Je vous préviens, je ne suis pas là pour enfiler des perles.

Récemment, deux vidéastes français ont été publiquement accusés de viol ou de comportements abusifs par plusieurs victimes sur Twitter (ce qu’on appelle communément un « call-out« ). Une d’entre elles a notamment raconté les relations qu’elle avait eu avec ces deux vidéastes, en décrivant par le menu ce qu’elle avait vécu. Ce qui devait arriver arriva : de nombreux fans des deux accusés se sont précipités dans ses mentions pour la menacer, exiger des preuves ou encore lui envoyer des insultes. Plusieurs personnes sont alors venues demander des comptes aux deux vidéastes, qui se sont fendus d’un billet sur leur tumblr respectif avant de quitter momentanément Twitter.
Et quand je dis momentanément, je parle de trois jours : ils sont très rapidement revenus sur les réseaux sociaux vaquer à leur occupations habituelles.

On pourrait parler longuement de l’impunité dont jouissent les violeureuses et agresseureuses en tout genre, ou du fait que leur éventuelle retraite loin des réseaux sociaux ressemble d’avantage à une façon de jouer les effarouché·e·s qu’à une opportunité de questionner leur place au sein d’un système qui les autorise à jouer les effarouché·e·s, mais il me semble plus opportun de discuter de la tendance qu’ont certains spectateurs de ces révélations publiques à vouloir jouer la carte de la neutralité, sans évoquer le fait que cette phrase est déjà beaucoup trop longue. Et grammaticalement juste.

Je ne crois pas une seconde qu’on puisse être neutre dans une affaire pareille. Voici donc la liste des raisons qui font que, selon moi, il est incroyablement déplacé et faux de penser qu’on peut se dire « neutre » dans une affaire de viol.

 

#1 Témoigner qu’on a été victime de viol, ce n’est jamais évident

Dans près de 80% des cas, il est commis par un·e proche de la victime. Ça peut être un·e parent·e, un·e ami·e, un·e professeur·e… Bref, statistiquement parlant, on est bien loin du cliché de l’agresseur glauque dans une ruelle sombre à la tombée de la nuit s’abattant sur une personne claudiquant sur ses talons hauts. Quand on dit à ses proches qu’on a été victime de viol, on s’expose à être moqué·e, à voir notre parole remise en question, tout comme notre engagement militant, notre tenue, notre conduite, nos affinités avec l’agresseureuse… TOUT y passe. Et c’est un cran au-dessus quand on est proche de la personne à l’origine de ces violences, parce qu’il y a avec celle-ci un affect, un passif, un passé auxquels on tente de se raccrocher, pour expliquer, voire excuser sa conduite, que ce soit un processus conscient ou non.

On témoigne contre une personne qui nous a vu grandir, en qui on avait confiance, avec qui on est passé·e devant le maire, qui nous a appris à nager, qu’on voit chaque matin en allant prendre un croissant au beurre. On doit subir le jugement de toutes ces personnes qui nous lient nous regarder comme si on avait perdu la tête et qu’on était à côté de nos pompes. On nous met en avant la pauvre personne qu’on accuse qui n’a rien demandé de tout ça, et avec qui la solution aurait pu être trouvée juste en discutant. On nous reproche de parler, et dans le même souffle on nous reproche de ne pas l’avoir fait plus tôt.
Témoigner qu’on a subi un viol, ce n’est pas anodin, ni facile, et trouver une oreille attentive, ça l’est peut-être encore moins.

 

#2 Quand læ coupable est connu·e, c’est pis encore

Parce qu’en plus d’attirer la méfiance (si ce n’est pire) de ses proches et de celleux de l’agresseureuse, on se ramasse sa fanbase incapable d’accepter l’idée qu’elle ait pu admirer un·e violeureuse alors qu’iel fait tout de même de très bons films / vidéos / livres / disques / objets culturels aléatoires.

Les scandales de ce type ne manquent d’ailleurs jamais de provoquer des débats plus ou moins stériles sur la fameuse question « doit-on dissocier l’oeuvre de la personne ? » qui, si elle me semble être une question légitime et intéressante dans un cadre général, me paraît très déplacée quand on se trouve dans l’œil du cyclone.

