Depuis quelques années, la sorcellerie connaît, grâce à la figure polysémique de la sorcière, un véritable revival. L’intérêt certain que l’on porte aux sciences occultes n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis la fin du XIXe siècle, en un parallèle étrange face aux progrès impressionnants de la science et des technologies. Ce renouveau alternatif permet maintenant une nouvelle visibilité de pratiques (#witchesofinstagram) qui ne peut manquer d’interroger. Or, s’il faut bien l’avouer, l’initiative provient largement des pays anglophones, dont la langue semble dominer ces sphères d’influence, cette recrudescence fascinante n’est pas sans lien également avec la volonté queer et féministe de « s’empouvoirer ». Car en effet, la sorcière est aussi politique : elle apparaît comme le symbole adéquat de la marginalité qui dérange (voire dégenre, puisque « witch », contrairement à ce que l’on peut penser de prime abord, est un terme à genre neutre), en tant que figure liminale et troublante qui va donc questionner les normes, périphéries et structures d’un système. Que signifie donc aujourd’hui être « sorcière » ?

OUT OF THE BROOM CLOSET [1], INTO THE WOODS : TENTATIVE DE DÉFINITION

NB: « In the broom closet » et « into the woods », que l’on pourrait traduire respectivement par “dans le placard à balais” et “au fond des bois”, sont deux expressions utilisées par la communauté sorcières anglophone pour désigner une sorcière dont la pratique est tenue secrète et n’a donc pas été révélée publiquement, que ce soit à sa famille, ses proches, ou à plus grande échelle.

La sorcière politique et les nouvelles spiritualités « féminines »

Kristen J. Sollee, fondatrice de Slutist.com, vient juste de publier Witches, Sluts, Feminists: Conjuring the Sex Positive – un ouvrage dense et efficace sur les liens historiques existant entre la figure de la sorcière et les mouvements féministes. Pour Haute Macabre, elle en vulgarise une partie sous la forme d’une série d’articles constituant la chronique « The Occult History of Witch Feminism ». Preuve s’il en est que la sorcière est un archétype qui a beaucoup à nous apprendre… En effet, l’histoire de la misogynie, de la sexualité, et plus tard celle des féminismes, est intrinsèquement dépendante de la construction de cette figure : faut-il rappeler que les suffragettes, tout comme Marie-Antoinette ou plus récemment Margaret Thatcher, ont toutes été qualifiées de “sorcières” à un moment donné de leur vie, indépendamment de leurs luttes politiques et convictions propres ?

Fille du Sphinx ou d’autres monstres, vieille femme, savante recluse ou séduisante jeune fille, Pythie et vampire, « enfant de la Nature » et femme-lune… Du canon politique à la revendication spiritualiste en passant par la tête de Méduse, la sorcière est multiculturelle, interdisciplinaire, et indéniablement plastique. Elle est aussi idéalement rousse, car hérétique : le roux était, pensait-on, la couleur de cheveux résultant de l’influence des forces obscures – en effet, « on » était convaincu que les sorcières vouaient leur âme et leur corps au diable, et qu’ainsi marquées par les flammes de l’Enfer, leur chevelure devenait couleur de braise (voir le Malleus Maleficarum de Henri Institoris et Jacques Sprenger). Mais le roux est aussi, traditionnellement, la couleur de cheveux des enfants qui portent le stigmate des pratiques sexuelles déviantes de leur mère – laquelle aurait copulé pendant ses règles, dont le sang transmettrait la marque. Chaque caractéristique de la sorcière est riche de signes, et c’est donc ici toute une mythologie préalable qu’il nous faut brosser rapidement pour tenter de comprendre, afin d’en apporter un éclairage exhaustif, les pratiques qui s’approprient le terme de « sorcière », l’interrogent sémantiquement et sociologiquement, et le revendiquent aujourd’hui. Car, pendant maléfique de la bonne fée dont elle semble incarner la némésis, doublement sombre, la sorcière est avant tout un symbole.

A partir des années 1970, lorsque le féminisme de la seconde vague troque ses soutiens-gorge brûlés pour de nouveaux moyens d’expression et supports (notamment à travers l’art et la littérature : Gloria Steinem, ORLAN, Judy Chicago, Hélène Cixous, Carolee Schneemann, Cindy Sherman, Sophie Calle…), la sorcière devient une figure-clef à se réapproprier. Symbole d’une puissance occulte et féminine qui s’épanouit loin de l’oppression patriarcale et des rôles sociétaux réservés aux femmes, auxquels elle échappe, la sorcière fascine et inquiète. Femme dépeinte comme puissante, fière, forte, indépendante et dangereuse, la sorcière brise les codes. Mi-guérisseuse miraculeuse, mi-empoisonneuse, le grand écart radical des pouvoirs qu’on lui prête suffit à enflammer, par la malléabilité de son image, l’imagination et ses représentations multiples. À mi-chemin entre la femme fatale décadente et létale telle que l’avait construite le XIXe siècle (siècle où tous les savoirs convergent pour appuyer « scientifiquement » et donc légitimer les convictions misogynes [2]) ; et la « New Eve », humaine mais aussi animale et pourquoi pas végétale, marchant entre les mondes, la sorcière aujourd’hui s’épanouit dans la culture populaire sous de multiples avatars.

La première des sorcières est très certainement Lilith, qui, aussi bien moralement que psychiquement, semble incarner la « mère » des sorcières sous un angle mythologique fondateur. Femme d’Adam originelle selon des écritures apocryphes (ces textes religieux considérés comme non-authentiques bibliquement parlant), rebelle et réfractaire à la soumission, notamment sexuelle, Lilith fonctionne alternativement comme image du démon féminin à la sexualité destructrice, et comme femme fatale stérile (« la prostituée ») – là où Ève, autre sorcière probable car tout aussi révoltée par bien des aspects, est davantage vue comme la femme docile, aussi idéale que génitrice (« l’épouse », « la mère »). Mais Lilith n’était pas qu’une femme, c’était aussi « celle qui savait », surnom qui lui fut donné par le démon Bélial en raison de sa grande intelligence. La sorcière est détentrice d’un savoir – et savoir c’est pouvoir – que la classe dominante, souvent masculine, ne maîtrise pas. En devenant progressivement la figure suprême et proprement syncrétique (issue de différents cultes) du mal et du danger qu’incarnent les femmes – et par extension les classes dominées – pour les hommes en tant que caste sociale dominante possédant l’ensemble des pouvoirs (judiciaire, économique, religieux…) ; la sorcière a également été traitée comme emblème d’un nouveau féminisme [3].

