J’ai rencontré Ginger from Venus il y a bientôt un an. Jeune femme pleine de peps et de créativité, passionnée d’arts et de cornichons, elle revêt (et se dévêt) la nuit (d’)une multitude de costumes colorés et variés.
Ginger est effeuilleuse burlesque depuis de nombreuses années, et elle a accepté de me parler de sa carrière et de l’effeuillage. En plus, cela tombe bien, c’est en ce moment la Semaine du Burlesque !

Découvrez le portrait de Ginger ci-dessous !

Qu’est-ce que l’effeuillage burlesque?

L’effeuillage burlesque est une discipline artistique qui mêle le strip-tease à l’humour. « L’effeuillage burlesque c’est une forme de strip-tease dans laquelle on s’attache plus au mot tease qu’au mot strip. […] La nudité est un prétexte à raconter une histoire. » explique Ginger from Venus.

Les effeuilleuses se dénudent sur scène, mais, si la nudité est le “clou” du show, ce qui passionnent artistes et spectateur, c’est la recherche et la mise en scène d’une histoire.

Ginger rappelle que l’effeuillage burlesque est à différencier de l’effeuillage tout court. Dita Von Teese par exemple, qui est souvent citée comme effeuilleuse burlesque, est à ses yeux plutôt une effeuilleuse.

Le néoburlesque est apparu aux Etats-Unis dans les années 90, provenant de la contre culture et du milieu rock et militant. C’est un renouveau et un hommage au courant burlesque né au XIXe siècle, mais dont l’âge d’or a eu lieu dans les années 1940-1950.

La notion de burlesque vient de burla, la farce et le côté humoristique est très présent dans le neoburlesque. Un humour traditionnel, mais aussi mutin, coquin ou joueur, rappelle Ginger from Venus. Elle explique qu’il existe aujourd’hui plusieurs courants dans l’effeuillage burlesque, tout n’est pas toujours glamour, comme le gorelesque par exemple. D’autres effeuilleureuses vont raconter des histoires plus tristes. Parfois la frontière entre effeuillage et effeuillage burlesque est ténue.

 

Ginger from Venus - Grease - crédit Emmanuel Vaney

Ginger from Venus – Grease – crédit Emmanuel Vaney

La naissance de Ginger from Venus

Ginger a commencé à prendre des cours d’effeuillage à Lyon en 2011. Proche des milieux biker, pin-up et tatouage, elle se rapproche de l’association Reservoir Girls, cherchant à offrir un cadeau à son chéri. Entre temps le chéri n’est plus chéri, mais elle décide d’aller au cours tout de même. Et sur place, c’est la révélation, elle se sent à sa place, tout semble naturel.

J’ai complètement découvert le truc, je me suis découverte moi. […] Une fois que je suis arrivée là je me suis complètement reconnue dans la discipline et je me suis dis « mais je veux faire ça, c’est ma place, c’est là où je suis, là où je dois être, je veux faire ça ».

Parmi les personnes qui donnent les cours, une femme au corps « hors normes », c’est ce qui a permis à la jeune effeuilleuse de réaliser que le burlesque était un endroit où elle pouvait se retrouver avec son corps.

Ginger from Venus est alors apparue, avec un pseudonyme né d’une erreur de teinture au goût de gingembre et de la réappropriation de l’idée généralement reconnue que les femmes viendraient de Vénus, réinventant la féminité cliché de notre société.

Ça a été une vraie libération pour moi. je me suis beaucoup affirmée en tant que femme, en tant que personne, ça a développé tout un côté créatif que je ne pensais pas avoir en moi […] j’ai découvert que je savais créer tout un tas de choses. j’ai acquis de nouvelles compétences […]. J’ai découvert qu’on pouvait ne pas avoir le physique typique, ne pas être sportive, ne pas savoir danser et savoir faire de l’effeuillage, savoir être effeuilleuse burlesque.

Aujourd’hui, Ginger donne même des cours à de nouvelle pratiquantes.

Quand je lui demande comment son entourage a réagi à sa nouvelle passion, elle m’explique que cela n’a pas été accepté du jour au lendemain. Mais petit à petit, sa mère et sa grand-mère notamment ont compris que c’était une activité créative, qui allait au delà de la simple nudité, ce qui les a amené à accepter plus facilement la nouvelle. Même si Ginger sait que sa famille ne viendra pas assister à l’un de ses spectacles.
Faire accepter cela à son conjoint peut aussi se révéler délicat, et Ginger préfère en parler très rapidement parce qu’elle a pu avoir de mauvaises surprises dans ses relations passées, même si celle-ci sont souvent dû à une méconnaissance de ce qu’est l’effeuillage burlesque.

