L’appropriation culturelle est l’utilisation de codes, traditions, éléments esthétiques d’une autre culture que la sienne, dans la plupart des cas dans un contexte colonialiste.

Cela pose problème dans la mesure où cette utilisation repose sur des clichés, souvent racistes. De plus cela dénue souvent ces codes de leur sens originel tout en bafouant la mémoire des racisé·e·s qui ont pu se battre par le passé et aujourd’hui pour arborer ces codes. Car en effet, les personnes faisant de l’AC peuvent faire librement ce que les personnes racisées sont discriminées de faire.

L’utilisation de ces clichés repose sur l’imaginaire colonial, de l’idée que se font les personnes blanches de cette culture, c’est l’exotisation. La culture en question est simplifiée, vue comme inférieure et comme un bloc monolithique.

Le résultat est souvent plus proche du fantasme que projettent les personnes sur cette culture que de la réalité qu’ielles ne font pas l’effort de découvrir. On retrouve donc en effet la dynamique de mise à disposition d’une culture colonisée face à un groupe dominant.

Le fait que les personnes racisées d’une culture donnée soient vues comme un bloc monolithique participe à un processus d’essentialisation dans lequel toutes les personnes issues d’une culture similaire sont vues comme identiques, uniformisées, sans personnalité propre et coincées dans cette image fantasmée sans possibilité d’évolution.

L’imaginaire des Mille et Une Nuits

Cette image fantasmée rejoint l’idée de fétichisation de l’imaginaire colonial, qui touche notamment les femmes arabes et/ou maghrébines. Dans ce cas là, le sexisme se surajoute au racisme. L’idée de ces femmes est érotisée, exotisée, essentialisée dans le cliché de la femme du harem des Mille et Une Nuits. Elle est lascive, sexuellement disponible mais bridée par son homme arabe violent et attend seulement d’être libérée par le colon blanc auquel elle rêverait de se donner. Une femme langoureuse et sensuelle mais réprimée, à libérer par la sexualité : la femme à dévoiler. Il apparaît bien ici que le corps des femmes racisées est un prix de bataille, un enjeu de pouvoir dans le rapport de force raciste et colonial.

Je ne pense pas exagérer ou “voir le mal partout”. Il suffit de chercher “déguisement Mille et Une Nuits” sur Google Images et vous trouverez  uniquement des tenues sexy, avec ventre apparent et des voiles joueurs à agiter en faisant la danse du ventre, ainsi que des turbans et des sabres pour le pendant masculin.

L’idée qu’on puisse se “déguiser” ainsi, pour Halloween par exemple, est fondamentalement irrespectueuse quand on y réfléchit. Comme si une culture était une chose qui prête à rire. Alors qu’elle a une histoire, souvent sanglante. Ma culture n’est pas un déguisement : il existe des centaines de codes esthétiques différents, propre à chaque région, spécifiques à diverses occasions. Elle est riche et diverse. Par exemple, les tenues berbères ne sont pas les mêmes que celles des pays du Golfe, c’est limite hilarant de rassembler le tout sous le nom de “mille et une nuits”.

Un autre élément rageant est le fait que si un·e concerné·e porte une tenue traditionnelle ou un élément esthétique de sa culture cela va être souvent mal vu. Je pense aux coiffures, aux bijoux, aux vêtements etc. Porter des éléments traditionnels sera vu au mieux comme “original”, “étrange” au pire comme “communautariste” et signe de “mauvaise intégration”.

Par exemple, quand il m’arrivait d’avoir encore du henné en rentrant de vacances ou après l’Aïd, j’avais droit aux regards en biais dégoûtés à l’école. Alors ça me fait légèrement rire quand je vois les blanches à leur retour du Club Med à Marrakech qui arborent leurs tatouages au henné et qui sont admirées pour ça parce que c’est “trop exotique”.

La preuve que c’est bel et bien une exotisation, c’est qu’on ne verra jamais une femme venir déguisée avec une tenue traditionnelle kabyle, ou voilée, c’est toujours le même trope “jasmine danse du ventre” qui revient. Car ces déguisements dénuent de sens et simplifient des tenues qui ne sont absolument pas portées ainsi en réalité, ce sont des clichés.

Pour finir, si vous vous intéressez sincèrement à une culture et que vous avez envie de mieux la connaitre, pourquoi plébisciter un cliché raciste ? Pourquoi propager des idées et des images dégradantes ? L’appréciation culturelle et l’échange culturel ont besoin de bases respectueuses et d’écoute pour s’effectuer et c’est un effort à faire de la part de la personne intéressée.

La Blackface

Bientôt Halloween, aka l’occasion de prendre le  métro déguisé·e et de s’éclater en regardant des tutos YouTube d’artistes-maquilleureuses.

C’est aussi l’occasion pour pas mal d’entre vous de revêtir des déguisements de vos artistes préférés.

J’ai remarqué, au cours des années, la tendance de pas mal de non-Noir·e·s à vouloir se grimer la peau avec du fond de teint marron pour se faire “passer” pour un·e Noir·e.