La sorcière est cette femme libre, puissante… et sexuelle. Mais de nombreux exemples aux contradictions importantes existent dans cette mouvance de revendications du terme « sorcière » : sacralisation versus banalisation, inclusion versus exclusion, essentialisation ou déconstruction, pragmatisme et intersectionnalité… Comme en témoigne la longue liste d’auteurices ayant réfléchi à cet archétype, la nature polysémique de la sorcière est aussi ce qui complexifie son étude [4]. Figure féministe, oui, mais pour qui, pour quoi, et surtout, comment ?

Au cours de la même période de seconde vague féministe, une partie des représentant·e·s écoféministes, en particulier du côté de l’écoféminisme spirtiualiste, par exemple, sont convaincu·e·s de l’importance d’instaurer une spiritualité « féminine », prenant rapidement le qualificatif de spiritualité « sorcière », qui se construirait comme une alternative en opposition au Dieu supposé masculin des grandes religions monothéistes. Le culte de grandes déesses anciennes (Diane, Aradia, Lilith, Brighid, Aphrodite, Isis…) y est prépondérant, et il s’agit majoritairement de célébrer, au cours de rites mystiques, des phénomènes considérés, de manière bien essentialiste il faut le souligner, comme typiquement « féminins » : les menstrues, mais aussi la gestation ou la ménopause. Si l’intention de départ était louable (placer les femmes au centre de la spiritualité, elles qui en étaient bien souvent exclues, et célébrer leur corps positivement, pour une fois), des dérives transphobes, cissexistes, homophobes et sectaires sont rapidement à déplorer entre les rangs. Ces cultes définis comme « féministes » – avec une interchangeabilité d’ores et déjà déconcertante avec le terme « sorcière » – en étant principalement centrés sur une Déesse, dérivent aujourd’hui majoritairement de la pratique de la sorcellerie et de la religion wiccanes – qui ne sont pas sans être problématiques. Ils transforment les femmes en êtres doués de pouvoirs, en intermédiaires privilégiés du monde des « Invisibles », en êtres « nés deux fois »… pouvant reproduire ainsi, bien ironiquement, de profondes dynamiques sexistes et misogynes [5].

En 1949, Simone de Beauvoir écrivait, avec une justesse d’analyse frappante : « Elle [la femme] est destinée à être soumise, possédée, exploitée, comme l’est la Nature dont elle incarne la magique fertilité. » Nous pourrions pousser plus loin encore la comparaison existant entre femme et nature, la sorcière faisant le lien entre les deux. Parler de « femme » ici au singulier est important : cela va avec la tentative de déshumanisation et donc de réification qui est totalement intentionnelle. Ainsi, rattachée au mal et plus particulièrement au péché de chair par le regard des hommes qui la tiennent pour une « créature responsable du désir qu’elle suscite » (Virginie Despentes), la femme, depuis ses origines (Ève, Lilith, Pandore), n’a cessé d’incarner la Nature, et donc nécessairement la part de sauvagerie qu’elle contient, à la fois fascinante et effrayante. Fait intéressant : en ancien anglais, l’expression « walking the hedge », littéralement « marcher sur / traverser la haie », signifie pouvoir se déplacer entre le monde des vivants et celui des morts, l’au-delà des esprits. On appelle ainsi aujourd’hui « hedgewitchcraft » (« sorcellerie de la haie ») la pratique de la sorcellerie traditionnelle consistant notamment à faire du « spirit working » (spiritisme), des voyages astraux, et à maîtriser les vertus des plantes – les « hedgewitches » (« sorcières des haies ») devenant ces praticien·ne·s toujours à la limite des deux mondes. « [La femme] est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres ; elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge ; elle est la guérisseuse et la sorcière. », ajoute Simone de Beauvoir, martelant ces clichés destructeurs pour en souligner la portée.

La sorcellerie a connu un engouement certain. La sorcière a un pouvoir, sur les hommes certes, mais aussi sur les choses et évènements, et surtout sur elle-même, en elle-même, par et pour elle-même. La sorcière s’appartient ; d’où l’émergence de pratiques attirantes pour les femmes opprimées socialement, comme le note Margot Adler dans sa riche étude des mouvements sorciers et spirtualités païennes, Drawing Down the Moon, première du genre. Par dérivation sémantique de cette isotopie (redondance d’éléments signifiants et significatifs), la sorcière est aujourd’hui largement devenue l’un des bastions et symboles appropriés de la révolution queer – le genre neutre du mot anglais « witch » permettant aisément de s’emparer du terme. De figure féminine exclusivement, la sorcière s’émancipe, se déconstruit et se diversifie, contre un système aux contraintes de genre et sexuelles normatives et oppressives (voir par exemple les radical faeries et le collectif W.I.T.C.H, Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell). La sorcière transgresse, marche entre les mondes et descend dans la rue pour faire entendre sa voix. Elle est une figure de l’ambiguïté, qui effraie justement à cause de cela :

« Queen of ambiguities, goddess of in-between states, being on the borderline of species, […] Lady of the hub of the celestial wheel, creature half of earth and half of air, virgin and whore, reconciler of fundament and firmament, reconciler of opposing states through the mediation of her ambivalent body, reconciler of grand opposites of death and life. »

« Reine des ambiguïtés, déesse des états intermédiaires, être à la limite des espèces, […] Dame du pivot de la roue céleste, créature mi-terre mi-air, vierge et pute, réconciliatrice du fondement et du firmament, réconciliatrice des états opposés par la médiation de son corps ambivalent, réconciliatrice des grands opposés de la mort et de la vie. » [traduction]

Angela Carter, Nights at the Circus

Elle est le bastion d’une forme nouvelle d’empouvoirement, comme le montre avec justesse, une fois n’est pas coutume, cet article de Vice.

Cette généalogie politique préalable ainsi posée, partons à la découverte des sorcières des temps modernes – ou, pour le formuler plus clairement : comment peut-on pratiquer la sorcellerie aujourd’hui, y croire et se définir comme sorcière, dans un monde où la logique empirique, logico-mathématique, ainsi qu’une approche rigoureusement scientifique des choses, constituent les grilles de lecture prévalentes et privilégiées ?

