Les “Artistes à suivre” c’est une série d’entretiens et de portraits qui visibilisent les femmes cis et trans, les personnes non-binaires et les hommes trans, et ce quelque soit le médium artistique qu’iels utilisent. Après nous être penché·e·s sur le handpoke de Kuraiden, nous allons aujourd’hui voyager au coeur de la bande dessinée et l’illustration… mais à même la peau. Tatoueureuse féministe de talent, Le Hégarat a accepté de répondre à nos questions, pour vous faire découvrir son univers en noir et blanc.

Photo d’un tatouage sur le torse montrant une Yokai, créature du folklore japonais, cornue et avec de long cheveux, tenant un masque à corne.

Peux-tu nous raconter ton parcours et ce qui t’as amené·e au tatouage ?

Le tatouage a commencé à faire partie de ma vie vers 14/15 ans : un jeune tatoueur s’était installé dans la rue où je vivais avec ma famille à l’époque, à Béziers (il s’agissait de Bertrand, qui a depuis ouvert Bouzille Deluxe à Toulouse).

Je passais souvent devant son magasin ; des amis ayant voulu se faire tatouer un peu plus tard, j’ai fini par y rentrer et comme il était vraiment très amical, je repassais souvent le voir. Je dessinais depuis toujours, donc c’était plus pour pouvoir partager ça avec un adulte qui m’intéressait, plutôt que pour le travail de tatoueureuse en lui-même.

La BD était ce qui m’intéressait. Les idées de tatouages ont commencé à venir, je me suis fait tatouer, mais c’était tout. C’est après mes études (deux ans et des poussières à Émile Cohl à Lyon et quelques mois à Saint-Luc à Bruxelles), quand j’avais autour de 23 ans, que l’envie de m’orienter vers une voie autre que la BD s’est fait sentir, parce que je sentais que la vie qu’elle allait m’offrir ne me plaisait pas (on peut rappeler pour celleux qui n’ont que Zep et Uderzo en référence que la majorité des auteurices en France vivent en-dessous du seuil de pauvreté).

Car, même si je n’avais pas pour but de rouler sur l’or (là encore il est bon de rappeler que non, les tatoueureuses n’ont pas tou·te·s une collection de montres en platine et, pour beaucoup, voyagent en bus plutôt qu’en business class), j’aspirais au moins à une qualité de vie décente qui me permettrait de faire ce que j’aime en voyageant et le tatouage me paraissait être un métier et un médium intéressant et innovant.

À l’époque de mon apprentissage, les guests spots (lieux où les tatoueureuses sont invité·e·s temporairement) n’étaient pas encore aussi répandus que maintenant où c’est presque une norme pour beaucoup d’artistes. On peut dire que j’ai vraiment fait le bon choix, rétrospectivement. Donc, vers fin 2009, j’ai entendu parler par le biais d’une amie d’un salon lillois qui recherchait un·e apprenti·e (je vivais à Bruxelles à l’époque). J’y suis allé·e mon portfolio sous le bras et j’ai été pris·e. Deux mois plus tard, je débarquai en France.

Quel style de tatouages réalises-tu ?

Principalement du noir et blanc. Illustratif, inspiré par la BD, l’animation et l’illustration. J’aime aussi beaucoup travailler la ligne claire.

Photo d’un tatouage à la cuisse montrant une personne chevauchant un balai de sorcier·e.

On sent que tu as un univers graphique très personnel, est-ce que cela t’as aidé·e pour te faire connaître ?

Alors ça, c’est plus à mes client·e·s qu’il faut le demander ! J’imagine que ça aide, oui. Et ça dépend d’où. Certains endroits / pays se sont montrés plus curieux / ouverts que d’autres, ce que je fais ne marche vraiment pas partout.

Tu préfères travailler sur des commandes ou proposer des flashs à « adopter » ?

J’ai toujours travaillé surtout à la commande, en ayant quelques flashs selon l’inspiration du moment. Plus j’avance, plus j’ai l’impression que mes client·e·s cernent vraiment toutes les subtilités de mes goûts à travers mon travail, et ce qui me plaît vraiment, sans que j’aie vraiment à le montrer. J’aime vraiment beaucoup tailler des projets sur mesure, je pose toujours plein de questions parce que je ne vais pas seulement aimer un thème que l’on va me proposer, je vais aussi chercher à comprendre la manière de penser de la personne et ce qui l’a amenée à me choisir pour son projet – pour ce qui est des projets en profondeur en tout cas. Après j’apprécie aussi toujours que l’on me laisse faire ce que je veux !