Certaines personnes pourront vous assurer qu’elles ne sont pas racistes quand elles le font. Le visage peinturluré de couleur marron, elles clameront « ne pas voir les couleurs » et dans un même souffle évoqueront leur·s ami·e·s Noir·e·s (dont elles ne voient pas la couleur hein, faut suivre) qui rient à toutes leurs blagues et ne sont pas « prise de tête ». Voici une petite explication à leur refiler, pour remettre les pendules à l’heure.

La blackface vient du 19ème siècle, où des comédiens blancs se grimaient la peau pour caricaturer et se moquer des traits caractéristiques des Noir·e·s. Tout est sujet à plaisanterie, la couleur de peau, la couleur des lèvres et des cheveux. Cette pratique, qui fut présente et acceptée aux USA jusque dans les années 60, contestée par le mouvement des droits civiques menée par des Noir·es, est toujours bel et bien présente en France. Une journaliste de Elle, Jeanne Deroo, fut déjà réprimandée sur Internet après avoir fait une blackface, qui d’après elle, était un hommage à la chanteuse Solange Knowles.

La blackface est bel et bien présente sur les plateaux télé, comme sur celui de Cauet où le ressort humoristique est censé venir de la caricature des traits Noirs.

La blackface, seulement un problème américain ?

A l’époque de la polémique autour de la blackface de Jeanne Deroo, je me souviens que certain·e·s de ses défenseur·e·s expliquaient qu’en France, la blackface n’avait pas un caractère raciste parce que la France n’avait pas la même histoire que celle des US. C’est oublier (comme souvent) l’histoire coloniale française, colonisation qui repose sur un imaginaire raciste. Eh oui, la France a eu un empire colonial très important et pour le justifier, il a aussi fallu créer des représentations négatives des peuples colonisés, notamment des Noir·e·s donc. Le livre Negripub, publié en 1993, souligne la présence de cet imaginaire dans les représentations des Noir·e·s dans la publicité en France notamment.

L’idée qui est derrière, à savoir que les Noir·e·s sont un déguisement, dont les traits ne méritent que moquerie, est aussi véhiculée via cette idée de « blackface ». De même, une polémique a éclaté à la sortie de photos de soirée de policiers où le thème était «  soirée afro ». On a pu voir des policiers peinturlurés de noir avec des « peaux de bêtes ». Cette association «  Noir/africain = peau de bête » n’est pas récente et surfe sur la représentation raciste et négrophobe d’un Noir et ou Africain proche de l’animal et vu comme étant « primitif ».

Se « déguiser » en Noir·e n’a rien de novateur, subversif ou drôle. La blackface repose en effet sur des représentations banalement racistes de personnes qui en subissent encore les conséquences. Ainsi, pour celleux qui comptent se déguiser en Beyoncé, Barack Obama ou en Mokobe, je vous invite très fortement à reposer ce pinceau plein de fond de teint marron et à le laisser pour celleux qui en feront un meilleur usage.

La Catrina

Si les squelettes font partie depuis longtemps du decorum d’Halloween, il en est un qui connaît un succès énorme ces dernières années. C’est le squelette mexicain, plus exactement le maquillage de crâne stylisé dit de la fête des morts.

Pourtant, ce personnage qu’on appelle aujourd’hui “Catrina” n’avait au départ rien à voir avec les célébrations populaires mexicaines du dia de los muertos qui ont lieu tous les ans, le 2 novembre. Pour retrouver ses origines il faut remonter à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, à Mexico, notamment sous la présidence de Porfirio Diaz. À cette époque déjà, le pays est marqué par des inégalités sociales très importantes ; José Guadalupe Posada décide de les dénoncer en publiant des textes dans des journaux écrits par et pour les classes moyennes. Ses textes sont accompagnés de dessins caricaturaux représentant des squelettes portant des chapeaux “français, avec leurs plumes d’autruches”.

Catrina

À ce moment en effet, de nombreux Européens vivent au Mexique : des Espagnols, héritage des colonisations des XVIe et XVIIe siècles, mais aussi beaucoup de Français après la tentative ratée de mise en place de Maximilien de Habsbourg en tant qu’empereur du Mexique par Napoléon III. Or, ces Européens sont riches et aisés et de plus en plus d’indigènes mexicains, eux souvent pauvres, tentent d’adopter leur style de vie, bien qu’il soit au-dessus de leurs moyens, et de se faire passer pour eux. C’est cela que les dessins représentent : un Mexicain à qui il ne reste que les os à force d’avoir tout sacrifié pour paraître ce qu’il n’est pas. Appelée à la base calavera qui signifie “crâne en os”, le nom à dévié en “Catrina”, car le “catrin” désignait alors un homme élégant toujours richement vêtu.

