Dès le plus jeune âge, on peut s’interroger sur qui on est, sur la manière dont on se construit. Il est donc important de se rendre compte que la diversité, dans la fiction, est une manière de découvrir des personnes qui nous ressemblent et donc nous découvrir nous-mêmes ; se rendre compte dans le cas de personnes queer, que l’on n’est pas malade.
Cela commence à se faire comprendre pour les personnes homosexuelles, bi, trans… Mais qu’en est-il des personnes sur le spectre asexuel ?

J’ai voulu voir ce qu’il en était de nos « Aces ». En matière de représentation et fiabilité, est-ce que la partie de bridge serait gagnante avec une main complète de quinte aux as flush royale Deluxe sans oignons, ou perdante avec une crapette moisie de la lose ? (Je n’ai jamais joué aux cartes, mon vocabulaire n’est peut-être pas très réglementaire)

Étant donné que je prends en contexte un·e adolescent·e par exemple découvrant l’asexualité, j’ai décidé de me limiter à des œuvres facilement accessible depuis un ordinateur, que ce soit des web séries ou webcomics disponibles gratuitement, ou des séries et films disponibles sur des circuits moins « conventionnels » (À la destination de toute personne de l’Hadopi ou équivalent venant ici, je n’incite pas à télécharger illégalement des séries ayant engendré des millions en revenus, je ne m’oppose absolument pas au capitalisme du divertissement, et je n’ai jamais téléchargé illégalement ! Ou quelque chose dans ces eaux-là)

Du coup je me suis infligé·e (et dans certains cas cette expression n’est absolument pas exagérée) chaque élément de ma liste ci-dessous, ou tout du moins les moments adéquats, parce que les séries de 3 000 épisodes, non merci.
À chaque exemple, je donnerai une description de l’œuvre, du personnage ace, et je donnerai une note à l’œuvre (certes extrêmement subjective), puis à la représentation du spectre ace dans celle-ci. Du coup, évidemment, spoiler alert.

 

Nymphomaniac ()

Le personnage de Joe, assise dans son lit, discute avec Seligman.

Le personnage de Joe, assise dans son lit, discute avec Seligman.

Résumé : Alors. Ce film. Je. C’est. Je me suis promis·e de parler de tout, mais honnêtement celui-là je ne peux vraiment pas. Ce film est immonde. L’histoire n’importe même pas, c’est une série d’anecdotes sexuelles malsaines et nocives racontée par l’héroïne à un homme qui l’héberge temporairement.
Personnage : Seligman, l’homme en question, se dit asexuel. C’est cool, c’est fun, puis vient la fin du film. Il essaie de rejoindre la femme, endormie, dans son lit, pour la violer. Oui. Alors merci bien, au final c’est probablement un menteur, mais ce n’est pas dit dans le film. Du coup on se retrouve avec une insinuation que l’asexualité est un mensonge. Merci, merci.
Note : *bruit de flatulence avec la bouche pendant 10 minutes*
Note Représentation : *autre bruit de flatulence avec la bouche mais encore plus long*

 

Jughead

Archie et Jughead se disputent.

Archie et Jughead se disputent.

Résumé : Archie est une série de comics, longue, mais longue, et existant depuis 1939. Elle suit les déboires d’un adolescent typique, ses amitiés, et son triangle amoureux hétéronormé, blanc, ennuyeux et banal comme on en trouve 200. Jughead est une série spin-off, focalisée sur son meilleur ami, Jughead (qui l’eut crû) et ses péripéties. Actuellement uniquement 10 tomes, que j’ai dévorés d’une traite !
Personnage : Jughead est asexuel, et probablement aromantique. Il le dénote souvent et c’est abordé avec brio. Dans l’arc actuel, il accepte un rencard avec Sabrina (oui, l’apprentie sorcière, oui) qui s’énerve lorsque son sort pour « exacerber les sentiments amoureux » n’a absolument aucun effet sur Jughead. Avoir un personnage ace en protagoniste, sans pour autant que toute l’histoire ne tourne qu’autour de ça, j’estime cela parfait.
Note : 4 étoiles ! Il est vraiment bon, voilà, j’ai dévoré ces comics en une après-midi !
Note Représentation : 5 étoiles aussi, une représentation explicitée, réaliste et intéressante !

 

Dumbing of Age

Carla demande à Sal de ne pas évite r sa question, et lui dit qu'elle sera insupportable jusqu'à ce qu'elle lui réponde.