Dans le milieu professionnel, il est plus difficile d’afficher ce côté d’elle. Désormais sa propre patronne, elle n’a plus le souci d’assumer cela auprès de sa hiérarchie.

De l’idée à la scène

Ce qui m’intriguait, c’était aussi de savoir comment naissait un numéro. Ginger from Venus m’explique que ses sources d’inspirations sont multiples. Quand elle participe au Wunder Kabarett à Paris par exemple, le show doit rentrer dans une thématique prédéfinie – la dernière était la lettre D – mais son inspiration peut aussi venir de quelqu’un qui l’inspire, d’une histoire qu’elle a côtoyée, d’une musique. À elle ensuite de retranscrire cela avec sa propre patte, et de transformer l’idée en spectacle. Ginger aime mêler les inspirations, les musiques et faire interagir plusieurs univers. Un des grands classiques de shows d’effeuillage burlesque est le show marin, mettant souvent en scène des pin-up Sailor Jerry. Ginger l’a revisité en mettant un scène un vieux marin qui commençait le show par déclamer Oceano Vox de Victor Hugo, avec une grande barbe grise et un couvre-chef de capitaine, avant de se lancer sur un effeuillage rythmé par In The Navy de YMCA. Et si le public ne comprend pas toujours le chemin qu’a pris la réflexion, si l’effeuilleureuse prend plaisir et a envie de rire de ce qu’iel présente, le public est conquis.

Le costume de scène est aussi primordial dans la création du show. « Le costume parfait ne se trouve pas tout fait » explique Ginger. Il est nécessaire de connaître les contraintes de l’effeuillage burlesque pour être capable de créer un costume approprié au show. C’est pour ça qu’une grande tradition du Do It Yourself s’est développée chez les effeuilleureuses, à laquelle Ginger ne déroge pas. Elle aime créer, customiser, inventer et réinventer ses costumes, laissant libre court à sa créativité. Des nippies pailletés aux coiffes de tournesol en passant par les soutien gorges à strass et les accessoires de scène, Ginger est régulièrement en train de tester et de coudre des costumes parfois glamour, parfois extravagants, mais qui savent faire leur effet.
Cependant, il existe des costumières au fait des contraintes de ces costumes, ce qui permet de pouvoir commander certaines pièces. Pour les costumieres : certaines sont aussi effeuilleuses comme Lily Verda aka Mlle Plum’ti, d’autres sont de jeunes créatrices du milieu comme Mademoiselle SoCat. Elles ne sont pas toutes costumières de métier. Et on peut leur commander des costumes entiers.

 

Ginger From Venus - l'abominable femme des neiges - crédit Laura Kerneis

Ginger From Venus – l’abominable femme des neiges – crédit Laura Kerneis

Effeuillage burlesque et militantisme

Être féministe et montrer ses fesses ?!

L’effeuillage burlesque est parfois mal vu par certains courants féministes. Whispers and Shadows, la troupe dont fait partie Ginger from Venus et qui a été créée par Gallïane Murmures est basée à Clermont-Ferrand. Sur place, elles ont déjà eu des problèmes avec des associations locales qui considèrent que puisqu’elles montraient leurs corps, elles n’étaient pas légitimes à parler de féminisme, qu’elles faisaient « le jeu du patriarcat ».

Le milieu de l’effeuillage burlesque est principalement féminin, et composé de beaucoup de militant·e·s. Il ne devrait pas être nécessaire de rappeler que pratiquer l’effeuillage c’est faire ce que l’on veut de son corps, c’est une réappropriation de son propre corps par la femme.

Pour moi c’est quelque chose d’important de dire aux femmes « vous pouvez être nue sans être un objet sexuel. »

Ce corps que l’on voit placardé, souvent dénudé, sur tous les coins de rue, pour vendre des yaourts aussi bien que des voitures. C’est ce concept de la femme-objet que les effeuilleuses combattent aussi.

Mais nous on est pas des femmes-objets, déjà parce que personne nous a mis toutes nues, on s’y est mis nous même, personne ne m’oblige à enlever mes vêtements, c’est moi qui choisis la limite de ce que je veux faire […] Je ne suis pas un corps sexuel.

Un art pour tous les corps

Le burlesque c’est pour tous les corps et pour tous les genres.

Dans une société au physique normé vu comme un idéal, le néoburlesque amène un espace ouvert à tous·tes, où la créativité, la passion et l’envie de raconter des choses sont les seuls attributs nécessaires.