Les personnes connues, à différentes échelles j’entends, ont développé avec leur audience une relation unique. J’admire pour ma part plusieurs auteurs dont je sais qu’il me serait difficile d’accepter que ce sont de sombres imbéciles violents tant ils m’ont apporté quand j’en avais tellement besoin. Lorsqu’une victime révèle qu’elle a subi des violences sexuelles de la part d’une personne connue, sa communauté en prend en coup et peut réagir viscéralement. Elle va défendre bec et ongles son artiste favori, et va chercher à montrer que ces accusations sont fausses par tous les moyens, le plus commun étant de demander à la victime de fournir des preuves de ce qu’elle avance. Ce qui nous amène au point suivant…

 

#3 Il est quasiment impossible de fournir des preuves d’une agression sexuelle

Je ne sais pas comment vous préparez votre sac à dos au moment de sortir de chez vous, mais le mien, s’il cache souvent de petites sucreries dans des poches secrètes, recèle rarement des tubes à essais. Ça fait belle lurette que j’ai perdu ma mallette du petit détective, et me promener avec une GoPro sanglée sur le crâne ne fait pas partie de ma morning routine.

Tout ça pour dire qu’il est insensé de penser, en premier lieu : qu’une agression sexuelle laisse systématiquement des traces tangibles, observables et étudiables ; et en second lieu : qu’il est naturel de se préparer à chaque instant à être agressé·e sexuellement. Supposer que les victimes de violences sexuelles se promènent avec de quoi recueillir des preuves d’agressions potentielles revient à responsabiliser la victime de ce qui peut lui arriver, et à dédouaner l’agresseureuse s’iel se débrouille pour ne pas laisser de traces de son crime.

 

#4 Et même quand il y a des preuves…

Vous avez sûrement entendu parler du divorce prononcé entre Amber Heard et Johnny Depp. Je ne peux d’ailleurs que vous recommander le récent article de Mirion Malle sur le sujet, bien trop vaste, de la violence chez les étoiles. Amber Heard a fourni de nombreuses preuves et de témoignages des violences conjugales dont elle accuse Johnny Depp et a donné l’argent qu’elle a reçu lors de la sentence à une association d’aide aux femmes victimes de violences conjugales.

Fun fact : l’acteur voulait au départ donner lui-même l’argent à l’association, déjà pour gratter son cookie, tkt Jojo on t’a vu, mais aussi pour bénéficier de la réduction d’impôts qui lui en aurait remboursé la moitié, avant de se rendre compte qu’il aurait alors à donner deux fois plus d’argent pour satisfaire les exigences requises par les termes du divorce.

Résultat des courses ? On a accusé Amber Heard de faire ça pour se rendre intéressante, d’avoir été vénale, on lui a reproché sa… bisexualité (arrêtez-moi quand ça devient trop ridicule pour vous, pour ma part j’ai un seuil de tolérance assez élevé), mais aussi de vouloir détruire la carrière de Johnny Depp (alors qu’il suffit de regarder « Dark Shadows » et « Mordecai » pour voir qu’il s’en occupe très bien tout seul) ou encore de mentir parce que quand même, Depp ne pouvait décemment PAS être violent étant donné que c’est un bon acteur.
Encore une fois : « Mordecai ». Don’t @ me.

Quelle que soit la quantité de preuves accablantes qu’Amber Heard avait pour appuyer sa défense, qui a été validée par la justice, hein, je le rappelle, elle continue de s’en prendre plein les dents, tandis que Johnny Depp a toujours pas mal de projets filmiques en cours.

 

#5 Et la présomption d’innocence dans tout ça ?

Attention, préparez-vous, ça va aller très vite : la présomption d’innocence fonctionne dans les deux sens. Si, sous cette excuse, vous partez du principe que l’accusé·e est innocent·e de ce qu’on l’accuse jusqu’à ce que sa culpabilité ait été prouvée, cela signifie automatiquement que vous partez aussi du principe que la victime dit la vérité tant qu’il n’a pas été prouvé qu’elle proférait des allégations mensongères. C’est d’ailleurs pour ça qu’on dit des affaires de violences sexuelles qu’elles se règlent « parole contre parole ».

 

#6 On ne demande des preuves qu’aux victimes

Lors de toutes les affaires publiques concernant des viols auxquelles j’ai assisté, j’ai toujours vu bon nombre de ces défenseureuses du principe magique de « neutralité absolue » exiger des victimes des preuves de ce qu’elles avançaient.
L’an dernier, quasiment jour pour jour, j’ai vécu une agression sexuelle à Lyon. En gros, un homme m’ayant attrapé par le séant et essayant de m’entraîner dans un coin sombre en profitant de mon état de choc. Bien heureusement pour moi, j’avais eu de bons réflexes, et avais appelé la police dès que j’avais été en sécurité chez moi. J’ai déposé une plainte contre X deux jours plus tard. Les officiers venus chez moi le soir de l’agression ont récupéré mon pantalon, sur lequel il s’est avéré qu’il y avait de l’ADN dont il était possible de faire quelque chose. J’ai été plus que coopérative, même lorsque je me suis retrouvée face à un agent minimisant ce qui m’était arrivé. J’avais de l’ADN, une description physique précise, un lieu précis, une déposition claire ; j’ai également appelé la police quand j’ai croisé mon agresseur, plusieurs mois plus tard, en train de harceler une femme au même endroit que moi auparavant. La gendarmerie devait envoyer une patrouille et me tenir au courant, de mon agression, et de celle à laquelle je venais d’assister.
Je n’ai jamais eu de nouvelles.