Carla demande à Sal de ne pas éviter sa question, et lui dit qu’elle sera insupportable jusqu’à ce qu’elle lui réponde.

Résumé : Shortpacked est un webcomic fini avec une thématique SF sorti il y a plusieurs années. L’auteur, depuis, a sorti Dumbing of Age. C’est un univers alternatif où les personnages de Shortpacked sont sur un campus, étudient et interagissent d’une manière plus proche de « notre univers ». L’histoire suit une fille qui passe de « homeschooled » dans sa famille chrétienne créationniste peu acceptante, à étudiante à la fac où elle se retrouve confrontées à des personnes queers, racisées, etc.
Personnage : Bon, ça va être compliqué à suivre. Concrètement tous les personnages de Dumbing of Age qui ont un équivalent dans Shortpacked conservent les identités de genre, les orientations romantiques et sexuelles. Dans Shortpacked, une voiture robot, ultra-car, devient une femme robot. Ultra-Car se définit d’elle-même comme femme trans*, homoromantique, et asexuelle. Dans Dumbing of Age, son alter ego, Carla, est aussi une femme trans, ace, et homoromantique.
Note : 5 étoiles, je suis ce webcomic depuis longtemps et je ne m’en lasse pas. C’est mignon, c’est queer, et il y a des arcs importants, par exemple sur les agressions en soirée, les traumatismes, et le rapport à la religion.
Note Représentation : 2 étoiles. La représentation n’est pas mauvaise mais plutôt infime, le personnage n’est pas nommé explicitement ace dans le webcomic, et reste un personnage tertiaire, mais Carla porte le bagage d’Ultra Car qui l’était explicitement, sans le contredire.

 

Girls with Slingshots

Erin explique à Jamie qu'elle pourrait avoir des relations sexuelles avec d'autres personnes si elle le souhaite

Erin explique à Jamie qu’elle pourrait avoir des relations sexuelles avec d’autres personnes si elle le souhaite

Résumé : Un webcomic fini qui suit les aventures d’Hazel, ses déboires amoureux, sexuels, et professionnels, ainsi que son groupe d’ami·e·s assez hétéroclite. Je sais que je le vends peut-être très mal, mais ce webcomic tient une part importante dans mon cœur, 10 ans de comics, qui m’ont poussé·e à me questionner sur beaucoup de points, et des arcs scénaristiques assez réalistes.
Personnage : La meilleure amie de Hazel, Jamie, tombe amoureuse d’Erin, une femme ace. Il y a un grand arc où Jamie culpabilise d’être en manque de sexe, et Erin de ne pas pouvoir combler ce manque. Au final elles s’accordent une relation ouverte, qui convient aux deux, et les rendent toutes deux épanouies.
Note : 5 étoiles. Les histoires sont touchantes et drôles, la représentation queer dedans est réaliste. Ce webcomic m’a suivi toutes mes années collèges et IUT, du coup je ne sais pas si je peux être objectif·ve à son sujet, mais sincèrement, il me plaît énormément.
Note Représentation : 5 étoiles aussi. Ce webcomic montre un personnage réaliste, humain, qui prouve que même si cette solution ne s’appliquerait pas à tout ace, un couple entre une personne ace et une personne allo est totalement possible. En plus de ça, c’est Girls with Slingshots qui m’a permis de découvrir, et donc me documenter sur, le spectre asexuel, et donc découvrir ma propre place en son sein.

 

Plus Belle la Vie

Rémy discute avec Wendy

Rémy discute avec Wendy

Résumé : C’est des personnes qui euh… C’est des Marseillais qui… Il y a un bar, le « Mistral », et… Bon. OK. J’ai pas tout regardé, il y a plus de 900 épisodes, et on ne va pas se mentir, j’étais motivé·e pour cet article mais personne ne peut l’être à CE point. C’est un soap lambda, j’imagine.
Personnage : Wendy rencontre Rémy, un homme asexuel. Elle essaie de comprendre, de lui « donner envie», puis au final elle comprend, et une rupture se fait avec une admission d’incompatibilité.
Note : *Haussement d’épaule qui n’engage à rien*
Note Représentation : 5 étoiles. Vraiment, ça me surprend autant que vous, mais concrètement c’était parfait. Alors, oui, on passe par les ami·e·s qui rigolent sur la libido ou la « virilité » du personnage, par Wendy qui essaie de « guérir » Rémy… Mais au final ce sont des choses plutôt attendues d’allosexuel·le·s dans la Vraie Vie du Dehors. La série, et un dossier sorti sur le site officiel, expliquent bien que ce n’est pas une maladie, que ce n’est pas de l’abstinence, et que ça n’en fait pas une personne « brisée ».

