À l’heure où j’écris ces lignes, une adaptation de Bécassine est en cours de production. À l’heure où je me cogne la tête contre le mur de désespoir culturel, Boule et Bill 2 est sorti en France (et se ramasse). Bienvenue dans le petit monde conservateur des adaptations cinématographiques françaises !

Disclaimer : étant donné l’incroyable quantité de BD, mangas et comics adaptés sur tous les formats possibles et existants au cinéma, il ne sera ici question que des adaptations franco-belges live (pas de film d’animation donc) de ces 5 dernières années, destinées à un public jeunesse et adolescent. Je précise également que certaines des BD ici adaptées me déplaisent mais qu’il ne s’agit que d’un point de vue personnel, qui ne reflète en rien la position générale de Simonae.
Et OUI, l’image du dessus est sale, à l’image de ce que j’ai dû visionner pour cet article.

Le cinéma français, on le sait, ne se porte pas extrêmement bien ces dernières années. Entre les « comédies » sociales aux vieux relents de racisme, sexisme, homophobie et transphobie (voir l’article perso de Luna), et les drames sociaux de parisien·ne·s divorcé·e·s en vacances en Bretagne, que reste-il de notre beau cinéma national ? Pas grand-chose, vu que le fond du panier consiste surtout en des adaptations de bandes dessinées plus ou moins anciennes, dans l’espoir de rameuter le public déjà acquis dans les salles obscures.

Malgré quelques exceptions à la règle, la grande majorité des adaptations live de BD au cinéma plonge tête baissée dans une représentation très premier degré des œuvres adaptées, même si celles-ci s’avèrent datées et dépeignent un monde qu’il conviendrait de remettre aujourd’hui en cause. Si Tintin avait été réalisé en France et non chez papa Spielberg, vous pouvez être sûr que l’aspect colonialiste et sexiste aurait été largement conservé, sans aucune remise en contexte de la BD d’origine.

Vous allez me dire, c’est un peu facile de tirer sur l’ambulance, surtout lorsque celle-ci n’est qu’hypothétique. Regardons donc un peu le paysage cinématographique français : pour cet article, j’ai regardé (et ai depuis lavé mes yeux à l’acide) Boule & Bill (2013), Benoît Brisefer et Les Taxis Rouges (2014), Les Profs (2013), Les Vacances de Ducobu (2012) et Tamara (2016). Des œuvres adaptées de BD diverses, tant sur le fond que sur la forme. Et NON, je ne parlerai pas de Valérian & Laureline, nous y viendrons le moment venu. Décortiquons donc un peu ce panel.

Boule & Bill

Adapter une bande dessinée des années 1970, une BD sans histoire longue mais aux strips humoristique d’une page, c’est un sacré challenge. Un challenge d’autant plus difficile que Boule & Bill reflète une image de la société française très proprette : maman est à la maison, papa travaille et le petiot ne sort pas des rangs. Les personnages n’ont que peu de personnalité et d’intérêt en tant que tels et seul Bill le chien sort du lot. Une BD très empreinte de son temps donc, aux mœurs aujourd’hui dépassées, sans remise en contexte, qui s’adresse au cinéma avant tout aux nostalgiques et à leur progéniture. Ceux-ci sauront apprécier l’image de la maltraitance animale (sic) qu’incarne Dubosc, sans pour autant se rendre particulièrement antipathique. Il est plus ridicule qu’autre chose et ni la muselière, ni l’abandon de Bill ne sont traité·e·s autrement que par le rire.
Ce qui fonctionne en cases de BD ne rend pas forcément bien à l’écran et Funky (oui c’est le nom du chien qui joue Bill) semble bien à plaindre. Le film essaie bien de se rattraper en ramenant Mai 68 et l’égalité (relative) des sexes sur le tapis, mais Marina Foïs s’écrase la scène suivante devant un principal d’école l’insultant de « mère démissionnaire », l’humiliant car elle travaille etc. Donc bon…
La cerise sur la pellicule étant peut-être la manière dont le voisin du dessous, dépressif, est traité : comme un « casse-bonbon » selon le personnage de Dubosc, qui surjoue sa maladie et réclame de l’argent en compensation. Creux, le film reflète surtout un souvenir semi-effacé de quelques strips d’une BD d’un autre temps.

