Vous commencez à connaître la musique, les « Artistes à suivre », c’est une série d’articles où l’on vous présente des femmes cis et trans, des hommes trans et des personnes non-binaires, en nous intéressant à tout type d’artistes. Voici aujourd’hui, pour notre sixième entretien, Stc019, un talentueux auteur de bande dessinée ! Ultra dynamique, il vous parle de son parcours, de ses engagements et de ses – multiples – projets.

Est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ?

Bonjour mes biscotties, moi c’est Scotty ! Je suis connu sous le pseudonyme Stc019 ; je suis artiste-auteur BD trans activiste, ce qui veut dire que je fais des BD sur le love trans ! Je suis moi-même un mec trans. J’ai commencé la BD il y a de ça 4 ans maintenant, car je suis tombé amoureux du médium par hasard lors de mes études.

 

Séquence de trois images, de haut en bas, montrant un personnage recueillir un liquide bleu dans ses mains et le porter à ses lèvres.

Séquence de trois images, de haut en bas, montrant un personnage recueillir un liquide bleu dans ses mains et le porter à ses lèvres.

Quel est ton parcours, comment tu en es venu à l’illustration/BD ?

Alors l’illustration, j’en ai toujours fait. Mais avant de faire de la BD, je faisais des dessins et j’écrivais des bouquins. C’était une suite assez logique de passer à la BD j’imagine, haha ! Mais, en réalité, c’est mon parcours aux Beaux-Arts qui m’a ouvert à ce médium. Je n’en avais jamais vraiment « consommé » avant, à part Fullmetal Alchemist dans mon adolescence, alors j’avais jamais capté que la forme BD était idéale pour ce que je voulais faire : raconter des histoires. C’est ma motivation depuis gamin.

Comment définirais-tu ton style graphique ?

Un beau foutoir de références inconscientes ? Je sais que je suis incapable de dire qui sont mes auteurices BD favori·te·s car j’en connais très peu. J’ai surtout été influencé par le cinéma, au final, alors je pense que j’ai un style qui a tendance à mettre en avant l’image unique : je réfléchis beaucoup plus en images imprimées sur la rétine qu’en séquentialité pure. Je mets aussi beaucoup en avant le trait : la couleur, malgré sa grande présence dans mon portfolio, vient en toute fin. En vrai, je n’aime pas tellement faire de la couleur, haha ! Mais c’est ce qui attire l’œil des gens.
J’essaie de renouveler mon style à chaque nouveau projet ou nouvelle BD : il faut que ça bouge à chaque fois, qu’il y ait une avancée, une tentative ou une prise de risque, sinon je n’en vois pas l’intérêt. Malgré mon style assez cartoon, je suis vraiment perfectionniste.

 

À gauche, un personnage habillé nous regarde et enlace un deuxième personnage, à droite, nu et tatoué, tête baissée.

À gauche, un personnage habillé nous regarde et enlace un deuxième personnage, à droite, nu et tatoué, tête baissée.

Quels sont tes thèmes de prédilection ? Et pourquoi ces thèmes ?

Mes thématiques sont surtout centrées autour de… la romance, je dirais ? Platonique ou même amicale, en vrai. J’explore beaucoup la dynamique du duo, dans le sens du renvoi de balle entre deux entités. C’est aussi pour ça que j’évoque surtout le cinéma en tant qu’influence, car je pense en premier en termes de dialogues, puis de scènes, puis d’univers.
Je me suis fait la promesse il y a environ 2 ans de ne plus écrire ou dessiner de mec cishet car il en existait assez. Ça m’était venu en dessinant un mini manifeste BD sur une feuille de plateau de resto kebab. Mais plus loin que ça, je place au centre du regard les identités marginalisées issues des communautés trans, non-binaires, intersexes et LGB.
Travailler la BD comme un médium et non uniquement comme un outil de storytelling m’a permis de réaliser des choses surprenantes, et faire de la bédé m’a beaucoup aidé dans mon propre coming-out. Parfois j’avais besoin d’écrire une idée, mais parfois elle avait besoin d’être soutenue d’un dessin pour faire sens dans son entièreté. C’est un truc que j’avais adoré explorer dans mon mémoire sur la bande dessinée trans : le mécanisme de déconstruction de lecture des images grâce à une imbrication étroite et indivisible du texte et de l’image. Par exemple, si un personnage est lu visuellement avec un genre assigné dû à un mécanisme de lecture stéréotypée, le texte vient directement corriger cette erreur de lecture en affirmant son vrai genre.

