Aye, Camarades ! L’article qui va suivre ne va pas être sympathique, ni léger, ni drôle. Vous feriez mieux de changer d’onglet. Ou même d’éteindre votre ordinateur, pour lire un peu. Du Lemony Snicket, par exemple.

Car je vais vous parler de sa série jeunesse Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire, qui est constituée de treize tomes et arrive sur vos écrans grâce à Netflix ce 13 Janvier !

Tout commence par un homme appelé Daniel Handler. Il vient de finir un roman appelé The Basic Eight (« Le cercle des huit » en V.F.), qui connaît un petit succès. Suite à cela, on lui propose un marché : écrire une série de livres pour la jeunesse. Handler, très inspiré par Roald Dahl et féru d’humour noir, s’y plonge. Ainsi naissent les Baudelaire, le Comte Olaf et bien d’autres personnages, ainsi que leurs mésaventures, qu’il signe sous le nom de plume de Lemony Snicket.

L’histoire est la suivante : Violette, Klaus et Prunille (Sunny en V.O.) découvrent un jour que leur maison a été réduite en cendres, et leurs parents ont malheureusement péri dans l’incendie. Dès lors, iels vont être baladé·e·s de tuteurice en tuteurice, le premier étant l’infâme Comte Olaf. Celui-ci, bien loin de se soucier de leur bien-être, ne s’intéresse qu’à leur fortune et cherche à tout prix à mettre le grappin dessus. Le trio va alors devoir faire face à bien des dangers et déployer des trésors d’ingéniosité pour se sortir des griffes de ce scélérat…

Oui, rien de bien original, vous direz.

Mais Snicket a un style d’écriture très particulier : pendant votre lecture, vous tomberez sur énormément de :

  • Jeux de mots : les titres anglophones sont des allitérations : « The Bad Beginning », « The Vile vilage », etc.
  • Des références littéraires : les noms des personnages sont bien souvent des clins d’oeil à des auteurs ou des oeuvres littéraires : les Baudelaire, oui, mais aussi Monsieur Poe, Esmé Squalor, le détective Dupin…
  • Du brisage de quatrième mur : vous les trouvez dès les quatrièmes de couverture où Snicket vous apostrophe par ses « Cher lecteur ». Mais vous y assistez également à l’intérieur du récit car l’auteur prend souvent des pauses pour livrer conseils et anecdotes.
  • Des jeux avec l’objet livre : pour celleux qui ont déjà lu ces livres, vous vous rappelez sans doute des deux pages noires dans Ascenseur pour la peur ? C’est un jeu avec l’objet-livre. Et il y en a d’autres comme la page à lire grâce à un miroir dans Le Pénultième Péril.

Les thèmes des Orphelins Baudelaire (pardonnez-moi mais j’abrège le titre) sont communs à la littérature jeunesse tout en restant adultes : on y retrouve le deuil, l’amitié, l’amour fraternel, le triomphe face à l’adversité, le passage à l’âge adulte… Mais rien n’y est édulcoré.

Ah, si autant pour moi. Damnés soyons-nous, les francophones, car la maison d’édition Nathan et Rose-Marie Vassalo, la traductrice, ont amoché le texte original de Snicket.

Bien des personnes anglophones ayant lu la version originale détestent la version française, et à raison. Que les titres français n’aient plus d’allitérations, ok. Mais que Vassalo change arbitrairement le prénom de certains personnages par goût personnel, ça plaît beaucoup moins aux fans (« Sunny » est devenue « Prunille », « Josephine », la tante « Agrippine » et « Quigley » s’est fait rebaptiser « Petipa » avant d’être à nouveau appelé « Quigley ». Logique, vous dites ?).

Et ceci s’ajoute au remaniement très édulcoré de certains passages, où les menaces glaçantes du Comte Olaf se font soudain beaucoup moins menaçantes ou où l’oncle des Baudelaire devient « un vieil ami de la famille » (ce qui aurait pu être très gênant si cet oncle avait décidé de faire une apparition dans les derniers tomes). Il y a donc peu d’étonnement que beaucoup de fans de la série préfèrent lire la version originale et conspuent la version française de Nathan et Vassalo.
Cependant, la version française reste correcte et est la plus accessible pour beaucoup d’entre nous, et c’est avec cette VF que j’ai aimé et adoré la plume de Snicket.

