Ce texte est un témoignage que nous avons reçu. Nous le diffusons sans aucune modification et de façon anonyme comme demandé par l’auteurice.

Nous sommes particulièrement strict·e·s sur la modération sous les témoignages, nous comptons sur votre bienveillance pour ne pas avoir à refuser de commentaires.

Si vous souhaitez également témoigner, n’hésitez pas à nous contacter.

Yo. Je suis sans doute censée faire une introduction bien propre, mais on va aller droit au but. Laissez-moi vous raconter ma journée – si, si Journée typique d’une femme dans Paris (enfin, une femme… une personne identifiée
comme telle, disons). Vous allez voir, c’est fun.

14h. Balade dans le 1er arrondissement. Je m’assois sur un banc près du Louvre avec une copine. On rigole entre nous sans rien demander à personne. Un type vient nous voir et propose de nous vendre des perches à selfie. S’ensuit ce dialogue époustouflant :

« Vous en voulez une ?
– Non, non, merci.
– Vous vous prenez jamais en photo ?
– Voilà, c’est ça. Bonne journée.
– Mais vous êtes pas moches pourtant. »

Argument de choc. On a ri. Ha ha ha.

17h. On reprend le RER avec ma copine pour rentrer. Sur le quai, on croise un ancien camarade de classe à moi que je ne supporte pas – et pour cause. Il nous crache sa fumée de cigarette à la gueule, et accessoirement ses vacances ses meufs sa bagnole son fric ses couilles, il monopolise l’espace comme personne, et je me contente de fixer mes chaussures. Parce que ce type là m’a agressée sexuellement quand j’étais au collège, à une époque où je ne savais même pas que ça existait, et c’est peut-être stupide mais j’arrive pas à dépasser ça.

J’ai pas eu le courage de lui dire d’aller se faire voir, ni d’expliquer à mon amie la vraie raison de ma froideur envers lui. Parce que j’avais honte sans vraiment savoir pourquoi. Il a parlé tout seul pendant vingt minutes, pendant que j’avais de super flashs-backs de mon moi d’avant. C’était très agréable.

19h. Dîner en famille. Ma sœur de treize ans, qui entre en quatrième, raconte que son prof de tennis de table a décidé, je cite, « de donner trois points de plus aux filles qui affrontent un garçon pendant les matchs, pour ne pas les désavantager. »

Oui, oui. Pas les élèves en difficultés, pas ceux qui n’ont pas le niveau, non, les filles. Et lorsque ma sœur lui fait remarquer que c’est pas juste m’sieur, il répond avec un grand sourire : « Je suis macho et je l’assume ! ». Dans le plus grand des calmes, devant trente gamins. Ma mère raconte l’histoire de son amie qui gagnait 40% de moins que les mecs de sa boîte, ma sœur répète en boucle « c’est pas juste, c’est pas juste » et je commence carrément à avoir la haine.

20h. On sort de table. Je prends mon portable : un appel manqué et un sms. Le numéro, je le connais, c’est celui de ce type à qui je me suis sentie obligée de faire la conversation pendant une demie-heure dans le RER, il y a quelques semaines.

(J’avais fait toutes les erreurs stratégiques possibles, une vraie débutante, j’ai honte rien que d’y repenser. Retirer mes écouteurs, répondre à ses questions et donner ce foutu numéro – non pas que je voulais lui reparler, mais parce que je voulais qu’il me foute la paix. Le bon numéro, bien sûr, puisqu’il s’est empressé de le faire sonner pour s’assurer « que je ne m’étais pas trompée d’un chiffre. » Depuis il a dû me rappeler au moins trois fois. Toutes les erreurs, vous dis-je).

Voilà, il est 21h, je fais la liste de toutes ces petites anecdotes désagréables. Comme dit la web-série, une petite anecdote désagréable plus une petite anecdote désagréable etc. ça fait, pas trois petites anecdotes désagréables non, juste une journée de fille ma foi assez classique et un vague sentiment de ras-le-bol. M’aurait-on dit « pourtant t’es pas moche » si j’avais été un homme ? Je ne crois pas non. Si j’étais né·e garçon et cis, je n’aurais sans doute pas à subir ce genre de remarques et encore moins à me dire que « ça va, ça aurait pu être pire tout de même. »

Alors, chers z’hommes, deux-trois principes de base qu’il me semble important de rappeler :

Votre avis ou vos blagues sur nos visages n’ont rien à faire dans nos conversations (a fortiori quand tu es un total inconnu de deux fois mon âge, sérieusement c’est juste glauque).
Votre manie de vous taper l’incruste alors que personne ne vous demande rien est insupportable.
Votre prétendu désir de « ne pas nous désavantager » en sport est déplacée – surtout quand vous avez la responsabilité de trente élèves.
Et vos réflexions sexistes qui pullulent sur le Net et ailleurs nous pompent l’air.

C’est pourquoi je vous demanderais, avec tout le self-control dont je suis capable, de vous abstenir de ce genre de comportements, parce que vous n’avez strictement aucune excuse.

Bisous.