Attention : Contient des spoilers pour les trois premiers épisodes.

Peut-être que certain·e·s d’entre vous connaissent Welcome to Night Vale, ce podcast américain se déroulant dans la ville imaginaire de Night Vale, sorte de version alternative où nos pires cauchemars cohabitent avec la réalité du train-train quotidien. Le tout narré par Cécile Palmer sous couvert de son émission de radio qui nous permet d’accéder à son étrange monde. Perdue quelque part dans le sud des Etats-Unis, la ville ouvre ses portes à nos petites oreilles deux fois par mois depuis Mars 2015 et continue de créer son monde bien particulier, où l’horreur et le comique se fréquentent régulièrement.

L’un des deux créateurs, Joseph Fink, a eu l’idée un an après d’un nouveau podcast dont la voix principale serait cette fois celle de Jasika Nicole que vous avez peut-être vue dans Fringe sous les traits de l’agent Astrid Farnsworth ou entendue dans WTNV en incarnant cette fois Dana, l’interne de la radio. Et c’est cool de donner comme visage et image principale de cette nouvelle œuvre celui d’une femme métisse ouvertement lesbienne.

Alice Isn’t Dead est donc le nouveau bébé des productions Nightvale Presents. Cette fois-ci, la narratrice est le personnage incarné par Jasika Nicole, dont le nom reste mystérieux jusqu’à la fin de la première saison. Elle parle à la radio de son camion, mais surtout, elle parle à sa femme disparue.

Et là, on accroche ses ceintures, plot twist. La nommée Alice n’est pas morte ! Pas de lesbiennes enterrées ou torturées. Le titre l’indique et n’est pas là pour tourner autour du mystère. Alice est quelque part. Du jour au lendemain, elle disparaît de son chez-elle, de leur chez-elles. La narratrice suppose qu’elle a disparu et est morte, jusqu’à ce qu’elle la voie à la télé. Peu à peu, elle va se rendre compte que sa femme apparaît sur les lieux d’accidents, et décide de quitter son job pour partir à sa recherche à travers les Etats-Unis.

La narratrice ne parle pas pour son public, contrairement à Cécile de WTNV. Elle parle pour ne pas se sentir seule, pour se donner du courage d’avancer et pour continuer sa quête. En dix épisodes, qui composent la saison une achevée en Juillet 2016, c’est un monde à la fois ouvert et reclus sur lui-même qui s’offre à nous. C’est également l’intimité d’Alice et sa femme qui se dessine à l’horizon. La voix de la narratrice est celle d’une femme abandonnée, laissée derrière sans explication, qui cherche la vérité.

Le podcast est particulier dans le sens où l’irréel fait irruption dans ce monde jusque-là bien normal. Les monstres habitent également Alice Isn’t Dead. Dès le premier épisode, la narratrice rencontre l’antagoniste de la saison, Chardon comme il sera surnommé par celle-ci, faute d’un véritable nom. On passe du moment où l’on écoute tranquillement la douce voix de Jasika Nicole nous parler d’Alice à la scène qui nous fait comprendre que nous sommes bel et bien dans un podcast d’horreur. La créature dévore sous ses yeux un homme innocent, dont seul le nom restera, dans une scène particulièrement graphique. Elle est seule face à lui. Lorsqu’elle essaye de chercher de l’aide auprès d’un policier, il demande à son agresseur s’il l’a vraiment attaquée et conseille à la protagoniste de ne pas “lui poser les mauvaises questions” si elle veut être tranquille. Une expérience qui résonne pour nombre d’entre nous, tristement.

Le créateur de la série lui-même a dit vouloir écrire quelque chose de plus terrifiant. L’humour de Alice Isn’t Dead est plus discret, et beaucoup plus sec, comme un mécanisme de défense. Il reste l’horreur et ce sentiment continu d’irréalité, baigné dans un pessimisme souvent poétique. Il n’y a pas de nihilisme dans l’œuvre, seulement la rencontre d’un personnage avec un univers qu’elle ne comprend pas, après que ses certitudes ont été réduites à zéro par la disparition de sa femme.