Photo d’un tatouage sur la cuisse montrant une personne en culotte avec un gros chat très poilu dans les bras, ce qui cache son torse.

Tu te déplaces très régulièrement pour tatouer un peu partout dans le monde, quelle est ta motivation ?

Voir plein de choses. J’aime beaucoup l’histoire, la littérature et la culture en général et pour moi tatouer en voyageant est bien évidemment une bonne occasion de rencontrer de nouvelles personnes, mais surtout d’en apprendre davantage sur une partie du globe en particulier, finalement – ça a l’air bateau de le dire comme ça – d’apprendre et de découvrir de nouvelles choses. Dans ce sens, le tatouage est une solution assez parfaite pour lier l’utile à l’agréable.

Le projet de tattoo le plus chouette sur lequel tu as travaillé ?

Là comme ça je n’en ai pas, je ne suis pas sûr·e d’en avoir un. Graphiquement, peut-être l’avant-bras sur le thème des trois Nornes que j’ai réalisé à Oakland, mais sinon il y a beaucoup de projets qui me sont chers, tous pour des raisons différentes, ça pourrait être par rapport au thème proposé par maon client·e, parfois le combo thème / placement, et parfois ça peut être un tatouage minuscule sur quelqu’un·e avec qui j’ai passé un super moment.

 

Photo d’un tatouage sur le bras représentant les Trois Nornes.

Des thèmes de prédilection pour tes tatouages ?

Pour n’en citer que quelques-uns : la mythologie, l’ésotérisme, la culture populaire, la psychologie, la littérature…

 

Photo d’un tatouage sur le côté d’un torse montrant deux personnes nues s’enlaçant et flottant.

Où en est le milieu du tatouage par rapport au féminisme ? Qu’est-ce que tu aimerais faire à ton niveau pour améliorer ça ?

Je dirais que depuis la « modernisation » du métier (qui reste somme toute très récente), il y a eu beaucoup de progrès ces 15 dernières années, surtout dans les grandes villes, ce qui est lié à la mentalité qui y règne. Les femmes occupent une place de plus en plus importante dans l’industrie, et même en gardant un état d’esprit à l’affût, c’est un progrès qu’il est très agréable de constater.

Après, le milieu du tatouage reste très exclusif/excluant/élitiste et toujours dans les mains d’une population en très grande majorité masculine-blanche-cisgenre-hétéro et de ce fait beaucoup d’idées ont du mal à évoluer (l’objectification assez extrême des femmes et l’homophobie toujours rampante, pour n’en citer que deux). À mon niveau, j’essaie de ne rien laisser passer quand je suis dans un salon, que ce soit les remarques, les attitudes. La plupart du temps, je confronte les gens sur le moment, en privé ou, si ça s’y prête plus, en conversations à plusieurs car, tant qu’à faire, si on peut toucher un maximum de gens… Comme dans n’importe quel milieu on peut désamorcer une bombe d’offense et de haine par une simple absence de sourire et quelques mots bien placés. Je me moque bien du malaise qui peut se générer ensuite, la complaisance est la pire des validations.

Ton idée d’un tatouage féministe ? Comment peut-on exprimer son féminisme dans ce genre de métier ?

Je n’ai pas une idée précise d’un tatouage féministe, tant chacun·e a son propre féminisme, son esthétique ou la façon de l’exprimer. Comme n’importe quel·le artiste, je peux le manifester à travers mon travail, dans les illustrations que je propose. Je peux mêler les causes que je défends à mon travail, reverser mes revenus à des causes/charité. Et ça se voit aussi dans ce que je choisis d’exposer dans mon espace de travail.

Est-ce que tu penses que le tatouage a eu une influence féministe historiquement et est-ce que tu aurais des exemples ?

Oui, beaucoup. Le tatouage a ouvert une voie vers l’émancipation (en tout cas dans les cultures occidentales) dès le XIXe siècle, au début avec les femmes illustrées dans les cirques. Elles étaient certes marginales, mais elles ont été considérées comme libres bien avant que les suffragettes ne commencent à taper du pied. Il y a aussi une artiste américaine qui, après des années de traitements misogynes au sein du salon qui l’a formée, a finalement ouvert son salon où elle ne tolère plus les comportements oppressifs de la part de sa clientèle, créant ainsi un des premiers salons ouverts par une femme et safe . Sur le sujet, je ne recommanderais que trop de lire Bodies of Subversion de Margot Mifflin, qui est à mon sens la meilleure ressource sur le sujet.