Illustration des Orphelins Baudelaire devant des ruines

Illustration des Orphelins Baudelaire devant des ruines

Malgré ces changements plus ou moins nécessaires, les Orphelins Baudelaire reste une série de livres très sombres. Snicket alias Handler ne voulait pas faire une série jeunesse stéréotypée, légère, niaise. Bien des thèmes en littérature jeunesse sont difficiles, comme énoncés plus haut, et il a voulu le montrer. Le deuil des Baudelaire n’est pas réglé en un tome, leur processus dure toute la série. Leur passage d’enfants innocent·e·s en adolescent·e·s et jeunes adultes qui connaissent le monde ne s’est pas fait en douceur : iels commettent des actes répréhensibles voire criminels. Et même si c’est pour la bonne cause, ça n’en reste pas moins des actes répréhensibles voire criminels.

Une des critiques que je retrouve souvent quand je parle des Orphelins Baudelaire c’est « Ah oui j’ai commencé à lire mais j’ai arrêté car ça devenait trop répétitif ». Et vous avez raison. La vérité est que Handler ne savait pas s’il allait pouvoir terminer sa saga, faute de contrat allant dans ce sens. Ainsi, pour ne pas trop impliquer les lecteurices et les laisser sur le carreau si la série ne continuait pas, les cinq/six premiers tomes sont effectivement répétitifs. Si vous avez abandonné votre première lecture, je vous encourage à la reprendre et quand vous aurez fini votre lecture, vous trouverez dans les premiers tomes beaucoup d’indices qui annoncent la suite des désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire.

Et une autre critique envers les Orphelins Baudelaire tient à son adaptation au cinéma en 2004. Personnellement, c’est en voyant le film que j’ai voulu lire les livres. Je l’apprécie : c’est un film sympathique et une adaptation pas trop ratée (Alan Moore, si tu nous lis…), avec une esthétique très fidèle à l’esprit des livres. Mais il y a quand même beaucoup de défauts : un méchant trop cartoonesque, un manque d’attachement au trio, etc. Ma collègue GingerForce a sorti une très bonne vidéo sur le sujet, et je vous encourage à la visionner.

Personnellement, c’est ma série jeunesse favorite, ce qui explique pourquoi mon mémoire de Master 2 s’est porté dessus. Si l’intrigue qui peut sembler simpliste, les Orphelins Baudelaire sont des livres très intelligents et avec un style d’écriture extrêmement particulier qu’on reconnaît entre mille. À travers son avatar de Lemony Snicket, Daniel Handler a réussi à construire un univers large et détaillé, proche de nous et pourtant si différent, gothique et loufoque (pour les fans, je vous conseille « Les fausses bonnes questions » alias « All the wrong questions », quatre livres sur la jeunesse de Lemony Snicket par Lemony Snicket).

En lisant ces livres, j’ai ri, j’ai pleuré, j’ai eu peur, j’ai été contente, je suis passée par toutes les émotions et souvent en très peu de temps. J’aime les personnages, tous, mêmes les méchant·e·s, mêmes les personnages secondaires car ils sont tous bien écrits, bien particuliers, stéréotypés mais pas caricaturaux. J’aime l’humour étrange de Snicket, comme quand il nous explique la différence entre « inquiet » et « anxieux » en prenant l’exemple de la cuisson d’un crocodile. Et j’aime également la poésie de Snicket avec ses poèmes à Béatrice et sa plume qui peut être si touchante. J’aime le trio Baudelaire, j’aime le fait que ce soit la fille qui bricole, le garçon qui est accro à la lecture alors que c’est souvent l’inverse. J’aime l’amour et le respect qu’iels ont les un·e·s envers les autres. J’ai même fini par aimer l’affreux jojo qu’est le Comte Olaf parce qu’on découvre, qu’au fond, il y a une explication à sa cruauté.

