]”.

Je suis fatiguée de mes ami·e·s blanc·he·s qui d’une certaine manière remettent en cause ma parole de concernée en prétextant que je ne serais pas “assez racisée”. [Normalement, les racisé·e·s sont en train de grincer des dents mais promis la suite arrive]. Dans ces conditions, revendiquer une place dans le milieu militant est déjà extrêmement compliqué. Pourquoi est-ce aux autres de définir ce que je suis et ce que je ne suis pas ?

J’accepte de n’avoir qu’une place secondaire dans la lutte antiraciste, parce que oui, je ne vis pas les mêmes réalités en tant que métisse que beaucoup de racisé·e·s. Je l’accepte, et j’essaye au maximum de me rappeler mes privilèges, d’avoir conscience que ma vie est plus douce avec mon white-passing. Mais c’est très difficile : avec les copaines blanc·he·s (et même ma famille, puisque je suis la seule racisée) je dois “prouver” mon arabité et la remettre en question avec les racisé·e·s. Spécialement quand d’une relation mixte, de deux parents de nationalités différentes, je n’hérite que d’une culture sur les deux, la française.

Plus concrètement, ce que j’essaye de dire ici c’est que si les critiques des racisé·e·s envers les métisses et celleux qui ont du white-passing sont nécessaires à notre remise en question, celles des blanc·he·s en revanche sont inutiles et surtout dangereuses. Elles nous empêchent de revendiquer légitimement une place dans des luttes qui sont aussi les nôtres, ou au contraire nous poussent à rentrer dans les stéréotypes pour être conformes à l’image qu’iels se font de l’arabe. Parce que oui, ça arrange les blanc·he·s de pas nous trouver “trop” arabes, parce que de toutes façons les couleurs, iels ne les voient pas. C’est aussi très pratique de réduire l’arabité à un tas de clichés, ça permet de légitimer les discriminations (évidement qu’il est discriminé, c’est une “caillera de cité en jogging”, alors que toi, tu mets des petits pulls et des talons, tu dois jamais avoir de problèmes…) et de nous faire taire. Spoiler : même si j’ai du white-passing, je subis aussi votre racisme et vos discriminations, il serait temps de s’en rendre compte.

Je suis métisse, à moitié maghrébine, et même si je n’ai hérité que d’une infime partie de l’histoire algérienne de la famille, j’en porte les stigmates sur la gueule tous les jours et je les affirme avec fierté.