 

March Family Letters

Beth joue de la guitare

Beth joue de la guitare

Résumé : Une adaptation contemporaine des Quatre Filles du docteur March, avec plusieurs modifications qui ne sont pas pour me déplaire. Dans cette version, les lettres sont remplacées par des vlogs mis en ligne à l’intention de leur mère. 50 épisodes, de 3 à 7 minutes, et ça se laisse binger d’une traite assez facilement.
Personnage : Beth est la troisième fille de la famille. Elle joue de la guitare, chante, et tente souvent de vaincre sa timidité. Lorsqu’une de ses sœurs l’interroge sur sa relation avec un garçon, elle lui répond « tu sais bien que je suis ace ». Elle apparaît peu dans la série, pour une raison que vous connaissez si vous avez lu le roman original.
Note : 5 étoiles. Pour une websérie aussi courte, c’était vraiment bon, intéressant, et inclusif. La modernisation du style épistolaire par le biais de vlogs est bien jouée, et comme dit plus haut, le tout se prête au binge.
Note Représentation: 3 étoiles. Le personnage évoque son asexualité et il y a la notion de différence entre asexualité et aromantisme, sans pour autant en faire un cours magistral. Malgré tout c’est assez rapidement survolé, donc cela pourrait échapper à un·e spectateurice.

 

The Big Bang Theory

Le personnage de Sheldon fait le salut vulcain

Le personnage de Sheldon fait le salut vulcain

Résumé : Une sitcom surfant sur une sorte de pseudo-vague « nerd chic » en suivant le quotidien d’un groupe de scientifiques et leur cercle de connaissances. Il y a des tonnes d’histoires et de trames sans autre but que faire perdurer la série, et des blagues qui jouent plus sur les récepteurs pavloviens des spectateurices à base de mots-clefs que vraiment sur le cerveau avec du contenu drôle.
Personnage : Sheldon est un personnage atypique, hautain sans s’en rendre compte, assez casse-pied, avec des difficultés sociales. Je ne vois pas vraiment comment le décrire outre tout ça.
Note : *très long soupir exténué*
Note Représentation: 4 étoiles. Je vais m’expliquer. Sheldon expose plusieurs fois sa vision de la sexualité, mais au final il couche avec sa petite amie, en tire un plaisir pas nécessairement sexuel, et mentionne le fait de vouloir recommencer l’année suivante, sans pour autant avoir le moindre désir pour quiconque d’autre… Alors oui, pour l’asexualité cela semble problématique. Mais si l’on considère cela comme demisexualité, on se retrouve dans une démonstration assez proche de la réalité.

 

Sirens

Voodoo, en uniforme, accroupie dans une ambulance

Voodoo, en uniforme, accroupie dans une ambulance

Résumé : Une sitcom qui suit des ambulancier·e·s dans leurs missions, leur quotidien, et leurs interactions. C’est plutôt générique.
Personnage : L’une des ambulancières, Voodoo, surnommée ainsi pour son obsession dans tout ce qui est gore, est asexuelle. Un des protagonistes essaie de l’approcher et se retrouve donc à découvrir l’asexualité.
Note : 3 étoiles. C’est la sitcom habituelle, humour parfois un peu trop lourd, un peu trop beauf, un peu trop sexuel. C’est regardable et ça fait rire.
Note Représentation: 5 étoiles. La situation est bien évoquée convenablement, la représentation est forte et complète. La série s’attelle à contredire quelques mythes. Lorsqu’un personnage affirme qu’elle n’a peut-être pas rencontré la bonne personne, un autre lui rétorque qu’elle a rencontré Johnny Depp et qu’elle l’a juste trouvé « moite ».