La sorcière « réelle » : la vérité par la pop culture

Iels s’appellent Lyra Ceoltoir, Sarah Anne Lawless, Siùlòir Aisling, Juniper ou encore Nuno de la Messe des Pâquerettes. Iels s’emparent d’anciens archétypes comme Old Mother Redcap ou The Hoodwitch, triomphent sur Tumblr à l’instar de Bree Landwalker, lancent Sabat Magazine à Londres et traduisent des textes de l’anglais vers le français pour Le Sidh. Mais nous ne souhaitons pas ici reproduire la structure de l’excellent article de Matthieu Foucher, composé de témoignages de sorcières françaises, pas plus que nous ne voulons occulter [6] la force de l’étude impressionnante réalisée par Weronika Zarachowicz pour Telerama en 2015, « Et si les sorcières renaissaient de leurs cendres ? », qui défriche le pendant historique du phénomène. Dépouillons-nous à ce stade de nos préjugés, et cherchons à comprendre le phénomène pour ce qu’il est. C’est le moment où cet article devient plus personnel, et va même prendre la forme d’un témoignage. Car oui, je suis sorcière, et je le revendique pour la première fois ici, dans toute la puissance, et pourquoi pas aussi le ridicule, de ses implications.

Un bon moyen de répondre à la question « qu’est-ce qu’une sorcière ? » est d’interroger nos représentations culturelles de cette figure : le masque d’Halloween à la peau verte et au chapeau pointu style Wicked, la vieille femme au nez crochu et au menton pointu qui vit en bordure de la ville (si elle a une verrue c’est encore mieux), le duo de choc pour Practical Magic, la brune romantique de The Love Witch, Samantha de Ma Sorcière Bien-Aimée, Sabrina l’apprentie sorcière, Ursula, Maléfique ou la belle-mère de Blanche-Neige côté Disney, Hermione Granger et Bellatrix Lestrange dans la série des Harry Potter, Granny Weatherwax chez Pratchett, Jeanne de Belladonna of Sadness, Willow de Buffy contre les vampires ou les trois soeurs de Charmed (ou bien était-ce Shakespeare et ses « weird ones » ? À moins qu’il ne s’agisse de ce vieux film cheesy, The Craft)… La sorcière est un élément de la pop culture qui se sert de la magie pour parvenir à ses propres fins, servir ses intérêts, nuire à celleux qui l’entourent ou conquérir le monde (voire le sauver). Or, il paraît que si l’on demande une définition précise du terme « sorcière » à 12 sorcières, on obtient 13 réponses différentes.

Quatre sorcières différentes

Quatre sorcières différentes

Personnellement, je suis sorcière d’abord et surtout parce que je pratique la sorcellerie. Je suis sorcière car je m’identifie à cette figure rebelle, puissante et marginale, étrange, inquiétante et fascinante. Enfin, je suis sorcière parce que mon identité, mes préoccupations tant artistiques que personnelles, et mes convictions politiques, rejoignent et amplifient ce statut. Donc être sorcière, c’est réclamer un rôle, un « droit de naissance » comme le formule si justement Judika Illes, auteure de Pure Magic : c’est s’emparer d’un dû, reprendre le contrôle, gagner maîtrise et influence, c’est un recours et un empouvoirement. C’est ma conviction que lorsqu’on commence à s’intéresser à la sorcellerie, il est important de s’interroger sur les raisons qui nous poussent vers cette approche de la vie. L’une des meilleures définitions, pour moi, de ce que recouvre le terme « sorcière », est donnée par Sarah Anne Lawless dans son article « For Fear of Flying », définition que voici et dont je vous propose une traduction ci-après :

« Witchcraft is not neoPagan goddess worship, it is not secular weather worship, it is not tree-hugging, and it is not New Age fuckery. Witchcraft is not safe. Witchcraft is not good and kind. Witchcraft is the domain of the trickster, the outcast, the wanderer, and the crooked. It belongs to those who know every light casts a shadow; who have looked into the depths of darkness in their soul and accepted what they’ve seen along with all that is good. Witchcraft requires cunning, manipulation, self-awareness, adaptable morals, and a dash of madness. Witchcraft is sharp pins pierced into a waxen image of an enemy, a lover’s hair plaited with one’s own, a Saturnine root harvested at midnight, blood spilled for hungry spirits, magical pacts made with daemons, a handful of dried henbane leaves burned and inhaled to talk to shades, an ancient incantation sung to become a wild hare, and witchcraft is sabbat wine imbibed while dancing wildly, intoxicated in the woods on Walpurgisnacht. What is a witch without a host of familiar spirits? What is a witch without knowledge and experience of the otherworld? What is a witch who has never changed form? What is a witch who cannot reach ecstasy? What is a witch who cannot fly? Some would say no witch at all. If you want to be a witch, you first must die. Just like the child you were dies when you become an adult, your human self must die to become Witch. The initiated are half alive, half dead. We are souls stuck in between – not quite spirits and not quite human. We shapeshift between forms – now human, now animal, now spirit, now elemental force, now otherwordly being. We drift between past, present, and future knowing that time is a non-linear illusion and all is accessible. We travel between worlds knowing they are all one and we are present in all of them at all times. We are possessed by spirits and the ones who possess others with our spirits. We are the dream-walkers, shape-shifters, psychopomps, seers, mediums, mystics, visionaries, and miraculous healers. We see the unseen, hear the unheard, travel to unreachable places, and experience the impossible. We dwell in paradoxes within the suspension of disbelief. We dance on the dagger’s edge between life and death, waking and dreaming, magic and insanity. We are unnatural. Supernatural. »