 

Un personnage assis presque face à nous sur un canapé regarde à sa gauche un écran d’ordinateur.

Un personnage assis presque face à nous sur un canapé regarde à sa gauche un écran d’ordinateur.

Quelle est la place du militantisme/activisme dans ton travail, comment est-ce que tu l’exprimes ?

J’ai dit que j’imaginais d’abord les dialogues avant tout le reste, mais en vrai de vrai, tout commence par la conception des personnages. La moitié du boulot est là-dedans : j’écris des persos capables de jouer plusieurs rôles selon l’histoire dans laquelle iels se trouvent, ainsi j’ai un casting récurrent, des thèmes récurrents, et un univers qui se construit de lui-même grâce à la constance de leur existence.
En parlant de ça, je pense surtout à mon perso Isa. Elle a été le premier personnage de la première BD que j’ai jamais réalisée – c’était en 2013, je crois ? Et depuis, elle est apparue dans une dizaine de mes récits. Avec toujours le même prénom, jamais la même vie, mais toujours le même visage et la même transidentité. C’est ainsi que se manifeste mon activisme : écrire toutes les histoires du monde avec seulement des persos trans dont tout le monde finit par tomber amoureuxe, haha !

 

Isa, le personnage cité ci-dessus, de profil, regarde vers la droite de l’image.

Isa, le personnage cité ci-dessus, de profil, regarde vers la droite de l’image.

Quel est ton regard sur les milieux de la BD et de l’illustration, qu’est-ce que tu voudrais voir évoluer dans ces milieux-là ?

Alors déjà que je t’ai répondu des pavés auparavant, là tu me poses une colle… Les milieux BD et illus sont divisés de toute part, entre le mainstream, l’underground mainstream, l’underground trash, l’indépendant, l’auto-publication… J’aimerais, en principal, plus de gentillesse et de sympathie entre les auteurices. Que les plus vieilleux et les plus expérimenté·e·s aident les plus en difficulté plutôt qu’iels les regardent mordre la poussière à cause d’une paranoïa constante de la concurrence directe immédiate.
Je voudrais plus de bienveillance. Plus d’ouvertures. Que celleux qui ont plus de voix dans les communautés éditoriales et dans les milieux aisés l’ouvrent pour celleux qu’on n’entend pas assez, ou mieux : utilisent leurs privilèges pour valoriser leurs paroles. Tout le monde s’en sortirait bien mieux !

Qu’est-ce qui a motivé ton choix de travailler en indépendant, et de passer par l’auto-publication ?

Au début, comme la plupart, c’était par manque de moyens et d’expériences. Puis, en y réfléchissant mieux, je savais que 1) on ne me publierait jamais car je n’ai pas un style populaire, et 2) qu’il allait falloir que je bosse et apprenne tout tout seul. Y’a beaucoup d’opportunistes dans le milieu de l’édition, et trop peu de ressources, monétaires comme informatives.
En tant qu’indépendant, je prends le temps de faire mes propres contacts et mes propres observations : j’ai appris à aimer mes collègues artistes-auteurices, à valoriser leur travail sans craindre que leurs réussites signifient mon échec, et à embrasser nos collaborations et nos échanges.

As-tu des conseils à donner aux jeunes illustrateurices qui voudraient se lancer en indépendant et/ou en auto-publication ?

