Amandine Gay, comédienne de profession, universitaire et réalisatrice, est une importante figure de l’afroféminisme français. Très largement suivie et reconnue sur les réseaux sociaux, elle a réalisé, à l’aide d’un crowdfunding, son premier film : un documentaire sur le racisme systémique (soit, comme pour le féminisme, une construction sociétale favorisant et alimentant le racisme, que ce soit dans les sphères privées ou professionnelles). Selon ses propres termes, Ouvrir la voix est « un film documentaire afroféministe, matérialiste et intersectionnel qui s’intéresse aux afro-descendantes d’Europe francophone ».

Un peu de contextualisation

Amandine Gay est la seule réalisatrice française noire à avoir pu sortir un long-métrage sur grand écran en France depuis de nombreuses années. En effet, Alice Diop n’a pu réaliser pour l’instant que des courts et moyens-métrages, dont le magnifique Vers la tendresse (son long-métrage La mort de Danton n’ayant pas bénéficié d’une sortie en salles), alors que Isabelle Boni-Claverie n’a actuellement travaillé que sur des œuvres télévisuelles, comme son documentaire Trop noire pour être Française. Amandine Gay se réapproprie ainsi un cinéma où les femmes noires étaient jusqu’alors absentes.

Jusqu’ici, il n’y avait que les blanches comme Céline Sciamma (Bande de filles) qui pouvaient se permettre de parler (maladroitement ou à grands renforts de clichés) des femmes noires sur les grands écrans français. Comme le fait remarquer la réalisatrice d’Ouvrir la voix, si son sujet avait été les banlieues délinquantes ou les migrations tragiques, elle aurait beaucoup plus facilement trouvé des oreilles attentives et des portefeuilles ouverts pour produire son film. À la place, elle a monté sa propre société de production et de distribution, Bras de Fer, pour faire son film dont ne voulait apparemment pas le CNC (Centre National du Cinéma et de l’Image Animée), cette institution si ouverte (non).

Le gouffre du racisme français raconté par celles qui le vivent

Ouvrir la voix est une sacrée claque, comme si toutes les afro-descendantes de France et de Navarre venaient délicatement poser leur main sur notre joue. La trace rouge qui reste aura le mérite de durer, tout comme l’impact du film sur notre petit cerveau étriqué. 24 femmes à l’écran, racontant l’une après l’autre l’expérience qu’elles ont du racisme, du sexisme et de l’homophobie conjugué·e·s, dans différents contextes. On parle sexe, religion, travail, vie familiale et amicale, mais surtout, on défonce l’idée d’une oppression individuelle, due à quelques vieilles raclures de bidet sans éducation.

Ce dont parle Ouvrir la voix, c’est de racisme systémique, d’une société qui, dans toutes ses strates, sous toutes ses coutures, discrimine et pénalise les personnes noires, et plus précisément ici les afro-descendantes. Pour traiter du sujet, Amandine Gay a donné la parole à des femmes d’horizons divers, qui ont chacune un vécu à la fois unique et collectif du racisme français. Elles sont blogueuses, militantes, danseuses, comédiennes, ingénieures et racontent, au-delà d’anecdotes de vie grinçantes, leur ressenti, leur perception du monde sous le prisme d’un racisme omniprésent.

Dans cet état des lieux, personne n’est épargné. Læ spectateurice est comme invité·e à suivre une discussion intime, entre l’interviewée et la réalisatrice, que l’on entend parfois ponctuer les remarques de ses invitées, hors-champ. Amandine Gay choisit, pour nous obliger à ne pas regarder ailleurs et à apprécier tout autant le propos que la beauté et la position de force de ces femmes, de les filmer en plan très rapproché, légèrement en contre-plongée, de concentrer la lumière sur leurs visages et leurs expressions. On ne peut détourner le regard puisque l’intégralité du cadre leur est dédié. Pas de distraction, ni de faux-semblants, les réactions sont spontanées et effrayantes de réalisme.

 

Affiche du film d’Amandine Gay, Ouvrir la voix.

 

On assiste à des discussions intimes à propos desquelles certain·e·s journalistes pourraient dire, comme l’un d’entre eux l’avait fait pour 120 Battements par minute, qu’ils ont « l’impression désagréable d’assister à une grande réunion de famille dont il[s] ne f[ont] pas partie et à laquelle il[s] n’[ont], en réalité, pas été invité[s] ». Sauf que comme pour le film d’Act Up, l’idée n’est pas ici de réunir, mais de dénoncer, de démonter une oppression vécue dans l’ombre, dont les médias (blancs) ne parlent pas, ou de manière extrêmement maladroite. Alors oui, en tant que blanc·he·s, ça pique, on se sent visé·e·s, mais le public intelligent saura dépasser le #NotAllWhitePeople et se remettre en question, ainsi que le système dans lequel il évolue auprès de ces mêmes femmes.

Je craignais, en allant voir le film, qu’il ne s’adresse qu’à un public militant, déjà à demi convaincu. Mais Amandine Gay et ses invitées savent parler à un public large et expliquent, les unes après les autres, certains termes sur lesquels celui-ci pourrait buter. « Afroféminisme », « afro-descendantes »,  « panafricain·e », « négrophobie » et « post-colonialisme » deviennent limpides dans leurs bouches, accessibles à la compréhension des moins détricoté·e·s d’entre nous.

Les rires et les pleurs seront aussi de la partie. On apprécie de voir enfin des concernées parler d’une oppression, avec leurs mots et leurs expressions, au lieu d’entendre un·e quelconque spécialiste blanc·he sexagénaire aborder brièvement le sujet sur France Télévisions. Les interviews sont entrecoupées d’aperçus du quotidien de ces femmes : on découvre ainsi la créatrice du collectif Mamans toutes égales, Ndella Paye, et la comédienne Amelia Ewu dans des étincelles de vie quotidienne qui sont autant de courtes respirations, bienvenues dans la suite des thématiques abordées.

Finalement, la seule chose que l’on pourrait un tant soit peu reprocher à Ouvrir la voix, c’est l’aspect condensé de ces vies, de tous ces détails et éléments vécus par ces femmes, qu’il nous faut digérer en quelque deux heures. Cela ne peut cependant qu’avoir un impact positif, puisqu’on a envie de revoir le film pour s’assurer de n’avoir rien loupé de cette nécessaire leçon socio-culturelle.

On peut espérer que ce documentaire ouvre la voie (wink wink) à d’autres films sur le racisme, à d’autres productions, donnant la parole aux oubliées françaises que sont les femmes noires et métisses. La France, spécialiste de la dénonciation des discriminations à l’étranger, reste en effet très discrète lorsque celles-ci se produisent sur son propre territoire et selon son propre système. Ce film, d’intérêt public, devrait être diffusé dans les écoles, son format se prêtant particulièrement bien aux extraits éloquents et choisis pour les élèves.

Nous ne pouvons par ailleurs terminer cet article sans vous recommander, non seulement d’aller voir le film, mais également de suivre l’actualité de ses interviewées, entre autres la membre du collectif Mwasi Fania Noël, les blogueuses Mrs Roots (@mrsxroots) et Kiyemis (@ThisisKiyemis).