« La sorcellerie n’est pas le culte néo païen de la Grande Déesse-Mère, ce n’est pas la vénération laïque des saisons, ce n’est pas embrasser les arbres, et ce n’est pas une énième connerie New Age. La sorcellerie n’est pas sûre. La sorcellerie n’est pas bonne et généreuse. La sorcellerie est le domaine du bateleur, de læ marginal·e, de læ vagabond·e et de læ paria réprouvé·e. Elle appartient à celleux qui savent que chaque lumière jette une ombre ; celleux qui ont regardé au fond des ténèbres de leur âme et accepté ce qu’iels y ont vu comme iels acceptent tout ce qui est bon. La sorcellerie exige ingéniosité, manipulation, conscience de soi, des mœurs adaptables et un grain de folie. La sorcellerie, ce sont les épingles cruelles qui percent l’image de cire d’un ennemi, les cheveux d’un·e amoureuxe tressés avec les siens, une racine saturnienne récoltée à minuit, du sang répandu pour les esprits affamé·e·s, des pactes magiques faits avec des démon·e·s, c’est une poignée de feuilles de jusquiame séchées brûlées et inhalées pour converser avec les ombres, c’est une ancienne incantation chantée pour devenir un lièvre sauvage, et la sorcellerie est enfin ce vin de sabbat qui vous imbibe lorsque vous dansez sauvagement, ivre dans les bois, pendant la Nuit de Walpurgis. Qu’est-ce qu’une sorcière sans sa clique d’esprits familier·e·s ? Qu’est-ce qu’une sorcière sans connaissance et expérience de l’autre monde ? Qu’est-ce qu’une sorcière qui n’a jamais changé de forme ? Qu’est-ce qu’une sorcière qui ne peut atteindre l’extase ? Qu’est-ce qu’une sorcière qui ne peut voler ? Certain·e·s diraient que ce n’est pas une sorcière du tout. Si vous voulez être une sorcière, vous devez d’abord mourir. Tout comme l’enfant que vous étiez meurt lorsque vous devenez adulte, la partie humaine de votre être doit mourir pour devenir sorcière. [NB : pour symboliser la naissance de ce nouveau moi, certain·e·s sorcières choisissent de se rebaptiser en prenant ce qui s’appelle un « nom magique », autrement appelé Witch Name ou Craft Name – cette étape n’a rien d’obligatoire, mais elle permet de renaître symboliquement sous une forme spirituelle, et de séparer ses différentes identités (mondaine/sorcière) comme de préserver son anonymat dans les cercles sorciers] Les initié·e·s sont à moitié vivant·e·s, à moitié mort·e·s. Nous sommes des âmes coincées entre les deux   pas assez esprit, et pas tout à fait humain. Nous changeons de formes entre les formes parfois humaines, parfois animales, parfois esprit, parfois force élémentaire, parfois autre. Nous dérivons entre le passé, le présent et l’avenir, sachant que le temps est une illusion non linéaire où tout est accessible. Nous voyageons entre les mondes en sachant qu’ils ne font qu’un et que nous sommes présent·e·s dans tous et chacun d’entre eux en tout temps. Nous sommes possédé·e·s par les esprits et possédons les autres avec nos esprits. Nous sommes les marcheureuses de rêves, les changeureuses de formes, les psychopompes [NB: se dit de qui fait le lien entre les vivant·e·s et les mort·e·s], les voyants, les médiums, les mystiques, les visionnaires et les guérisseureuses miraculeuxes. Nous voyons l’invisible, disons l’indicible, écoutons l’inaudible, nous voyageons dans des endroits inaccessibles et expérimentons l’impossible. Nous habitons les paradoxes, dans la suspension de l’incrédulité. Nous dansons sur le fil du rasoir, entre la vie et la mort, le réveil et le rêve, la magie et la folie. Nous ne sommes pas naturel·le·s. Mais surnaturel·le·s. »

DE SORCIÈRE À SORCELLERIE: « WE ARE THE CHILDREN OF THE WITCHES YOU COULDN’T BURN! » (« NOUS SOMMES LES DESCENDANT.E.S DE CES SORCIÈRES QUE VOUS N’AVEZ PU BRÛLER ! »)

Comment donc devient-on sorcière ? Faut-il un don (non), est-ce héréditaire (parfois) ? Faut-il être initié·e, lire une incantation secrète, plonger sa main dans le feu, ou boire une potion magique ? Bien sûr, selon les traditions, cette réponse variera grandement. Mais voici le secret : il n’y en a pas. Pour devenir sorcière, et sans ordre particulier : décidez-le, puis appelez-vous vous-même sorcière, et enfin, pratiquez la sorcellerie. Fake it ‘til you make it (« Prétendez jusqu’à ce que vous l’ayez vraiment fait »).

Une sorcière est ainsi une personne (peu importe son sexe, genre ou orientation sexuelle : aucun·e n’est déterminant ni éliminatoire pour se qualifier de sorcière) qui pratique la sorcellerie… Aussi qu’est-ce donc, par conséquent, que la sorcellerie ? Notre problème de terminologie se déplace. Si un revival certain est observable depuis quelques temps – ce qui n’est pas sans lien avec une notoire recrudescence d’intérêt pour les sciences parallèles et médecines douces, et une sensibilisation grandissante face aux problématiques queer et féministes – la sorcellerie se décline en particulier dans le monde anglophone et plus spécialement encore du côté anglo-saxon (allez faire un tour sur Tumblr [voir nos ressources en fin d’article], vous comprendrez vite l’ampleur du phénomène : la sorcellerie c’est vraiment « a thing »). C’est pourquoi une grande partie du vocabulaire que nous employons ici est directement emprunté à des mouvements existant Outre-Manche et Outre-Atlantique – nous vivons une sale époque pour le français, mes enfants, il faut l’avouer.

Or, il est malheureusement impossible de résumer en une seule définition toutes les pratiques, croyances, cultes et traditions identifié·e·s comme de la « sorcellerie ». De sorte que la définition la plus neutre qu’il semble possible de donner de la sorcellerie sans oublier ni oppresser quelque courant que ce soit, est celle d’une « pratique de pratiques », ces « pratiques » au pluriel regroupant toutes sortes d’atomes crochus magiques/ésotériques/occultes : lithothérapie – soin par les pierres semi-précieuses et cristaux –, herboristerie folklorique – soin par les plantes médicinales –, spiritwork ou spiritisme, divination – de la tasséomancie aux cartes en passant par les miroirs ou les boules de cristal –, sortilèges, charmes, sigils – symboles magiques à la frontière de l’écriture et du dessin –, jar spell (sortilèges en bouteille), etc. Mais tou·te·s celleux qui usent de ce type de pratique ne se définissent pas forcément comme « sorcière » – attention, donc, à qui ou quoi vous faites référence, au risque d’en offenser plus d’un·e. Être sorcière, c’est d’abord vouloir être défini·e comme telle, et revendiquer ce terme.