N’idolâtrer personne. Se faire des ami·e·s, des contacts dans les festivals, en soirées ou à la bibliothèque mais ne pas hésiter à garder le numéro ou le mail de n’importe qui ; il y a des rencontres, par hasard, qui sauvent et permettent d’énormément avancer. Trouver un passe-temps en plus, genre le vélo, la broderie ou réaliser des courts métrages, n’importe quoi pour ne pas centrer toute son énergie sur sa production.
Être TRÈS patient·e. Et surtout ne prendre aucune affirmation comme vérité générale : ici je parais impératif, mais ce ne sont que des astuces qui correspondent à mon expérience et mes intérêts. Osez avoir des opinions, osez remettre en question les autres « plus » qualifié·e·s ou mieux connu·e·s. Remettez en question la notion même de popularité. Passez à la tisane plutôt qu’au thé ou au café : pétez un coup pour ne pas vous prendre non plus trop au sérieux.

 

Une page de webcomic : en haut, 2 personnages sont enlacés au lit, on peut lire en français et en anglais : « Je ne fais que des cauchemars. J’ai souvent peur de dormir. » Au milieu, il est écrit en anglais et en français : « J’ai choisi la vie ». En bas, un squelette dit : ‹ Regarde-moi », et un personnage pleure en disant « C’est vrai. Je le jure. »

Une page de webcomic : en haut, 2 personnages sont enlacés au lit, on peut lire en français et en anglais : « Je ne fais que des cauchemars. J’ai souvent peur de dormir. » Au milieu, il est écrit en anglais et en français : « J’ai choisi la vie ». En bas, un squelette dit : ‹ Regarde-moi », et un personnage pleure en disant « C’est vrai. Je le jure. »

Quelles sont tes inspirations, que ce soit dans ton style ou ton activisme ?

Dans mon style, je suis un énième bâtard tiraillé entre les inspirations manga et dessins animés de mon enfance. J’ai beaucoup de références inconscientes mais… En auteurices, je pourrais dire Atsushi Kaneko, Taiyo Matsumoto, Hiromu Arakawa. En œuvres, un mix de shojo magical girl [Ndla : catégorie de mangas mettant en scène des jeunes filles dotées de pouvoirs magiques], de gros bara poilus [Ndla : bara, catégorie de mangas de romance gay mettant en scène des hommes très musclés et très poilus] et de tous les chara design de Cartoon Network des années 1990.
J’adore Utena et Sailor Moon, l’esthétique Super Saiyan et celle de Ken le Survivant, Nicki Larson, tous les bouquins de Clamp… j’ai dévoré toutes les séries TV possibles, même Hamtaro est une inspiration je pense, haha !
Sinon en activisme, ah… Tellement ! Dur de tou·te·s les lister sans en oublier ! Bien sûr, Sophie Labelle, le collectif Bande de Déchets, Laurier The Fox, Morgan Boecher, Maïc Batmane, Tanxx, Sabrina Symington, la web-bédé Superpose de Ciaran & Hannah (s’il vous plaît, faites-vous plaisir et dévorez ce webcomic, c’est spectaculairement beau et intriguant, vous ne lirez rien de pareil), Guymauve, Eli Haswell, Patti Harrison (meilleure humoriste du monde), Alok Vaid-Menon, Hélène Mourrier… Bref, ça pourrait durer DES HEURES.
Et en films, au final : je suis à terre pour Tangerine, et mes films favoris sont Love Exposure, Lady Vengeance, American Mary, But I’m a Cheerleader et A Girl Walks Home Alone at Night.

Quel est le travail/projet dont tu es le plus fier jusqu’ici, ou que tu voudrais mettre en avant, et pourquoi ?

C’est difficile pour moi de choisir car il y a très peu de projets où j’ai pas injecté tout mon amour et toute mon inspiration… Mais si je suis courageux, j’avouerais que mon travail le plus important à ce jour est Scotty (boi), le webcomic expérimental surréaliste que j’ai commencé en début 2017. Il peut être lu ici. Je viens tout juste de finir le chapitre 1 et je ne sais pas quand je pourrai continuer à l’écrire car c’est une BD que je réalise quand j’ai du temps libre. Mais comme je l’offre en ligne gratuitement, je me permets d’expérimenter à fond toutes mes idées et mes instincts, c’est un trip des sens et de l’auto-exploration, du faux récit autobiographique bourré d’imageries fortes juste pour en mettre plein les mirettes des yeux et du cœur. De plus, chaque page est écrite en bilingue français-anglais, et retranscrite en dessous pour les gens mal-voyants. J’aimerais pouvoir y intégrer encore plus de nouvelles choses, genre de la stop-motion en pâte fimo, de la grosse 3D bien crade, des impressions sur tissu, un nouveau langage… Bref, que des idées, mais manque de temps et de financements, haha !