Le milieu des effeuilleureuses burlesque se compose de femmes, d’hommes, cis ou trans*, de personnes non-binaires, de grand·e·s, de petit·e·s, de racisé·e·s, de blanches, de personnes valides et non-valides.

Ginger est une effeuilleuse grosse, donc en dehors des codes imposés par la norme sociétale. On retrouve aussi des effeuilleureuses non-valides. Certain·e·s artistes français·e·s performent avec une maladie, comme Bisou Belette. A l’international, on connaît aussi Mat Fraser ou encore Selene Luna, performeuse pour le Velvet Hammer et personne de petite taille.

On retrouve aussi des personnes racisées comme Loulou Champagne, une des effeuilleuses les plus réputées de France, Imogen Quest, effeuilleuse canadienne ou encore Sukki Singapora, originaire du Royaume-Uni. Cependant, là encore il existe peut-être une reconduction des codes sociaux liés au racisme, à l’exotisation des corps non-blancs, ou à la prégnance d’un physique normé blanc, mais ne se sentant pas légitime à parler de ce sujet, Ginger ne souhaite pas s’étendre sur le sujet.

Cependant, comme pour tous les milieux, le burlesque connaît ses travers, et se normalise en se développant. Ginger explique que le milieu du neoburlesque français connaît un discours à deux vitesses, où tous les corps sont invités à s’effeuiller, mais où la possibilité de le faire dépend du développement de la programmation de spectacles d’effeuillage. Or la programmation n’est pas toujours faite par des effeuilleureuses, et dépend souvent de l’attente du public. Et c’est là que l’on retombe dans les travers d’une société normée « parce que les gens veulent principalement voir des corps correspondant à une certaine norme de beauté. […] l’idée du burlesque pour tous et toutes est avalée par le rouleau compresseur de la société, et on a aujourd’hui, surtout en France, un burlesque très normé. »

La nudité est un prétexte à raconter une histoire, la nudité étant accessoire les gens ne s’attachent pas forcément à ça. Sauf quand vous êtes grosse […] À une fille normée on va lui dire « j’ai beaucoup aimé ce que vous avez fait », et à une fille grosse, à moi on va venir me dire « bravo, vous avez du courage de faire ça, il faut oser, je vous admire pour ça ». Moi parce que je suis une fille grosse j’ose, il faut que je dépasse quelque chose pour arriver à le faire. Alors qu’une fille normée, y a pas de question de dépassement apparemment, alors qu’au final on fait exactement la même chose elle et moi, on se fout à poil sur scène.

Faire comprendre aux gens que ce qu’iels pensent comme un compliment ne l’est en réalité pas est souvent complexe. Mais si ce type de retours n’est pas dans une volonté malveillante, ils enferment la personne grosse dans cet état de personne grosse, qui serait sous entendu comme un état problématique « et quand être grosse devient problématique ça s‘appelle de la grossophobie. »

Ginger raconte avoir déjà été refusée en booking uniquement parce qu’elle est grosse, principalement lorsque qu’il s’agit d’événements extérieurs au milieu burlesque et intégrant des shows dans sa programmation. De façon plus générale, quand les personnes bookent des effeuilleureuses pour leur physique et pas pour leur travail, cela lui pose problème.

On veut être jugé·e·s aujourd’hui sur la qualité de notre travail et pas sur ce à quoi on ressemble. […] Ce que je présente sur scène c’est pas un physique, je ne suis pas un corps sur scène, je suis une histoire, une émotion.

Appropriation culturelle

Les questionnements liés à l’appropriation culturelle sont aussi de plus en plus présents dans le milieu de l’effeuillage burlesque.

« On a pas envie d’être problématiques, d’être les oppresseurs, même si on l’est forcément à un moment de sa déconstruction, mais ce qui importe c’est d’arriver à corriger ces choses là pour ne plus être dans le problématique.» explique Ginger.

On voit par exemple beaucoup de shows reprenant des clichés stéréotypés d’autres cultures, comme celle des natif·ve·s américain·e·s, d’Hawai ou du Japon, de la part de performeureuses non-racisé·e·s. Ginger s’est posée, et se pose encore régulièrement la question dans ses numéros. « On est prêtes à entendre qu’on est problématiques et à corriger ça. » ajoute-elle. Il y a notamment souvent eu des shows problématiques, avec des blackface, contre lesquelles les effeuilleureuses se battent.