 

Bojack Horseman

Todd fait un signe de main à une jeune fille

Todd fait un signe de main à une jeune fille

Résumé : Les déboires d’une ancienne star de sitcom qui se retrouve à abuser de substances diverses, mal vivre son absence des projecteurs, et tenter de combler sa vie de bachelor.
Personnage : Todd est le meilleur ami de Bojack, et squatte son canapé. On le voit souvent se lancer dans des projets extravagants, et récemment il en est venu à se questionner sur son orientation sexuelle et romantique.
Note : 4 étoiles. Je n’ai pas encore fini la dernière saison, mais tout ce que j’ai pu voir jusqu’à maintenant me plaît. La série aborde des thématiques importantes, de l’asexualité aux agressions sexuelles, des « safe spaces » aux enfants star.
Note Représentation: 5 étoiles. Todd montre bien qu’il ne lui manque rien, qu’il est heureux. Même s’il n’utilise pas le terme d’asexuel, il décrit bien en une phrase l’asexualité. «Je ne suis pas gay, mais je ne suis pas hétéro non plus ; je crois que je ne suis rien » Cette phrase est pour moi assez pour interpeller un·e spectateurice qui s’interroge.

Un super-héros en vert et violet, avec un logo as de pique sur le torse et la tenue de MC hammer dans le clip Can't touch this

Un super-héros en vert et violet, avec un logo as de pique sur le torse et la tenue de MC hammer dans le clip « Can’t touch this »

Je tiens à préciser qu’en faisant cette liste, je me suis interdit·e d’utiliser certaines représentations. D’abord, la représentation de l’asexualité comme une maladie, une phase, quelque chose qui se guérit. Par exemple dans Docteur House, lorsque le protagoniste parie (et gagne) que le patient n’est pas vraiment asexuel, mais a juste une maladie qui bloque entièrement sa libido.

Ensuite la représentation « Word of God ». Cette représentation s’applique à tout ce qui n’est jamais confirmé, et tout au plus vaguement évoqué dans le texte, mais que l’auteurice affirme et confirme dans une interview, ou sur les réseaux sociaux, comme si cela comptait comme de la représentation. (N’est-ce pas, J.K. ?) Un bon exemple de ça serait la série Sherlock.

On pourrait me dire que cette liste est longue. Après tout une liste tend plutôt à faire figurer 4 ou 5 éléments dans ces cas-là. Le problème c’est que ces 8 bonnes représentations de l’asexualité sont les seules que j’ai pu trouver. Plus de deux décennies de séries, de comics, et le nombre de représentations respectueuses et correctes tient sur les doigts de mes mains.

Évidemment, ce ne sont probablement pas les seuls. Alors que j’écris ces mots, on me conseille de lire Sex criminals et The Movement qui auraient une bonne représentation ace, mais je me garderai Sex criminals pour une évaluation plus approfondie, vu le sujet et son contexte.

Quand je regarde ces chiffres je ressens une sorte de dépit. D’espoir, aussi. D’espoir que le futur aura encore plus de représentation dans la fiction, comme le semble indiquer le fait que la majorité de ma liste a moins de 3 ans. De dépit, parce que je ne suis pas dupe, je sais bien que ces exemples sont facilement évitables, que ce soit la perle dans 5 épisodes d’un soap qui a une décennie d’épisodes, ou le webcomic fini et plutôt obscur, d’autant plus qu’ils sont tous, sauf un, en anglais.

Le fait que ce soit si évitable me fait m’interroger sur les aces d’aujourd’hui et de demain. Si je n’étais pas tombé·e sur Girls with Slingshots est-ce que j’aurais quand même été me documenter sur l’asexualité, et découvrir que je suis demisexuel·le ? Si oui, beaucoup plus tard ? Comment aurais-je vécu de passer encore des années avec la sensation qu’il me manquait quelque chose, d’être une sorte de robot infiltré dans la société ? Quid du coup d’un·e autre ado par exemple qui se cherche ?

Et si ladite personne tombe sur une des beaucoup plus nombreuses mauvaises représentations sans pouvoir compenser avec une bonne, à quel point cela l’affectera-t-iel ? Je ne veux pas imaginer plus de personnes qui, comme moi, se retrouvent par conviction d’être « malades » ou « cassé·e·s », à se forcer dans des actes en attendant une sorte de déclic promis dans ces séries, ces médias, ces ouvrages nocifs, qui ne viendra évidemment pas.

La situation actuelle semble être de choisir entre invisibilisation, ou représentation nocive. J’espère qu’un jour, le plus proche possible, l’on aura rejeté entièrement ces deux choses, pour avoir une représentation digne des 8 éléments de ma liste.