La sorcellerie puise dans différentes sources de pouvoir (le sien, les dieux, les plantes, les pierres, les esprits…), voilà pourquoi on parle de différents types de magies : taumathurgique, lithurgique, etc. Il existe aussi différents types de sorcelleries et de cultes (green witchcraft, hedgewitchcraft, chaos magic, techno witchcraft, pop culture witchcraft, Wicca, magie cérémonielles, Cultus Sabatii…), et lorsqu’une sorcière se spécialise après quelques années de pratique exploratrice, elle peut choisir de se « labelliser » (sea witch, storm witch, herb witch, etc.) – mais ce n’est pas un prédicat, ni même un passage obligé : il n’y a aucune obligation, et vous n’êtes pas moins légitime sans étiquette précise – dans le cas contraire si ça vous fait plaisir d’avoir un label, ou de vous en créer un, by all means, allez-y et faites-donc !

La variété d’approches et de pratiques disponibles à l’exploration nécessite à ce stade un petit disclaimer sur l’appropriation culturelle – une question à laquelle Simonæ reste particulièrement sensible. Si vous êtes attentif·ve·s aux problématiques de  genre, féministes et/ou queer, et que vos interrogations sont intersectionnelles, ce disclaimer ne vous concerne peut-être pas. Dans le cas contraire, lisez attentivement : il existe des pratiques dites « closes » ou partiellement « closes » (qui ne sont pas ouvertes au tout-venant, sont rattachées à des identités culturelles précises, et/ou nécessitent une initiation), si bien que même si la sorcellerie est fondamentalement éclectique, ce qui fait sa richesse et sa force : on ne peut pas se servir n’importe où et surtout pas n’importe comment. Il faut faire attention à certaines petites choses fondamentales afin de ne pas reproduire de mécanismes d’oppression, à plus forte raison lorsqu’on est blanc·he·s (un peu comme les blanc·he·s qui portent des dreads). On ne parle ainsi pas de « gypsies » car c’est une insulte à l’étymologie raciste envers les gens du voyage, on ne parle pas d’« animal totem » car c’est s’approprier un élément extrêmement sacré, faits de rites et de symboles anciens, de la culture amérindienne (de même, on ne « smudge » pas une pièce), et on ne fait pas de « poupée vaudou » (la différence entre le Voodoo et le Hoodoo n’étant visiblement pas maîtrisée). De même, et c’est là que le new-age à l’occidentale prend un coup dans l’aile, décorer votre maison de bouddhas grassouillets et bienheureux tout en parlant de chakras et/ou de karma est très malvenu. Toutes ces pratiques sont closes, les utiliser est donc appropriateur, oppressif – irrespectueux au mieux et raciste au pire. D’autres pratiques et religions closes incluent également la Santeria mexicaine ou la Stregheria italienne. Aussi pensez donc bien à faire vos propres recherches, conservez votre esprit critique et affutez vos radars : ce n’est pas parce que l’intention est « bonne » (ou à défaut, sans mauvaise intention) que l’acte maladroit se trouve miraculeusement exempt de dynamiques oppressives.

D’aucun·e·s d’entre vous s’interrogent probablement sur le lien existant entre sorcellerie et paganisme, sorcellerie et religions (Wicca et satanisme en tête), ou bien sorcellerie et sociétés secrètes (comme la Franc-Maçonnerie ou la Golden Dawn). Disons-le et répétons-le clairement une bonne fois pour toutes : la sorcellerie n’est rien de plus, rien de moins qu’une pratique. Ce n’est ni une religion, ni une spiritualité en soi. C’est une pratique, à part entière, qui se suffit à elle-même et est indépendante de toutes autres convictions. De fait la sorcellerie peut être religieuse ou spirituelle – combinée à un culte (et si le prêtre qui change le vin en sang et le pain en corpus christi ne réalise pas là une sorte de magie, je mange mon balai). La sorcellerie étant une pratique, elle n’a pas besoin d’être accompagnée d’un culte religieux, mais peut parfaitement se combiner à lui : il n’y a pas ici d’incompatibilité fondamentale. On trouve ainsi des sorcières des grandes religions monothéistes (chrétiennes, musulmanes, juives), des sorcières athées, des sorcières agnostiques, mais aussi des sorcières des religions païennes et néo-païennes (polythéistes, wiccanes, hellénistes, etc.) Rien que cette simple affirmation diffère grandement des affirmations venant de la plupart des sources françaises disponibles sur le sujet, qui ont malheureusement tendance à confondre allègrement, de manière totalement négligente et interchangeable, sorcellerie et Wicca (si bien que cela passe désormais inaperçu à la conscience). Or, ce n’est pas du tout la même chose.

Mais si l’ensemble de ces pratiques sorcières constituent ce qu’on appelle la magie… qu’est-ce que la magie ?

Sorcière en train de pratiquer en extérieur

Sorcière en train de pratiquer en extérieur

Il est important de préciser d’ores et déjà que la magie n’est en soi ni bonne ni mauvaise. Compartimenter et partitionner en « couleurs » est artificiel et faux : vous entendrez ainsi souvent parler de « magie blanche » et de « magie noire », mais maintenant que vous êtes au fait des sous-entendus racistes surnageant dans chaque expression opposant « blanc » et « noir » en la faveur hiérarchique du premier, vous saurez éviter de les employer. D’autres appellations appellent « magie verte » la magie en lien avec les plantes, « magie rouge » tout ce qui est magie sexuelle ou sexmagic, etc. La vérité, c’est qu’ainsi que le disait ma grande soeurcière Lyra (que je salue au passage), la magie est comme un couteau : on peut s’en servir pour poignarder quelqu’un, ou bien on peut couper pacifiquement ses carottes pour se faire une bonne soupe. Mal manipulé, un couteau peut vous entailler le doigt, vous blesser très fort : ça fait mal, mais c’est aussi ainsi que l’on apprend à le manier tout en faisant attention.

Pour faire simple, la magie, c’est la capacité à manipuler les énergies pour induire un changement dans le monde, qui fait ainsi s’accorder la réalité aux désirs de la sorcière. Un sortilège ou sort, c’est donc le résultat de la combinaison d’une intention forte et d’énergies dirigées et concentrées dans le sens de cette intention. Spell = energy + intent (Un sortilège = de l’énergie + une intention). Un sortilège peut être aussi simple qu’une incantation répétée trois fois ou un sigil tracé à même la peau, et aussi élaboré et complexe qu’un rituel durant plusieurs jours et pour lequel vous avez mis des années à récolter tous les ingrédients. Mais si une action magique soutient et aide des recours mondains/quotidiens, physiques et empiriques, en aucun cas elle ne les remplace. Si vous avez une pneumonie, ne faites pas que boire une potion de votre fabrication et respirer des huiles essentielles : consultez un médecin. Si vous avez une maladie mentale, ne pensez pas nécessairement que les esprits vous parlent, s’il vous plaît allez rechercher l’aide appropriée. Et si vous lancez un sort pour trouver un emploi, sachez que même une intention de fer et toute la bonne volonté magique du monde ne remplaceront pas l’action concrète de se prendre par la main pour faire son CV et postuler. Donc non (et j’en suis désolée), vous ne pourrez pas changer la couleur de vos yeux, transformer votre voisin en crapaud, ou ranger le bazar dans votre cuisine en remuant le nez et en y pensant très fort – j’avoue, j’ai essayé. Je ne parle pas de super-pouvoirs à la Sims Abracadabra. La magie dont on parle ici est réelle, naturelle, et non pas fantastique ou fantaisiste, avec des paillettes luisantes et des lumières pourpres.