Benoît Brisefer et Les Taxis Rouges

Peut-être l’adaptation la plus plate et en même temps la plus fidèle à l’œuvre d’origine. L’auteur de la BD, Peyo, n’est autre que le créateur des Schtroumpfs. Ses séries ont toujours été des œuvres légères, enfantines, sans le discours sous-jacent d’Astérix et Obélix par exemple. Mais là où les Schtroumpfs sont une icône de la pop culture (que vous le vouliez ou non), plus personne ne lit Benoît Brisefer, ou ne peut se sentir investi par son univers et ses personnages. Personne de plus de 8 ans à mon sens.
Pourtant, le film compte dans son casting Gérard Jugnot et Jean Reno, plus clownesques qu’autre chose dans leurs rôles respectifs, et tente d’intéresser un public à une romance (hétérosexuelle, obviously) entre deux personnages adultes.
C’est à peine si le film tient plus d’1h10 et l’on ne sait s’il a été réalisé pour les parents ou les enfants qui le regardent. Ce manque de ciblage pose en soi problème puisqu’un même discours, même léger, n’est pas tenu et reçu de la même manière à 6 ans et à 40 ans.

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Les Profs

Avec ce film-ci, je crains que l’on touche le fond du fond.
Lorsqu’en début de film on nous prévient que les profs choisis pour remonter le nombre de terminales obtenant leur bac sont les pires des pires, je ne pensais pas qu’on faisait allusion aux acteurices incarnant les professeur·e·s. Par où commencer… Christian Clavier et Kev Adams sont de la partie, ça devrait suffire à résumer l’esprit du film.
La présentation des profs est finalement assez cohérente avec le racisme et sexisme de la BD d’origine : la prof de français est une potiche sexy exotisée, le prof d’histoire harcèle une de ses collègues, le prof de sport aligne les plaisanteries racistes et grossophobes (points Jackie Chan et perruque pour une afro atteints en moins de 2 minutes avec les élèves), etc. etc. Entre agressions tant verbales que physiques des élèves et harcèlement des professeur·e·s, le film dépasse largement la BD en termes d’humour oppressif.
La fin est enfin digne de ses acteurs (le masculin est ici volontaire) : un beau discours sur la valeur de ces professeur·e·s, qui ont essayé, la raison donnée au fait d’être un cancre et aux profs d’être des raté·e·s.

Les Vacances de Ducobu

Chère suite d’un film qui n’aurait jamais dû voir le jour, Les Vacances de Ducobu remplissent elles aussi un bingo sur leurs 5 premières minutes : le format de la BD, ses personnages, son humour et son style graphique ne se prêtent pas à une adaptation cinématographique fidèle et linéaire. Comment remplir une heure trente de film avec des gags à base de coussin à prout et de « vas-y que je copie de toutes les manières possibles et imaginables ». Film de Philippe de Chauveron, à qui l’on doit Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu ? et À bras ouverts, Ducobu rassemble le peu de clichés sur l’école dont n’avait pas usé Les Profs : la première de la classe insupportable et antipathique, le professeur d’un autre temps (encore en blouse grise) et le cancre héros, sympathique personnage à qui l’on pardonne sa stupidité pour l’inventivité de ses tricheries et excuses.
Le plus fort étant que même dans un film pour enfants, le male gaze et le sexisme de bas étage sont omniprésents. Avec des personnages cartoonesques, (on peut espérer) volontairement ridicules, le réalisateur trouve encore le moyen de sexualiser les corps féminins. Même les enfants ont parfois l’air de se demander pourquoi tout le monde agit de manière aussi décalée et déplacée.