Catrina

Plus tard, Diego Rivera intègre à nouveau la Catrina dans l’une de ses murales les plus connues : Sueño de una Tarde Dominical en la Alameda Central, terminé en 1948. Il reprend les plumes d’autruche, sous forme d’étole et représente la Catrina en pied pour la première fois. C’est à partir de là que la Catrina va devenir réellement célèbre et s’intégrer peu à peu à la culture populaire mexicaine.

La figure de la mort y est appréhendée très différemment : on a l’habitude de la côtoyer, de la représenter. On l’accepte, on s’en moque. Les premières calaveras étaient une critique mais aussi une représentation du peuple mexicain par lui-même, dans son insouciance et sa légèreté face à la vie : il se les est donc réappropriées en les associant peu à peu aux festivités de la fête des morts. Depuis, les catrinas ont été déclinées sur des centaines de supports, réinterprétées à chaque fois d’une manière quelque peu différente, devenant l’image commerciale du “dia de los muertos”.

En 2010 elle est mise à l’honneur dans le concours de Miss Univers, puis en 2012, les festivités du centenaire de sa création la remettent à nouveau sur le devant de la scène. On la retrouve maintenant dans des dizaines de tutoriels maquillage venus du monde entier, plus ou moins réussis.

Catrina

Assez logiquement, elle est devenue depuis 2 ou 3 ans un incontournable d’Halloween, car elle permet d’associer un certain glamour, et même un côté pin-up, au thème très morbide de la fête.

Fort heureusement, le maquillage de Catrina, bien qu’il soit clairement indissociable du Mexique, n’est pas destiné à s’en moquer ni à rabaisser son peuple ou sa culture. Il me paraissait tout de même important de vous faire part de l’histoire de cette tradition, et peut-être également de souligner l’ironie de la situation en 2016, alors que beaucoup d’européen·nes s’approprient un maquillage typiquement mexicain, au moins pour une soirée, sans savoir que l’image qu’ielles copient était destinée à la base à critiquer ceux qui dénigraient leur héritage culturel et se faisaient passer pour ce qu’ils n’étaient pas.

Alerte à la transphobie !

La sorcière est une figure incontournable des fêtes d’Halloween. Dans nos mythologies occidentales, elle est très clairement une femme. Parfois, se déguiser en sorcière est même un acte de célébration d’une mémoire militante, en référence aux chasses aux sorcières de notre histoire qui furent de terribles prétextes à exactions misogynes.
Quoiqu’il en soit, comme de nombreux personnages féminins culturellement appréciés à Halloween, leur apparence va être adoptée par des hommes cisgenres. Dès lors, la ligne entre le déguisement innocent et la transphobie devient très fine ; il s’agit de rester vigilant·e·s et de réfréner les ardeurs de ceux trouvant ça “trop marrant” de surjouer les stéréotypes sexistes en leur qualité d’hommes.

L’idée de créer un décalage humoristique entre un déguisement genré au féminin et un corps d’homme cis revendiqué est profondément transphobe et misogyne. Transphobe car elle sous-entend qu’un corps assigné mâle portant des vêtements dits féminins est forcément drôle ou repoussant, misogyne car les rôles de femmes sont alors montrés comme inférieurs et sources de moqueries.

L’exemple le plus frappant de la transphobie d’Halloween est peut-être ce “déguisement” de Caitlyn Jenner apparu en octobre dernier, traçant un très violent parallèle entre une simple femme trans et un déguisement censé provoquer la peur lors de fêtes basées sur l’épouvante.

On est quasiment dans une expression littérale de la transphobie en faisant des personnes transgenres des objets de terreur. Pour couronner le tout, les photos de promotion faisaient porter le costume à des mannequins représentant un cliché de la morphologie de l’homme viril et poilu, au cas où nous n’aurions pas compris le sous-entendu transphobe voulu (Il n’y a évidemment aucune illégitimité à être une femme avec ce physique, mais ce n’est clairement pas dans une démarche de tolérance que cette image était utilisée).

Et si vous trouvez drôle de vous prendre pour une personne trans, posez-vous quelques questions. Trouveriez-vous drôle de n’avoir aucune existence au yeux de l’État ? Trouveriez-vous drôle d’avoir une espérance de vie de 34 ans, d’avoir une chance sur 3 de faire une tentative de suicide ? Parce que ce que vous prenez pour une blague est notre lot quotidien, et nous mettons au défi n’importe quel homme cis de tenir une journée dans notre peau. Ne vous inquiétez pas nous vous attendrons à la fin avec une grosse boîte de mouchoirs ainsi que votre maman.

Cela étant dit, le fait d’adopter le déguisement d’un personnage féminin, qu’il s’agisse d’une sorcière ou d’un personnage quelconque de pop-culture n’est pas un problème en soi pour un homme cis. Tant que le but est d’incarner un personnage qu’on aime et non pas de se moquer du fait de porter un “déguisement” du genre opposé. Les voix volontairement suraigües, les costumes sursexualisés et les blagues machistes sont à proscrire, mais si toi, homme cis, tu veux être Maléfique pour pouvoir menacer de te transformer en dragon devant les gens, il n’y a pas de souci.