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Madame,

Je tenais à vous informer de mon mécontentement suite à notre entretien du **/**/2015.

Je suis en effet venue au commissariat de * afin d’avoir des renseignements sur la procédure d’une plainte pour agression sexuelle.

Très bien reçue à l’accueil par un premier agent très compréhensif, j’ai ensuite été orientée vers vous. Cependant, suite à mon récit et au message reçu que je vous ai montré, j’ai été culpabilisée, jugée et mon agresseur a été victimisé. Je considère ceci comme un comportement inacceptable venant d’une représentante des forces de l’ordre et de la justice comme vous l’êtes.

En effet, l’acte dont j’ai été victime est bien une agression sexuelle : malgré mes nombreuses mises au clair avec cette personne, malgré le fait que j’ai refusé de nombreuses fois par le passé ses avances, il a profité du fait que je dormais et que je sois ivre (donc en position de faiblesse) pour me toucher intimement (« rien de plus que ma main dans ton pantalon » pour citer son message).

Il a aussi pu me dire de vive voix avant de partir « moi quand je dors et qu’on me met une main dans mon pantalon, ça me réveille », cela montre effectivement qu’il savait que je n’étais pas consciente et ainsi pas en état de prononcer un (non-)consentement. Pour récapituler : « caresses » (selon vos propres mots, terme que je considère plus qu’inapproprié dans ce contexte) ou plutôt attouchements sur une personne ayant exprimé son refus à plusieurs reprises alors que celle-ci était en position de faiblesse : endormissement + alcool.

C’est alors que vous m’avez dit ne pas pouvoir recevoir ma plainte, étant donné que ce n’était pas une agression sexuelle puisque je m’étais mise moi-même en danger. En effet, j’avais reçu un homme (un « chasseur », « c’est dans leur nature ») chez moi, alors que mon conjoint n’était pas là, avec qui j’avais déjà eu par le passé des rapports sexuels, et qui plus est, avec qui j’ai consommé de l’alcool.

Laissez moi, si vous me le permettez, vous expliquer qu’une invitation dans un appartement n’est pas une invitation à me toucher, que j’ai le droit d’inviter qui je veux chez moi, sans « mériter » ou craindre des attouchements, voire un viol. Je refuse de céder à cette pression sociale, à ces injonctions que vous véhiculez également par votre discours, selon laquelle en tant que femme, je dois me protéger et ne pas me mettre en danger. La société apprend aux femmes à ne pas se faire violer, au lieu d’apprendre aux hommes à ne pas violer. Or je maintiens ma position : ce n’est pas à moi de me protéger des agressions, c’est aux agresseurs de ne pas agresser.

Je tiens également à vous faire remarquer le côté réducteur de vos arguments : la « nature de l’homme » et du qualificatif « chasseur », qui induit que ce sont des animaux incapables de se contrôler. Or non, ce n’est pas dans leurs gènes, des milliers d’hommes n’ont jamais été auteur de ce genre d’actes, et ne le seront jamais. Ceux qui le sont ou l’ont été ne peuvent pas être défendus, ou du moins pas avec de tels arguments.

Vous m’avez ensuite expliqué que monsieur n’avait pas le profil d’un agresseur sexuel, étant donné qu’il m’avait envoyé un message d’excuses (sachant que ce message n’est pas spontané, mais une réponse à mon questionnement à propos de ce qu’il s’est passé pendant que je dormais).

Je ne pense pas avoir à vous apprendre que les agresseurs n’ont pas un profil unique, ce qui invalide votre argument. De plus, un message d’excuse n’efface pas l’acte qui a été commis. Son message démontre clairement qu’il est lui-même conscient de l’agression qu’il m’a fait subir.

De nombreuses femmes (et hommes) sont victimes de violences conjugales chaque jour, et dans la plupart des cas, le conjoint se répand en excuses après chaque « crise ». J’ose espérer que vous ne pensez pas que cela rend la victime de ces violences moins victime, et la personne violente moins coupable ? De ce fait, je ne vois pas en quoi dans le cadre d’une agression sexuelle, le fait qu’il se soit excusé le rende subitement moins coupable (pour ne pas dire « non coupable »).

Vous avez ensuite mis en avant nos relations sexuelles passées de plusieurs années pour expliquer qu’il est normal qu’il m’ait « caressé » (attouché). J’imagine que vous savez qu’en France, en 2014, un tiers des viols a eu lieu au sein du couple, et que les deux tiers voire les trois-quart des viols ont lieu dans des cercles d’interconnaissance affective ou relationnelle. C’est à dire que les victimes de viols connaissent dans la majorité des cas leur violeur. Pour le viol conjugal, la victime a déjà eu ou a régulièrement des relations sexuelles avec son violeur.

Sachez que si j’ai été consentante pour des rapports sexuels par le passé avec cette personne, cela ne lui donne aucune autorisation pour le futur, aucun droit sur mon propre corps. Le consentement est à redonner à chaque rapport, et en l’occurrence je ne l’ai pas donné pour ces « caresses » (donc attouchements).

Je suis la seule à décider de ce que je veux faire, ou ne pas faire de mon corps, subir ou ne pas subir. Aller sexuellement au-delà de la volonté d’une personne, par la ruse ou l’abus de faiblesse constitue une violence sexuelle, et dans mon cas, une agression sexuelle.

Enfin, je terminerai sur une de vos phrase qui m’a profondément choqué : « vous pouvez vous estimer heureuse qu’il ne vous ait pas violé ». Sachez que je n’ai pas à « m’estimer heureuse » qu’il ne m’ait pas violé, c’est NORMAL qu’il ne m’ai pas violé. Le viol est un crime puni par la loi (du moins en théorie). Je n’ai pas à me sentir chanceuse, ou reconnaissante pour cela. Actuellement, je me sens -à juste titre- victime d’une agression sexuelle, et de fait, pas chanceuse du tout.

Cet homme est auteur de violence sexuelle, ne vous en déplaise, et malgré son profil, notre passé sexuel ou mon comportement.

Sachez enfin, que vos paroles ont de grandes conséquences sur les personnes que vous recevez dans ces bureaux de police. Vous représentez comme je vous l’ai dit plus haut l’autorité et la justice, vous vous devez d’avoir une comportement non culpabilisant pour les victimes.

Peu importe les circonstances d’une agression sexuelle, la victime n’est jamais responsable.

Je suis malgré tout bien entourée et plutôt renseignée sur la réalité de la plainte pour violence sexuelle, et je m’attendais à ce type de réponse. Malgré tout, j’ai été prise au dépourvue et je n’ai pas eu la force de vous répondre sur le moment tout ce que je pensais. Je reste cependant très profondément scandalisée et offensée par vos propos. Prenez s’il vous plaît, un instant pour imaginer la détresse de quelqu’un de non renseigné, et de mal entouré ? Ce genre de culpabilisation et de jugement est très violent pour une personne qui vient d’être abusée.

Je me répète surement, mais la victime reste la victime, et avec tout le respect que je vous doit, vous n’avez en aucun cas le droit de dire le contraire.

Je vous remercie de votre lecture, et reste à votre disposition pour toute clarification de mes propos, si vous le souhaitez.

Cordialement,

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