J’ai vu que tu as fais plusieurs projets en collaboration avec d’autres artistes, tu peux m’en dire plus ? Est-ce que tu trouves que ça a un intérêt particulier, que ça apporte autre chose que le travail en solo ?

Ah, le travail à plusieurs, c’est toujours un risque, et ça demande beaucoup d’énergie et d’investissement selon la personne avec laquelle on bosse. Par exemple, la série Utena Maniac que j’ai commencée avec Ima (Ima la Page) est parfaitement équilibrée car je scénarise chaque chapitre en une page de textes, et ensuite lui s’occupe du découpage et du dessin. C’est une série que j’aime beaucoup car, bien que je l’écrive, le résultat me surprend tout le temps…
En parallèle, le travail d’équipe comme celui de Le Secret des cailloux qui brillent (créé par Thomas Mathieu) a été un tout autre schéma d’investissement et de conception. Beaucoup moins facile, mais j’ai appris de mes erreurs et des concessions à faire lorsqu’on est une dizaine à être sur la même histoire. Du lot en sont sortis des personnages magnifiques, Gertrude Myrtille et Anna, pour lesquels j’ai un amour inconditionnel et dont je suis très fier.
Alors je ne sais pas si le travail en solo est mieux ou moins enrichissant que le travail en collab’. Ce sont deux univers tout à fait différents pour moi. C’est la (ou les) personne(s) avec lesquelles je crée qui décide(nt), au final, du bon et du mauvais de l’expérience. Au moins ça évite de tourner en rond ! Et travailler avec des artistes dont on admire le travail, ça permet de se pousser à fond pour les impressionner, haha !

 

Un personnage se tient face à nous, dans l’encastrement d’une fenêtre, cigarette à la bouche.

Un personnage se tient face à nous, dans l’encastrement d’une fenêtre, cigarette à la bouche.

Des projets en cours/à venir, prévus ou sur lesquels tu aimerais travailler ?

Plus que tout, j’aimerais trouver un équilibre entre mon travail BD et mes jobs alimentaires. Je ne cherche pas à être édité. J’aimerais pouvoir continuer à dessiner mes BD en cours, et j’ai quelques commandes intéressantes pour début 2018. Je suis toujours sur le qui-vive, et toujours avec au moins cinq choses sous le coude à faire. J’adorerais pouvoir faire une BD d’horreur ! Après BB Boit l’eau du Bain et Where Am I?, j’aimerais trouver le temps de donner forme à un slasher thriller qui aurait lieu dans un aquarium, avec un serial killer masqué et des poissons badass.
Mais mon vrai, vrai job idéal du monde entier ? Être payé à dessiner des histoires d’amour d’hommes trans bara.

 

Un personnage torse nu, tatoué, allongé sur une bouée en forme d’oiseau au milieu de bulles de savon, nous regarde.

Un personnage torse nu, tatoué, allongé sur une bouée en forme d’oiseau au milieu de bulles de savon, nous regarde.

Comment te soutenir/soutenir les illustrateurices qu’on apprécie ?

Comme disaient les jeunes gens des années 2000, lâchez des coms ! C’est le meilleur moyen de soutenir n’importe quel·le auteurice que vous aimez. N’hésitez pas à exprimer vos impressions sur leur travail, leur envoyer des petits messages d’amour et à partager auprès de vos proches ce qu’iels font !
Love you all!

Si vous aimez l’univers de Stc019, retrouvez-le sur sa page Facebook (Stc019, comix & fun) et sur Instagram (@stc019_comix_boi). Vous pouvez aussi parcourir son portfolio et le soutenir sur Patreon !