PRATIQUER LA « VRAIE » MAGIE

Deux sorcières en train de pratiquer

Deux sorcières en train de pratiquer

Comment fonctionne concrètement cette « vraie » magie, si c’est une concentration et manipulation d’énergies ? Lorsqu’on débute en sorcellerie, on est rapidement tenté·e d’accumuler tout un tas de matériel –des encens, des os, des plantes, des pierres et autres outils cultes comme la baguette ou le chaudron, persuadé·e que sans cela, notre pratique ne sera pas efficace. Or, il n’y a rien de plus inefficace et inutile que des outils dont vous ne savez pas vous servir. Certaines traditions suggèrent même que plutôt que de partir à la recherche de tels outils, il convient de les laisser venir à soi, de sorte que chaque outil vous parviendrait au moment où vous seriez prêt.e.s à l’utiliser.

Mais commençons par casser un mythe tenace et pernicieux, qui repose bien plus sur les principes de la société de consommation que sur une quelconque règle sorcière. Techniquement, pour pratiquer la sorcellerie, vous n’avez besoin de rien d’autre que de vous-même – si c’est pas beau toutes ces petites économies ! Mieux vaut donc commencer à acquérir des choses au fur et à mesure que votre pratique évolue, en fonction de vos besoins réels, et pas ceux d’un moodboard à l’esthétique witchy sur Pinterest. C’est vrai, pour réaliser une action magique, les outils, ingrédients etc. sont un moyen physique de (se) concentrer, manipuler et diriger l’énergie dans le but que vous voulez accomplir. Mais ils n’ont rien d’obligatoire, et peuvent même se montrer superflus. Je m’explique, et pour cela je vais avoir besoin du livre Le Rameau d’Or de Frazer.

Le Rameau d’Or est un livre aujourd’hui controversé car, il faut bien le dire, c’est de l’anthropologie faite avec une mentalité de colonisateur blanco-blanc (c’est à dire, « ma civilisation est la plus avancée, la tienne est primitive, tu as besoin de mon « aide » et laisse-moi me servir au passage, déso pas déso pour les dommages collatéraux »). Mais cet ouvrage reste malgré tout la première étude anthropologique (et la seule aussi dense, car Le Rameau c’est plusieurs tomes de milliers de pages) des pratiques magiques, religieuses, ritualistiques et sorcières – dont la plupart auraient disparu de nos mémoires sans ce confinement rigoureux. Dans le premier tome de la version abrégée, Frazer distingue deux principes magiques, incarnés par deux types de magie : le principe de similarité (magie sympathique) et le principe de contact (magie de contagion ou d’imprégnation).

La magie sympathique repose sur une croyance toute simple : like attire like (ce qui est semblable attire ce qui est pareil), as above so below (ce qui est en haut est comme ce qui est en bas), tout est cohérent et connecté… donc ce qui ressemble à votre but, vous rapproche de votre but. Une partie de la médecine a d’ailleurs longtemps reposé là-dessus : on pensait ainsi les avocats bons pour les femmes enceintes, et les noix bénéfiques pour le cerveau. Un autre exemple tout bête pour comprendre : tout le monde s’accorde à dire que la rose est un symbole d’amour, en particulier les roses rouges, mais elle pourrait aussi symboliser la protection, car si ses pétales sont doux, sa tige est, quant à elle, recouverte d’épines.

La magie d’imprégnation ou de contagion est une version améliorée voire prolongée de la première : on considère que ce qui a été en contact avec quelque chose ou quelqu’un·e possède un résidu d’énergie de cette chose ou personne. Par exemple un cheveu, une photo, la poussière de vos pas, votre salive, un vêtement que vous avez porté, est directement relié à vous (on appelle cela une « taglock  »). Et oui, il y a de quoi flipper et se faire de sacrés films, du coup – on commence à entrevoir l’étendue et la portée des superstitions. Rassembler des ingrédients en fonction de leur influence probable sur votre but magique ou cible, c’est construire un sortilège – reste bien sûr encore à l’organiser.

Tout ce processus d’association symbolique s’appelle, en magie, les correspondances, et c’est véritablement LA table des matières de la sorcellerie. Ainsi, bien plus importante que d’acquérir quelque outil « magique » que ce soit, la compréhension des correspondances magiques est véritablement votre porte d’entrée dans les sphères occultes, car le principe des correspondances est le principe même de la pensée sorcière. Ce qu’on appelle « correspondances » ou « table de correspondances » est votre catalogue de propriétés magiques. Il se réfère aux couleurs, planètes, jours, flore et faune, signes du zodiaque… qui relient notre subconscient au domaine ésotérique (ce que l’action magique viendra ensuite concrétiser par manipulation directe). En d’autres termes, en utilisant les variables quasi infinies basées sur tous ces symboles, c’est à un exercice de liturgie occulte que vous vous livrez : les correspondances forment un pont entre la vie profane, mondaine, quotidienne; et les représentations sorcières. Les symboles sont ainsi véhiculés d’un monde à l’autre, pendant le sortilège, pour influer sur la réalité et la faire s’accorder aux désirs des praticien·ne·s.

