12 avril 2016.

Le stress. Ces minutes d’attente se transforment en heures dans mon esprit. Mais au fond, je connais la réponse. Ça fait quelques jours que je suis fatiguée, nauséeuse et grognonne et que je me doute de la réponse mais je fais le test pour en avoir le cœur net.

Après ces longues minutes d’attente, la petite barre s’affiche. Je suis enceinte.

C’est à ce moment-là qu’une partie de mon monde s’écroule.

Que faire ? Que dire ? À qui ?

Je doute. J’ai toujours rêvé d’avoir des enfants, et depuis quelques temps, je regarde avec émerveillement ceux que je croise. Je suis en couple depuis quelques mois, mais la relation n’a rien de très officiel et cela n’aurait pas encore vraiment de sens d’avoir un enfant ensemble, aussi amoureux que nous puissions l’être.

D’un point de vue très personnel, je suis à quelques semaines d’un départ en stage à Brest, et à quelques mois du début de mon année de césure. Il me semble alors que ce n’est pas le bon moment pour avoir un enfant. Je n’ai pas fini de me construire, alors comment accueillir en toute sérénité un enfant et l’aider à grandir ?

Lorsque je parviens, non sans mal, à l’annoncer au père de cet enfant (mon mec du moment, pour celleux qui suivent), j’ai déjà presque pris ma décision. Il me rassure sur le fait qu’avorter est la bonne solution, me laisse la liberté totale de choix et me promet son soutien, quelle que soit ma décision finale.
À ce moment-là, seules trois personnes de mon entourage sont au courant (dont une pote à l’autre bout du monde).

Les cinq jours qui suivent ce test et cette annonce sont à la fois longs et magnifiques quand je suis avec mon mec, stressants quand je suis loin de lui. Visites au planning familial, week-end militant, rendez-vous à l’hôpital, les journées sont occupées et un peu hors du temps.
La journée d’avortement est très difficile physiquement. Je prends les comprimés en trois fois, comme demandé. Je vomis, je souffre, je saigne et suis seule, sans anti-douleurs ni serviettes hygiéniques (c’est sympa la cup, mais dans ces cas-là pas très conseillé) jusqu’à midi. La tendresse de mon sauveur (et les dolipranes qu’il m’apporte) rendent le reste de la journée beaucoup moins difficile. Au lieu d’avoir l’impression de mourir, je passe le reste de ma journée dans un demi-sommeil. Mon amie Audrey (la seule autre personne au courant sur le territoire français) vient prendre le relais à mon chevet quand il doit partir.

J’ai mal jusqu’au jeudi et saigne encore quelques jours.

En toute logique, la vie peut alors continuer comme avant.

Mais en réalité, ce n’est pas le cas. Viennent le regret et la culpabilité. Même si, rationnellement, je sais que la décision est la bonne, je ne peux m’empêcher de douter. Je me sens coupable, par rapport à cet enfant qui ne verra pas le jour. Et par rapport à la société. L’avortement est tellement tabou de nos jours que je n’arrive pas à en parler. J’ai peur du jugement des autres.
Par ailleurs, physiquement, je ne m’en suis pas tout à fait remise, alors je fatigue. Heureusement, j’arrive à avoir un rendez-vous avec ma kinésiologue dans ma ville natale qui m’aide à travailler dessus physiquement et psychologiquement. Il suffit de deux rendez-vous pour que je me sente mieux par rapport à tout ça, et que je fasse enfin le deuil de cet enfant et de tant d’autres choses. En effet, quand on avorte, on ne nous dit pas qu’il y a potentiellement des deuils à faire. Un deuil de nos rêves de compte de fée et de «ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », un deuil de l’enfance (ce moment où tu te rends compte que tu peux vraiment donner la vie, que ce n’est pas juste jouer à papa-maman dans ta chambre), et aussi un deuil d’un enfant qui ne sera pas (quand on tient un peu à cet enfant et ce qu’il représente, malgré la conviction que son choix et le bon). J’ai pour ma part beaucoup été affectée par cela, mais je sais que d’autres femmes le seront moins, ou pas du tout. Parce que chaque histoire est différente.

Aujourd’hui, je suis en paix avec tout cela, et suis capable d’en parler librement à mon entourage. Je peux écrire cette histoire sans larmes, et avec l’espoir que raconter mon histoire d’avortement pourra aider d’autres femmes dans leur choix, et dans leur chemin après l’avortement. À assumer ce choix, devant elles-mêmes et devant les autres si elles le veulent. À n’avoir ni honte, ni regret, ni culpabilité. À mettre à la bonne place cet événement d’une vie.

Cette histoire a commencé il y a un an, et a fait s’écrouler beaucoup de certitudes mais m’a fait aussi beaucoup grandir. Cette IVG qui a été une honte pendant un moment est aujourd’hui une force et une source de motivation pour lutter, combattre… et pour avoir des enfants plus tard !
Mon premier enfant (et les suivant·e·s) sera parce que je l’aurai décidé avec maon partenaire et parce que nous serons prêt-e-s à accueillir un enfant au centre de nos vies.