Les preuves, elles étaient là. Il y avait de l’ADN, des témoins. Et absolument rien n’a été fait. Donner des preuves peut s’avérer tristement inutile.

Et, pour en revenir au monde merveilleux d’internet : les personnes réclamant aux victimes des preuves de ce qu’elles avancent sont les mêmes se gaussant de défendre le principe de la présomption d’innocence. Mais dans ce cas : pourquoi ne pas demander aux accusé·e·s de fournir des preuves de leur innocence ? Pourquoi ne pas exiger des personnes accusées publiquement de violences sexuelles de fournir un alibi fiable et vérifiable par le biais de multiples témoins elleux-mêmes fiables et vérifiables ? Est-il véritablement logique, normal et intelligent de se penser et se dire objectif et neutre quand on ne demande des preuves de leurs dires qu’aux victimes ?

 

#7 L’impact de la culture du viol

Quand on parle de culture du viol, il se trouve toujours un génie persuadé d’avoir inventé l’eau tiède pour venir affirmer qu’il a été élevé dans le respect des êtres humains, et qu’on ne lui a jamais dit que le viol était une bonne chose. Je veux dire… en êtes-vous si sûr ?

La culture du viol, ce n’est pas le fait de promouvoir le viol. Personne n’a jamais dit ça. C’est bien plus insidieux que ça. La culture du viol, c’est le fait que les quotidiens d’information qualifient les agressions sexuelles de « drague qui tourne mal », ou les violeureuses de « prétendant·e·s éconduit·e·s ». C’est le fait de se focaliser sur ce que portait la victime au moment des faits, ou de parler de son état d’ébriété. C’est le fait de penser que le consentement se réduit à dire « oui » ou « non » alors qu’il s’agit de tout un faisceau de facteurs (parce que si la personne est contrainte de dire « oui », ce n’est pas du consentement, hein). C’est le fait de remettre la parole de la victime en cause, sous prétexte qu’elle est « sous le choc », « incohérente » ou qu’elle « regrette juste une histoire de coucherie ». C’est le fait de faire taire la victime en lui expliquant que son agresseureuse a juste eu un « coup de folie », et que dénoncer ça auprès des forces de police « ruinerait sa vie ». C’est le fait de faire des blagues sur le viol, et de penser que ça n’est « pas si grave que ça ». C’est le fait de réduire les éléments ayant conduit à un viol à un malheureux concours de circonstances, alors qu’un viol prend toujours place dans un système sexiste qui le légitime. C’est le fait de dire aux personnes recevant des menaces sur Internet que « ce n’est pas réel », puis de titrer, lorsqu’une de ces personnes passe à l’acte, qu’il s’agit d’une « tragédie inexplicable ».

La culture du viol revient à responsabiliser, blâmer et silencier les personnes en étant victimes, ce qui revient à en excuser les coupables et à en faire de pauvres choses au petit cœur tout mou inconscientes de ce qu’elles ont pu faire.

Nous vivons dans un système qui légitime le comportement des violeureuses et ne questionne en fin de compte que celui de leurs victimes. Je conçois très bien qu’il puisse être difficile d’accepter qu’une personne dont on est, ou du moins dont on se sent proche, ait commis des actes de violences sexuelles. Ça fera d’ailleurs l’objet d’un prochain article. Mais je trouve immature et faussement engagé de penser que l’on peut être détaché·e d’un scandale sexuel qu’on ne fait en fin de compte qu’aggraver en prétendant vouloir rester neutre. Le temps qu’on passe à se dire au-dessus de tout ça, c’est du temps qu’on ne passe pas à soutenir une victime qui en prend plein la gueule. Le temps qu’on passe à se penser objectif·ve, c’est du temps qu’on ne passe pas à questionner un système qui veut nous faire croire qu’on peut être libéré·e de tous ses biais dans une affaire publique de violences sexuelles.

J’ai beaucoup de mal à finir cet article, parce que j’ai le sentiment qu’il y a encore trop à dire sur le sujet pour finir de manière aussi abrupte. Et il me semble que nous passons bien trop de temps à réclamer des explications aux personnes qui ont davantage besoin de soutien pour admettre que la neutralité dont on se réclame n’est qu’une illusion arbitraire.