Ce sont des livres qui m’ont parlé aussi bien adolescente qu’une fois adulte, et qui sont aussi bons à lire qu’à étudier, car ils ont énormément de sens caché, de second degré, de petites choses que vous ne remarquez pas forcément à première lecture. J’ai aimé que ce soit sans fard : il y a des moments déchirants et l’ambiance est parfois morose, mais elle est réaliste. Oui, il y a beaucoup d’injustice en ce monde, de trahison, de gens fourbes… Mais aussi de bonnes personnes. Et je trouve que cette série montre très bien l’ambiguïté des êtres humains : les méchant·e·s ont des raisons d’être méchant·e·s et les « gentils » ne sont pas sans tache.

Le thème qui m’a le plus interpellée quand je les ai relus, c’est comment Snicket traite les relations entre enfants et adultes, comment il écrit les personnages d’enfants et les personnages d’adultes. Et ça a été le sujet de mon mémoire. Les enfants ne sont pas traité·e·s de façon simpliste, iels sont débrouillard·e·s, intelligent·e·s, sensibles. Ce sont plutôt les personnages d’adultes qui sont buté·e·s, cruel·le·s, loufoques voire bêtes : entre la Tante Joséphine qui a peur de tout au point de ne pas vouloir utiliser son four ou toucher une poignée de porte, le tyrannique proviseur du Collège Prufrock ou Jérôme d’Eschemizerre si terrorisé par sa femme qu’il cède à toutes ses demandes, les adultes devant s’occuper des Baudelaire ne sont pas des modèles…

Ce sont toujours les Baudelaire qui remarquent le déguisement du Comte Olaf, et ce sont toujours leurs tuteurices ou Monsieur Poe qui les ignorent pour découvrir (trop tard) qu’iels avaient raison. Les jeunes personnages sont montré·e·s comme plus clairvoyant·e·s et les aîné·e·s manquent souvent à leurs devoirs de protection envers les enfants. Mais il existe quelques personnages adultes qui sont présenté·e·s sous un jour positif car iels font une chose que Monsieur Poe et leurs tuteurices ne font pas ou peu : iels les écoutent et les considèrent comme assez matures pour comprendre le monde.

Les Orphelins Baudelaire

Les Orphelins Baudelaire

Pour moi, cette série montre les enfants et adolescent·e·s sous un jour très positif, en prenant clairement leur parti face aux discours des personnages adultes qui les critiquent voire accusent de divers crimes (comme les journalistes du Petit Pointilleux). Ni simplistes, ni caricaturaux, les Orphelins Baudelaire et leurs ami·e·s sont des jeunes épatants, chacun·e à leur manière.

Et chose importante pour moi : ce sont des enfants et adolescent·e·s géniaux et cela sans qu’iels aient de pouvoirs magiques. Ce sont des jeunes ordinaires qui font des choses extraordinaires grâce à leurs talents et leur intelligence. Malgré mon amour pour Harry Potter, j’avais parfois du mal à me retrouver dans les personnages (même si j’avais et ai encore mes préféré·e·s) car… ce sont des sorcier·e·s qui étudient dans une école magique, avec des potions, des baguettes, etc. Et en lisant les Orphelins Baudelaire, j’ai pu plus m’attacher aux personnages car iels sont des êtres humains comme vous et moi (sauf si vous êtes un·e sorcier·e, et, dans ce cas-là : je pourrais avoir une Chocogrenouille, s’il vous plaît ?), notamment Klaus. Klaus, le cadet de la famille, féru de lecture, qui n’est pas très grand, ni très fort, mais qui a une grande mémoire et sait utiliser ses lectures à bon escient pour aider ses sœurs. Et c’est notamment grâce à lui que j’ai aimé porter des lunettes et aujourd’hui, je porte des lunettes semblables à celles qu’il arbore dans les illustrations de Brett Helquist.

Cela fait deux ans que j’attends avec impatience la sortie de l’adaptation en série sur Netflix et je compte les jours jusqu’au 13 janvier. Le casting aux petits oignons (Neil Patrick Harris, quoi. Neil Patrick Harris.), les décors, les costumes, les dialogues, tout semble parfait. J’ai hâte de binge-watcher ça , et soyez sûr·e·s que vous lirez mon avis sur le sujet !

Tou·te·s à vos gâteaux à la noix de coco de l’Oncle Monty, je vous retrouve bientôt !

Je dédicace cet article à tous les Volontaires du forum La Pente Glissante.