Lorsque l’on enfile les fameuses lunettes féministes, c’est la déconfiture : on découvre que tout est patriarcat. De la répartition genrée au pouvoir en passant par la façon dont nous parlons, rien ne semble y échapper. D’après Carol J. Adams, même notre régime alimentaire en est un symbole. C’est ce qu’elle explique dans La Politique Sexuelle de la Viande, parue aux éditions L’Âge d’Homme. Plus qu’un manifeste anti-spéciste, ce livre est la preuve que le féminisme est applicable à toutes les idéologies.

Le livre s’ouvre sur une constatation : la viande est l’un des nombreux emblèmes du patriarcat. L’histoire de l’humanité commence sur l’hypothèse de la séparation entre les chasseurs et les cueilleuses, comme les hommes s’occupant de ramener le gibier et les femmes de cueillir des fruits. Hypothèse ancrée dans les esprits, puisqu’aujourd’hui encore les hommes sont en charge de s’occuper du barbecue, comme si cette tâche nécessitait de la virilité. La viande est le fuel des hommes, parce qu’ “il faut manger du muscle pour gagner du muscle.”

 

La viande et l’objectification des femmes

Nous avons tou·te·s déjà entendu une femme se plaindre d’avoir été traitée ou vue “comme un bout de viande” par un homme au travail, dans la rue, dans la vie. Et bien l’autrice affirme que l’analogie n’est pas si loin de la réalité : les femmes, surtout dans la pornographie, sont coupées en morceau à la manière de la viande qu’on achète en magasin. Seins, lèvres, fesses, vulves, côtes, langues, ailes, cuisses… Toutes ne sont qu’objet de consommation, sans distinction. Les unes pour le plaisir sexuel, les autres pour le plaisir gustatif.

Celleux-ci sont également soumis·e·s au poids de la langue, puisque d’un côté l’utilisation du masculin pour exprimer le neutre retire les femmes -et les personnes non-binaires- d’une existence syntaxique et d’une importance sociale, et de l’autre le “ça” pour désigner un animal lui enlève sa qualité d’être vivant. Ce même processus d’oppression a un même résultat : celui d’invisibiliser les catégories auxquelles il ne fait pas référence, et par là même passer sous silence les violences dont iels font l’objet. Carol Adams cite d’ailleurs brillamment Simone Weil à ce sujet: “la force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose.”

Selon elle, la meilleure façon de lutter contre cette double oppression, c’est de refuser la consommation de viande, symbole du patriarcat. Être végétarien·ne, ce serait participer au féminisme.

 

“Mangez du riz, faites confiance aux femmes”

L’autrice défend ainsi qu’un monde sans viande serait forcément un monde pacifique. Le meurtre d’animaux innocents et l’invisibilisation de ce crime justifierait la violence dont les hommes font preuve, notamment envers les femmes.

En étant végétarien·ne, un individu s’opposerait même inconsciemment à cette violence et proposerait un monde plus pacifique et moins sexiste. Carol Adams explique qu’un monde dirigé par les femmes serait à la fois exempt de consommation carnée et de violences en tous genres.

Ne vous jetez cependant pas dans votre librairie avant d’aborder le livre avec du recul, car certaines informations sont fausses, et d’autres biaisées: être végétarien.ne n’empêche pas d’attraper des maladies. Un monde végétarien ne résoudrait pas non plus tous les problèmes sociaux auxquels sont confrontés un grand nombre d’individus au quotidien. De plus, beaucoup de références utilisées pour justifier ses arguments sont assez datées et lointaines : peu de gens connaissent sur le bout des doigts les auteurices anglophones du XIXe et XXe siècle, même si ces allusions sont intéressantes d’un point de vue historique -on apprend par exemple qu’il était admis que la viande influençait la libido des jeunes garçons.
On peut toutefois retenir une chose de la théorie de Carol Adams : même si tout est patriarcat, tout peut devenir féministe.

La Politique Sexuelle de la Viande, Carol J. Adams, éditions L’Âge d’Homme, 19€