On peut réaliser ses correspondances par thèmes (amour, prospérité, chance, etc), ou par catégories (plantes, pierres, etc). Tout symbolise tout, tout est « forêt de symboles » (excusez cette envolée baudelairienne). Les symboles sont à la fois culturels et individuels : c’est pourquoi, même s’il existe des tables de correspondances toutes faites (comme ces dictionnaires d’aides à l’interprétation des rêves), qui reposent sur des années de certitudes magiques et sont donc parfaitement légitimes (je pense par exemple à la connaissance des plantes et de leurs propriétés magiques, pas seulement médicinales, ou à des symboles très chargés de par le monde et assez universels comme la rose), je vous encourage vivement à être créatif·ve·s et à réaliser les vôtres propres, car plus vos correspondances seront personnelles, plus elles vous refléteront vous, vos intentions, votre pratique, et plus elles auront de poids et de force. Ainsi, mon amie Rebecca associe le vert à une couleur d’apaisement, quand dans mon cas ce serait plutôt le bleu. Et si l’on se met à décortiquer tout le potentiel sorcier que renferme une simple pomme, on se rend compte que ce fruit est l’un des emblèmes de la déesse Aphrodite, elle-même déesse de l’amour et de la beauté (ce qui indique déjà les domaines dans lesquels la pomme pourrait être utile, que l’on pourrait même élargir: harmonie, séduction, danse, plaisir, sexe, magie des glamours…). L’amour est souvent associé aux couleurs rouge et rose (tiens, et la fleur du même nom alors ? ce peut même être une odeur, un parfum ou un encens), à la chaleur, et au cœur. En allant plus loin encore, on se rend compte qu’Aphrodite = Vénus, ce qui rajoute une planète à l’équation: nous pouvons donc consulter les heures planétaires, et plus simplement la relier à un jour de la semaine, en l’occurrence le vendredi. La liste pourrait continuer ainsi à l’infini !

Ce sont ces indications, précieuses autant que personnelles, qui aident à programmer le propos mais également les ingrédients, actions, heures, jours et lieux les plus propices pour réaliser un sortilège. Et si le rhizome (= réseau ramifié de significations) ainsi mis à jour vous semble intimidant, sachez que même le plus petit charme fait avec une bougie colorée basique, repose sur ce même principe des correspondances, et peut se montrer extrêmement puissant. Tout dépend de votre intention, et de l’énergie que vous y mettez.

 

Sorcière en train de dessiner un sigil

Sorcière en train de dessiner un sigil

« Écoutez les mots des sorcières, les secrets que nous cachons dans la nuit… »

Tout ceci a piqué votre curiosité ? Alors commencez par visiter d’un petit clic les sites, blogs et autres liens dont nous avons parsemé cet article, ainsi que les ressources que nous avons compilé à votre intention. Sachez toutefois qu’aucune source n’est malheureusement 100 % fiable (sinon nous n’aurions pas écrit cet article, qui encourage votre esprit critique), mais voici cependant un petit arsenal de départ pour travailler votre discernement. Le mieux est encore de suivre vos centres d’intérêts: qui sait, peut-être verrez-vous émerger des prédispositions ? La sorcellerie, c’est 80% de recherche, et il reste nombre de sujets que cet article ne mentionne pas : communiquer avec les esprits, savoir se protéger, ce qu’est un livre des ombres ou grimoire, comment tire-t-on les cartes, qu’appelle-t-on un familier, et la science dans tout ça, etc.

Par où commencer ? C’est bien simple : par ce que vous voulez <3

PAR OÙ COMMENCER ? RESSOURCES POUR DÉBUTER

NB : Nombre de ressources disponibles sur la sorcellerie sont anglophones, d’une part à cause de la prépondérance de ce mouvement dans les pays concernés, et d’autre part car il existe malheureusement très peu d’ouvrages de qualité traduits en français. Simonæ s’efforce, notamment par cet article, de pallier un tant soit peu ce manque, et de vous proposer un mix relatif des deux.

Sorcière se renseignant sur internet

Sorcière se renseignant sur internet

 

LIVRES

  • ADLER M., Drawing Down the Moon: Witches, Druids, Goddess-Worshippers and Other Pagans in America, Viking Press, 1979 (EN)
  • ALEXANDER S., The Modern Guide to Witchcraft, AdamsMedia Corporation, 2014 (EN)
  • ALLEN L. F., Jailbreaking the Goddess: A radical revisioning of Feminist Spirituality, Llewellyn Publications, 2016 (EN)
  • COLIN A. (éd.), Sorcières, pourchassées, assumées, puissantes, queer, B42, 2013 (FR)
    L’heure des sorcières, B42, 2014 (FR)
  • CUNNINGHAM S., La Wicca : guide de pratique individuelle, J’ai Lu, 2014 (FR)
  • EHRENREICH B. & ENGLISH D., Sorcières, sages femmes et infirmières. Une histoire des femmes soignantes, Cambourakis, 2015(FR)
  • FEDERICI S., Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Entremonde, 2017 (FR)
  • GALLAGHER A.-M., La Bible de la Magie Naturelle, Guy Trédaniel, 2010 (FR)
    La Bible des Charmes et Enchantements, Guy Trédaniel, 2010 (FR)
  • GARY G., Traditional Witchcraft: A Cornish book of ways, Troy Books, 2008 (EN)
    The Black Toad, Troy Books, 2016 (EN)
  • FRAZER J. G., The Golden Bough. A Study in Magic and Religion, OUP Oxford Reissue, 2009 (EN)
  • HUSON P., Mastering Witchcraft, Corgi, 1972 (EN)
  • ILLES J., Pure Magic: A Complete Course in Spellcasting, Red Wheel/Weiser, 2007 (EN)
  • MICHELET J., La Sorcière, GF Corpus, 1993 (FR)
  • PINKOLA ESTES C., Femmes qui courent avec les loups: Histoires et archétypes de la femme sauvage, Le Livre de Poche, 2001 (FR)
  • PROUST TANGUY J., Sorcières ! Le sombre grimoire du féminin, Moutons électriques, 2015 (FR)
  • SAXENA J. & ZIMMERMAN J., Basic Witches, Quirk Books, 2017 (EN)
  • SOLLEE K. J., Witches, Sluts, Feminists: Conjuring the Sex Positive, ThreeL Editions, 2017 (EN)
  • STARHAWK, The Spiral Dance, Harper, 1999 (EN)
    Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, Cambourakis, 2015 (FR)
  • STENGER I. & PIGNARRE P., La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, La Découverte, 2007 (FR)
  • VALIENTE D., Witchcraft for Tomorrow, Robert Hale, 1993 (EN)
    An ABC of Witchcraft, Robert Hale, 1994 (EN)

BLOGS

http://herbwitchery.weebly.com/ (anciennement http://bardpath.canalblog.com/) (FR)
http://www.siuloiraisling.com/ (anciennement https://siuloiraisling.wordpress.com/) (FR)
https://messepaquerettes.wordpress.com  (FR)