Et c’est ça qui est particulièrement appréciable. La narratrice est mariée à une autre femme, et est incarnée par une femme métisse et elle-même lesbienne, mais elle n’est jamais réduite ces identités. Elle est un personnage à part entière, avec son caractère, ses doutes et ses pensées. On peut être une femme lesbienne et aller affronter un monde surnaturel. Lorsqu’elle a peur, ce n’est jamais parce qu’elle est une femme, et serait donc plus émotive selon des vieux clichés patriarcaux. C’est parce qu’une créature vient de dévorer un autre être vivant devant ses yeux. C’est parce qu’elle est suivie par celle-ci, et donc gênée dans sa quête. C’est parce qu’elle traverse encore et encore la même ville du doux nom de Charlatan sans réussir à s’en échapper. C’est parce qu’elle est à la fois terrifiée et en colère. Elle aime autant Alice qu’elle lui en veut : « J’ai fait ton deuil, Alice. Je n’ai jamais autant aimé quelqu’un que toi. De tout mon être. Donc va te faire foutre. Vraiment. »

Un autre point très appréciable de l’identité du personnage, c’est qu’elle est atteinte d’un trouble de l’anxiété. Et ce n’est pas seulement insinué en écoutant de près ses paroles, le mot est prononcé. « Elle a ri. ‘Nan, j’allais aussi en thérapie. Copines de l’anxiété ?’ Elle a levé une main et nous nous sommes parfaitement accordées pour notre high five, sans même que je quitte des yeux la route. » Et contrairement à d’autres créations où les maladies mentales sont diabolisées et sont l’origine de la monstruosité des personnages, ici, que nenni. Elle est une femme comme les autres, mais une femme précipitée dans un univers terrifiant et étranger. Il s’avère qu’elle souffre d’anxiété. Elle n’est jamais vue négativement à cause de ceci, ou accusée d’être un peu trop stressée et as-tu essayé de faire du yoga ça ira mieux ? Notre héroïne est une femme queer atteinte d’un trouble anxieux généralisé.

Non seulement le personnage est profondément attachant, mais l’ambiance surréaliste et horrifique nous prend au jeu. Si cela ne vous suffisait pas, il y a tout le mystère qui entoure la disparition d’Alice : Pourquoi ? « Et tu étais là. Parmi elleux. Tu avais l’air de parfaitement savoir ce qui se passait, comme si rien ne te surprenait. Rien ne t’a jamais surprise, n’est-ce pas ? Tu as toujours tout su. » Où est donc Alice ? Pourquoi n’a-t-elle rien dit à la femme qu’elle aime ? Que sait-elle ? Le podcast prend des airs de récit policier, mais d’un récit policier dans un monde peuplé de monstres, ce même monde où une femme cherche la femme qu’elle aime sans jamais avoir peur de la chercher.

Chaque épisode se conclut sur la version Alice Isn’t Dead de la blague du poulet. Encore une bonne raison de l’écouter : « Pourquoi est-ce que le poulet a traversé la route ? Parce que les morts reviennent à la vie. Parce que la lumière s’inverse. Parce que le ciel est un trou. Parce que c’est un cri. Parce que la lumière s’inverse. Parce que les morts reviennent à la vie. Parce que des bruits de pas au plafond. Parce que des bruits de pas dans la cave. Parce que le ciel est un trou. Parce que c’est un cri. Parce que l’herbe ne pousse pas, ou pousse trop, ou pousse mal. Parce que les morts reviennent à la vie. Parce que les morts reviennent à la vie. C’est- c’est donc- pour ça que le poulet traverse la route. »

PS : Il existe des transcriptions des podcasts si vous avez du mal à suivre un document audio : http://alicescripts.tumblr.com/ en anglais. Pour le moment, pas d’équipe de volontaire pour une version française audio, contrairement à WTVN.