 

Photo d’un tatouage sur la cuisse, montrant une sirène, de trois-quarts dos, qui tient ses cheveux au dessus de sa tête.

As-tu déjà refusé un tatouage parce qu’il était en contradiction avec tes convictions militantes ?

Non, ça ne m’est jamais arrivé (d’en arriver là).

As-tu déjà eu des commandes spécifiquement féministes, si oui, lesquelles ?

C’est une question piège, parce que j’imagine que certains projets pourraient sembler engagés alors que læ client·e n’y songeait pas à la base ! Mais je dirais que j’ai eu des projets que je considérerais féministe, comme un sur le thème de la transidentité, ou d’autres sur le thème du body-positivism. C’est un peu délicat d’en parler parce que les projets que l’on me demande me donnent l’impression d’être très intimes, et j’ai le sentiment de livrer des secrets ou des histoires qui ne sont pas les miennes : je pense qu’à ce stade on peut parler de « secret professionnel ».

Les tatoueureuses, illustrateurices, auteurices dont tu es fan ?

Il y en a un sacré paquet. Mes inspirations majeures viennent de la BD et de l’animation. Pour la BD et l’anim’ je dirais : Otomo, Kishiro, Mignola, les frères Hernandez, Backderf, Bagge, Becky Cloonan, Wendy Pini, Miyazaki, Satoshi Kon, Moebius, Gotlib, Claire Wendling…

Pour ce qui est de l’illu’ et du tatouage, si je devais donner quelques noms : Brandon Holt, Steve Moore, James Jean, Aaron Horkey, Léa Nahon, Vincent Bizarroid, Yann Black, Maud Dardeau, Shige, Robert Borbas, Rackham, Beksinski, Leyendecker, Rockwell, Gibson, Schiele, Rossetti (surtout pas l’homme, mais le peintre, oui), William Morris, Neil Gaiman, Robin Hobb, Tolkien, Truman Capote…

Je suis plus de 1 400 personnes sur Instagram, je pense que ça montre bien que je suis capable d’aimer beaucoup trop de trucs à la fois…

Est-ce que le tatouage t’a aidé·e à former tes convictions, t’a aidé·e dans ton militantisme ?

Oui, beaucoup. Je dirais qu’avancer dans le tatouage a durci mes convictions. Je pourrais dire que je me suis défini·e comme féministe relativement tard – quand j’ai commencé mon apprentissage, à 23 ans, je ne me considérais pas encore féministe. Année après année, me retrouver confronté·e à des gens, des commentaires et des actes au sein du milieu m’a fait prendre position, pour de bon. Donc en un sens, on peut dire que le tatouage a « aidé », mais peut-être pas de la manière dont on l’imagine. De plus, les amies « femmes » que je compte dans le milieu sont rares, et celles qui se considèrent comme féministes le sont d’autant plus, car pendant longtemps, pour s’intégrer dans le milieu, il fallait parler le langage des « hommes ». Fallait « avoir des couilles », et la misogynie était (elle l’est toujours malheureusement) très internalisée par beaucoup de mes consœurs. Choisir de se dépouiller de ce langage, c’était un peu s’ostraciser à moindre échelle. Le féminisme est toujours un très gros mot dans le milieu du tatouage je dirais, même si on nous rebat les oreilles que « ça a bien changé quand même ». Non. Désolé·e.

As-tu un message, un conseil aux tatoueureuses militant·e·s en herbe qui aimeraient se lancer ?

Mon premier conseil, et le plus important, sera de bien travailler son dessin. Ne cherchez pas une formation qui vous apprendra à dessiner, arrivez déjà avec de bonnes bases pour pouvoir vous concentrer majoritairement sur le tatouage une fois lancé·e. Entourez-vous des bonnes personnes. Ne vous laissez pas marcher sur les pieds, mais soyez patient·e·s aussi quand ça en vaut la peine. Faites très attention à votre égo. Faites ce que vous aimez. Ne faites pas ce que les autres aiment. Et aussi, prenez soin de vous : être à fond dans son travail c’est bien, le burn-out, c’est bien nul.

Des projets pour les années à venir ?

Pas spécialement. Me remettre davantage à l’illustration, refaire de la BD.
Et aussi prendre plus de temps pour moi en dehors du tatouage.

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