CHAÎNES YOUTUBE

La Baignoire de Mélusine (FR) (podcasts audios)
Lyra Ceoltoir (FR)
Siuloir Aisling (FR)
Hurleur de Foudre (FR)
Demoiselle Etrange (FR)

PODCASTS

[Sur la plateforme Radiorageuses] (FR)
Sorcières ! une émission de Langues de Fronde avec comme invitées Isabelle Cambourakis et Camille Ducellier
Caliban et la sorcière de Ta voisine est féministe
Sorcières de La fille à la fenêtre qui revient sur l’histoire de la chasse aux sorcières
Santé communautaire et sorcières  de VoyL, une émission axée sur les liens entre chasse aux sorcières et institutionnalisation de la médecine
5 épisodes “Le temps des bûchers” d’Azornel portant sur des extraits du livre Femme, magie et politique de Starhawk [épisode 12345]HedgeFolk Tales (EN – par Sarah Anne Lawless)[Sur l’Apple Store]
  • Circle of Salt (EN)
  • Witch School (EN)
  • Fair Folks (EN)
  • A Witch Primer (EN)
  • Modern Witch (EN)
  • The Witches View (EN)

MAGAZINES

Sabat magazine (EN – format papier)
Lune Bleue (FR)
Haute Macabre (EN)
Dirge (EN)

SITES DE RÉFÉRENCE

http://sarahannelawless.com/  (EN)
http://walkingthehedge.net/hedge/ (EN)
http://www.witchipedia.com (EN)
http://littleredtarot.com (EN)
http://www.le-sidh.org/ (FR)

TUMBLR

(EN)
http://oldmotherredcap.tumblr.com/
http://breelandwalker.tumblr.com/
https://cunningcelt.tumblr.com/
http://stormbornwitch.tumblr.com/
http://rainy-day-witchcraft.tumblr.com/
http://violetwitchcraft.com/
https://the-salt-witch.tumblr.com

PAR BRANCHES

(EN)
http://lavenderfawns.tumblr.com/post/137256885167/my-ultimate-witchy-masterpost-of-masterposts
http://thesubtlewitch.tumblr.com/post/131052372567/masterpost-of-masterposts

Notes de bas de page

[1] ^ Il existe une vraie discussion sur le caractère ou non oppressif de cette expression, qui fait directement référence au « closet » (placard) métaphorique dans lequel se tiennent enfermé·e·s et caché·e·s les personnes LGBTQIA+ qui ne souhaitent pas s’« outer » (comprendre : révéler leur sexualité et/ou leur identité de genre aux yeux du monde, souvent pour des raisons de sécurité). Le « closet » devient, pour les sorcières, placard à balais. Le lien entre la figure de la sorcière et la communauté LGBTQIA+, tant dans le fond que la forme, suffit lui seul à porter la correspondance signifiante. Dans certains pays, dans certaines familles, être sorcière est passible de terribles répressions.

[2] ^ Bram Djikstra, Idols of Perversity ; Mario Praz, La chair, la mort, le diable ; Philippe Jullian, Esthètes et magiciens.

[3] ^ Voir https://www.binghamton.edu/history/resources/journal-of-history/k-natrella.pdf

[4] Voir par exemple des interventions comme celles d’Émilie Hache (à qui nous devons le titre de cet article) « Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour ! ÉcrivainEs, philosophEs, activistEs et Sorcières écoféministes face au changement climatique », dans le cadre du colloque « Comment penser l’Anthropocène » (Collège de France, 5-6 novembre 2015). Voir également des ouvrages tels que La Femme lunaire de Miranda Gray, Blood, Bread and Roses, de Judy Grahn, The Holy Book of Women Mysteries de Zsuzanna Budapest, ou encore The Spiral Dance de Starhawk; et la revue française éponyme Sorcières !, créée en 1975, qui n’est pas l’une des moindres de ces contradictions (recettes de cuisine s’y disputent pamphlets politiques).

[5] ^ Le mouvement écoféministe est très vaste et ne peut être réduit à un seul type de pensée. Grossièrement, on distingue les écoféministes matérialistes, qui basent leurs analyses du système patriarcal capitaliste sur le constructivisme, des écoféministes spiritualistes, qui vivent l’oppression comme une crise spirituelle et qui y ont répondu en instaurant une culture et une spiritualité spécifiquement fondées sur les femmes. Certaines écoféministes spiritualistes ont utilisé la sorcellerie comme un outil afin de réaliser et de participer à des actions politiques précises comme encercler le Pentagone aux Etats-Unis (Women’s Pentagon Action) ou occuper une base militaire pour manifester contre la politique d’armement nucléaire en Angleterre (Greenham Common). Les critiques de l’essentialisme des écoféministes spiritualistes ont tout d’abord été émises au sein même du mouvement, par les écoféministes matérialistes. Cette disqualification des écoféministes spiritualistes porte tout aussi bien sur le fond (elles renforcent les liens femmes-nature et par conséquent renforcent l’essentialisation des femmes) que la forme (elles utilisent des modes d’expression peu conventionnels comme la poésie, la spiritualité). Cependant l’essentialisme de l’écoféminisme spiritualiste peut être vu comme stratégique. En effet, revendiquer l’identification femmes <> nature a permis aux écoféministes spiritualistes de s’affranchir du dualisme nature/culture en proposant une culture de femmes faisant partie de la nature. Les écoféministes spiritualistes reconnaissent la construction d’une notion essentialiste des femmes ayant servi à légitimer leur subordination mais, au contraire des écoféministes matérialistes, elles cherchent à se réapproprier cette identification plutôt qu’à la déconstruire en proposant une culture de femmes faisant partie de la nature.

[6] ^ « Être occulté » peut ici être compris de deux manières différentes. La tournure passive insiste sur le côté contraint, indépendant d’une volonté originelle, peut-être même forcé, tandis que le verbe « occulter » est lui-même pourvu de deux sens : le fait de rendre occulte, c’est-à-dire de cacher, silencer, taire, invisibiliser, et, par dérivation sémantique du champ du non-dit/non-représenté, et donc du secret, le fait de renvoyer à une certaine part d’ésotérisme (on parle en effet de « sciences occultes » pour renvoyer à des disciplines « magiques », qui échapperaient au sens commun et à une appréhension strictement empirique, logico-mathématique, du monde).