Respecter l’effeuillage comme un art à part entière

Photographie de Ginger par Nicolas Roger

Ginger from Venus – crédit Nicolas Roger

Il est souvent difficile pour les artistes de faire reconnaître ce qu’iels font comme un vrai métier. Dans le burlesque la problématique est la même, sauf qu’on rajoute un tabou lié au fait que les performeureuses enlèvent leurs vêtements.
Ginger explique que très peu d’effeuilleureuses vivent de leur métier, et que beaucoup ont un métier annexe. Celleux qui arrivent à avoir un statut d’intermittent·e ont aussi des cachets dans des compagnies de théâtre ou de danse. Pourtant, le burlesque, comme les autres arts, demande du temps de travail, de l’investissement pécuniaire aussi, avant d’arriver au résultat que nous verrons sur scène.
Et sur les événements non organisés par des performeureuses burlesques, il est difficile de faire comprendre qu’il s’agit d’une prestation méritant salaire. Les effeuilleureuses réfléchissent à comment remédier à cette situation. Faut-il créer un syndicat? Des grilles tarifaires communes ?

C’est pas parce qu’on se met à poil qu’il faut nous marcher dessus, qu’il faut nous manquer de respect, et le respect ça passe aussi par le fait qu’on est des artistes, qu’on a un statut d’artistes et que des artistes ça doit se payer.

Et il est encore très difficile d’amener l’effeuillage burlesque dans des lieux qui ne sont pas déjà habitués. Actuellement, à Clermont-Ferrand, Whispers and Shadows n’a plus de lieu pour performer. Selon Ginger, il existe une extrême frilosité des salles de spectacles et des collectivités à soutenir l’effeuillage burlesque. Mais l’effeuillage burlesque continue de se développer, à Paris notamment, où de plus en plus de salles accueillent des cabarets d’effeuillage burlesque. Valentina Del Pearls a même amené l’effeuillage burlesque au Festival d’Avignon.
« Encore un combat à mener pour montrer que ce n’est pas sale » confirme Ginger.

Ginger from Venus - Pauvre Minnie - crédit Emmanuel Vaney

Ginger from Venus – Pauvre Minnie – crédit Emmanuel Vaney

Des projets et des shows plein la tête

Il ya quelques temps, Ginger a publié un thread parlant de son expérience de personne grosse dans le burlesque et du problème de la normalisation des corps.

A la suite de cette réflexion, l’envie lui est venue d’organiser des cours d’effeuillage burlesque en non-mixité, ouverts uniquement aux femmes grosses.

Les femmes grosses ont besoin d’un espace safe, d’espace où leur corps n’est face à aucune discrimination. […] Moi j’ai eu la chance de prendre mes premiers cours avec une femme qui avait un physique un petit peu hors normes, je pense que ça m’a beaucoup aidée et confortée dans cette idée que je pouvais le faire. J’ai envie de pouvoir offrir cette sécurité là à des femmes grosses. J’ai envie de pouvoir leur partager mon expérience de femme grosse et d’effeuilleuse burlesque, de les aider à trouver cette confiance en soi, cette petite chose qui fait qu’elles se rendront compte que leur corps est beau et qu’elles peuvent faire plein de choses magnifiques avec.

Pour l’instant le projet est en cours de réflexion, et se mettra probablement en place sur Paris, plutôt qu’à Clermont-Ferrand.
En parallèle, elle recherche toujours une salle pour accueillir sa troupe à Clermont-Ferrand, où elle donne des cours ouverts à toutes.
Ginger réfléchit aussi à de nouveaux projets, pour montrer le burlesque sous toutes ses formes, des expositions, des conférences, des événements féministes etc.

Et elle performe évidemment, encore et toujours. Vous pourrez découvrir son travail à ces occasions :

  • le 28 avril pour la soirée « Drag my King #3 » à la Cantada II à Paris
  • le 6 mai pour le Wunder Cabaret « Wunder World », aussi à la Cantada II

Pour aller plus loin

Retrouvez Ginger from Venus sur Facebook, Twitter et Instagram, et allez découvrir ses shows sur Youtube !

Ginger vous conseille aussi :

  • Tournée de Matthieu Almaric avec la troupe du Cabaret New Burlesque (mais conseille de zapper ce qui n’est pas un show dans le film)
  • le documentaire Strip de Velours
  • Dans les lectures, il en existe peu ou pas en français. Elle conseille cependant deux ouvrages en anglais : Behind the BurlyQ et Burlesque : a living history
  • En français, une BD : Burlesque Girrl
  • Et pour conclure, Lili Godiva, une effeuilleuse parisienne a récemment publié un polar : Mort d’une effeuilleuse burlesque