Tamara

Tamara est un cas particulier puisque la BD d’origine vient de deux auteurs et parle de la grossophobie vécue par une adolescente. Le film est également réalisé par un homme, et cela se voit : male gaze (sur des lycéennes –sic-), slutshaming, vision superficielle de l’adolescence et j’en passe. Les personnages n’existent que par leur attirance envers le sexe opposé et se résument à leur volonté de se fondre dans le moule de l’hétéronormativité (quitte à se forcer à sortir avec des personnes qu’iels n’apprécient pas réellement).
Les adultes ne rattrapent pas les adolescent·e·s puisqu’iels sont elleux-mêmes obsédé·e·s par l’idée du couple. Les adultes sont également aussi détestables que les lycéen·ne·s, pratiquant l’humiliation et la culpabilisation, que la mise en scène reconnaît comme efficaces.
On sent la bonne intention mais le propos du film n’est clairement pas maîtrisé : en une seule séquence, on passe de la dénonciation de la grossophobie à une réplique bien culpabilisante sur le fait de porter un maillot de bain en public en étant grosse. Ajoutez à cela une « blague » transphobe, les tenues léopard réservées aux personnages racisés et on est pas loin de remplir un beau bingo oppressif.
De plus, le fait que l’actrice choisie pour incarner le personnage éponyme ait dû prendre du poids pour le rôle, tout en restant bien plus mince que son alter ego de papier, avait fait couler de l’encre avant même la sortie du film. Si Tamara est grosse dans le film, moi je suis une mite en pull-over.

Ce qui ressort de la plupart de ces films, outre une volonté presque obsessionnelle de coller à la BD d’origine, quitte à nous en faire saigner les yeux, c’est le rejet d’une modernité dangereuse, malveillante : incarnée dans Boule & Bill par la famille, dans Benoît Brisefer par l’harmonie sociale et dans Ducobu, par la technologie. Pour des films destinés à un public jeune, ils ont le chic de s’en détourner par un conservatisme malaisant, quand celui-ci n’est pas induit par l’œuvre d’origine.

On pourrait se dire : « mais ce sont des films faciles à produire, pas cher et rentables ! » Boule & Bill a coûté 17,5 millions d’euros (le cachet de Franck Dubosc probablement) et n’a pas même atteint son seuil de rentabilité avec 74%. Pourtant, un deuxième volet est sorti en avril 2017. La palme revient à Benoît Brisefer, ses 8,8 millions de budget et son tout petit 9% de rentabilité. L’exception à la règle est cependant douloureuse puisqu’il s’agit du film le plus nauséabond de cette sélection : Les Profs comptabilisent, pour un budget de 11 millions d’euros, un seuil de rentabilité de 217%. Quand le public est aussi important et réceptif à ce type d’humour discriminant, réducteur et oppressif, il y a de quoi se poser des questions.

D’ailleurs, ces prochains mois vont sortir au cinéma de nouvelles adaptations (oh joie). On pourra ainsi se délecter d’une aventure de Spirou et Fantasio avec Christian Clavier dans le rôle de Champignac, d’une version teen-movie de Gaston Lagaffe et d’un Petit Spirou du réalisateur qui avait déjà massacré Au Bonheur des Ogres. Sans parler de Bécassine que je mentionnais plus haut. Les adaptations ont malheureusement de beaux jours devant elles.

Si vous êtes tenté·e·s de vous dire qu’il ne s’agit que de comédies légères, sans impact réel sur le public, rappelez-vous que ces films sont à destination d’un public jeune, de 6 à 16 ans (pour faire large). Et rappelez-vous que la culture réchauffée que nous dégueule ce genre de cinéma est aussi impactante qu’un Zootopia ou un Persepolis, l’humour oppressif en plus

Pour aller plus loin

De bonnes adaptations de BD jeunesse existent malgré tout au cinéma, le plus souvent en animation, technique qui se prête mieux au passage des cases à l’écran. Nous vous recommandons donc les films suivants, à voir en ayant ou non lu l’oeuvre originelle :

  • Les adaptations animées d’Astérix et Obélix (mêmes si elles ne se valent pas toutes)
  • Tous à L’Ouest
  • Le Chat du Rabbin
  • Lou ! Journal infime
  • Seuls