Anna Ten et Anne-Sarah Faget sont les fondatrices de la Compagnie CAMPE, qui explore les thèmes du sexisme à travers des formes théâtrales. Malheureusement pour elles, à force de creuser ce sujet, elles se sont retrouvées avec plus de problématiques qu’au départ, et elles sont apparues trop nombreuses pour les explorer seules. Accompagnées d’autres artistes féministes, elles ont décidé de créer le Détour, un festival qui se déroulera dans les rues de Montreuil le 24 et 25 septembre prochains.

D’où vous est venu l’idée du Détour ?

Anne-Sarah : Depuis un peu plus d’un an, on a commencé à travailler sur un projet, nommé « Et j’ai pensé à la Révolte ». C’est une création théâtrale à partir de témoignages de femmes sur le sexisme et sur les violences dont elles ont personnellement fait l’expérience. Avec ces témoignages, on a réfléchi sur la complémentarité de ces discours. Chacune des femmes interrogées adopte un point de vue différent, et contrairement à ce qu’on pensait, elles ne subissent pas toutes les mêmes oppressions. En fonction de leur lieu de vie, leur travail, le cercle de personnes qu’elles fréquentent… La définition de la féminité change, les techniques pour s’y conformer aussi.
À partir de ce constat, nous nous sommes interrogé·e·s sur notre propre regard sur le sexisme, sur nos pratiques artistiques. Afin de garder un regard pluriel sur ces questions, on a eu envie de collaborer avec d’autres artistes, d’autres collectifs, qui proposent d’autres réponses à nos interrogations.

Anna : L’idée m’est venue personnellement car je pense que c’est un sujet très peu abordé dans le monde de l’art contemporain. Le sexisme et les violences faites aux femmes sont souvent condamné·e·s à rester dans le domaine de l’action sociale, des groupes de paroles et des associations alors que je suis persuadée que ce sujet doit donner l’essence à des œuvres puissantes et doivent être connues auprès du grand public. Et l’un n’empêche pas l’autre : on peut être femme, artiste et parler du sexisme. Regardons par exemple le travail de Niki de Saint Phalle, le fait de parler de son destin de femme n’empêche en aucun cas de créer de grandes œuvres. Il faut également que l’opinion publique change, les œuvres comme celles-là ne concernent pas que les femmes, elles questionnent le monde et notre société. Je tiens aussi à insister que nous ne voulions pas faire une programmation exclusivement féminine, c’était plutôt un hasard, mais ce n’est pas un concept de « l’art au féminin » que je déteste d’ailleurs ; comme s’il s’agissait d’une certaine minorité exotique qui fait de l’art.

 

Qu’est-ce que ça signifie, le Détour?

Anna : Un écart, le chemin parallèle. L’association avec le détour que l’on fait la nuit lorsqu’on est une femme, parce que l’on veut éviter les allées sombres. Mais le détour peut aussi se faire dans la tête. C’est comme si on allait quelque part, on avançait très vite sans prendre en considération les autres chemins, mais là il est temps de faire ce détour, de réfléchir à quelque chose que tout le monde essaie d’ignorer.

 

Les performances du festival explorent toutes des thèmes très différents, pourquoi cette diversité ?

Anne-Sarah : Un peu dans la même logique, chaque femme a un rapport au sexisme différent, nos préoccupations ou nos occupations ne sont pas toutes les mêmes, ainsi les barrières imposées par le genre ne sont pas les mêmes. En fonction de nos aspirations, de nos méthodes, nous ne rencontrons pas les mêmes limites. Par exemple Verônica Veloso, artiste du collectif Dodecafônico, travaille essentiellement dans l’espace public, elle arpente les rues en s’interrogeant sur les habitudes de chacun·e, sur les déplacements des foules… Dans sa pratique, elle a été confrontée à la question du genre, simplement parce qu’elle se trouve être Femme et qu’une femme « doit » respecter des codes pour circuler dans l’espace public. En disant ça je n’insinue pas qu’ils n’existent aucun code pour les hommes, simplement le fait de chercher, explorer différemment la ville, l’a mise dans une posture inhabituelle pour une femme, le sexisme dans cet exemple naît de la réaction des personnes présentes dans l’espace public.

Anna : Je pense que comme dans le féminisme en général, il ne faut jamais dire qu’il existe une seule vision « officielle », féminisme englobe plusieurs visions et offre un champ de la liberté pour chaque femme de combattre les inégalités dans la façon dont elle veut. Ce qui m’intéresse dans ce Détour, c’est d’expérimenter et d’interroger les différentes facettes du sexisme et du féminisme pour avoir une connaissance plus large de ce sujet.

 

Pourquoi aller dans la rue pour parler du sexisme ?

Anne-Sarah : Ce sont les propositions des artistes qui nous entraînent tantôt dans un espace confiné et intime, comme une salle de théâtre, et tantôt dans la rue, où l’expérience nécessite un public plus large, un passage qui n’est pas réservé à l’acte artistique. Deux propositions artistiques se déroulent à l’extérieur, la Dérive de Genre du collectif Dodecafônico et Ceremonial de New Collective, ce sont des formes qui nécessitent une interaction constante avec l’extérieur et qui interrogent la posture de la femme dans l’espace public. Par ailleurs, cette demande formulée par les artistes répond à une autre question que l’on se posait : comment décloisonner ces réflexions sur le sexisme et les ouvrir à un public non averti ?
Avec ces propositions les passant·e·s pourront être interpellé·e·s. Ce sera l’occasion d’inclure des personnes qui a priori ne viennent pas pour échanger sur ces questions féministes mais passent par hasard dans la rue.

Anna : Et principalement parce que le sexisme de rue c’est la choses que 100% de femmes connaissent dans leur quotidien. C’est la forme du sexisme la moins insidieuse, mais aussi la plus acceptée. C’est celle que tout le monde pourrait combattre en y mettant du sien chaque jour.

 

Quels sont vos plans pour le futur ?

Il y aura sans doute une prochaine édition en février 2017 mais nous ne réfléchissons pas en terme d’événement annuel, nous cherchons à faire émerger le maximum de projets liés à cette thématique. Nous aimerions que le projet prenne aussi d’autres formes moins conventionnelles, comme une plateforme internet sur laquelle on travaille : l’internaute pourra naviguer dans une ville dessinée et au fil de sa déambulation iel pourra découvrir les œuvres de nombreux artistes qui ont travaillé sur la thématique du sexisme. Par ailleurs, nous présenterons au mois de Janvier sur Paris, à la maison d’Europe et d’Orient, « Et j’ai pensé à la Révolte », notre pièce qui met en scène les témoignages que nous avons recueilli.

Le festival Détour : art et sexisme a pour objectif, le temps d’un weekend, de faire réfléchir autrement sur les thèmes du genre et de la rue. Les 24 et 25 septembre à La Fabrique MC11, 11 rue Bara à Montreuil. Plus d’infos sur la page Facebook.  


 

Marie-Do Fréval, une artiste en résistance

Écrit par Eva-Luna Compagnie Bouche à bouche   Rendez-vous la semaine prochaine pour deux autres entretiens !