Je me suis rendue jeudi dernier (une grosse journée !) dans les locaux de Metropolitan Filmexport, la société de production et de distribution à qui on doit notamment la trilogie du Seigneur des anneaux ou encore Hunger Games, afin d’assister à l’avant-première de Loue-moi !, en salles le 5 juillet 2017.

Deborah François

Alison Wheeler

Deux femmes partagent l’affiche : tout d’abord Déborah François, découverte en 2005 dans L’Enfant, des frères Dardenne, récompensé à Cannes par la Palme d’or ; mais également Alison Wheeler, comédienne révélée au grand public par le biais des vidéos de la chaîne YouTube Studio Bagel et par ses chroniques pour France Inter.
Loue-moi ! a été co-réalisé par Coline Assous et Virginie Schwartz, qui s’étaient déjà essayées au court-métrage et dont c’est la première grosse production. Le film a été nommé pour le Prix du public au Festival du film de Cabourg, un événement ayant lieu chaque année en Normandie.

Le pitch : Léa (Déborah François) et Bertille (Alison Wheeler) sont les créatrices et gérantes d’un site internet sur lequel elles louent leurs services, endossant différents rôles pour le compte de leurs client·e·s. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’à ce que Léa soit engagée pour jouer la petite amie d’Arnaud (Benjamin Bellecour), un jeune homme homosexuel qui n’ose pas faire son coming-out auprès de ses parents. Léa est alors présentée à la famille d’Arnaud comme sa petite amie, mais découvre qu’il n’est autre que le grand frère de Raphaël (Marc Ruchmann), son ex-petit copain.

J’étais très sceptique face à la bande-annonce. Une comédie romantique française avec des personnages féminins qui se vendent littéralement… J’avais peur de tomber dans un manège de blagues relatives au viol ou de clichés sexistes navrants. À ma grande surprise : pas du tout.

Le premier point positif du film, à mon sens, c’est que les personnages ne se détestent pas entre elleux et ne sont également pas détestables. Ça a l’air de sortir de nulle part, mais je vous garantis que, pour avoir vu bon nombre de comédies françaises, beaucoup tournaient autour de personnes insupportables, « que vous allez adorer détester », ou présentaient des personnages dont on se demande pourquoi iels sont encore en couple vu la haine qu’iels semblent mutuellement se porter. Ici, pas du tout. Les personnages ont des défauts, mais sont appréciables. De la même manière, le couple formé par Bertille et Loïc (Arié Elmaleh) fonctionne très bien, on voit que les deux ont des points communs et une vraie tendresse l’un·e envers l’autre.

Deborah François - Charlotte De Turckheim - Bernard Menez

Le second point positif, c’est que les personnages sont réalistes. Ils ne sont ni trop parfaits ni trop maladroits, mais touchants et très justes. J’ai été très agréablement surprise par le couple formé par Charlotte De Turckheim et Bernard Menez, qui sont tout à fait crédibles dans le rôle des parents revenant en France habiter près de leur fille après la retraite du patriarche.

Ça faisait très longtemps que je n’avais pas vu de comédie romantique me faisant éprouver autant d’empathie pour ses personnages, surtout en France ; si le genre vous plaît, je vous conseille donc d’aller y jeter un œil (voire même deux, pourquoi pas).

Deborah François - Lionel Abelanski

À la suite de la projection, j’ai pu m’entretenir avec les trois acteurices du long-métrage.

Ginger Force : Y a-t-il des différences lorsqu’on tourne avec des réalisatrices plutôt qu’avec des réalisateurs ?

Déborah François : J’ai pas l’impression qu’il y ait vraiment une différence, si ce n’est qu’en général, quand on travaille avec des metteuses en scène, comme il y en a moins, on a plus tendance à travailler sur des premiers films. Alors il y a évidemment des metteuses en scène qui tournent beaucoup – il y a Catherine Corsini, Nicole Garcia… – mais il y a une relève qui arrive, donc en effet on a plus tendance à tourner avec des metteuses en scène qui font des premiers films. Mais, après, moi j’aime pas qu’on me dise qu’il y a des « films de femmes », ça m’énerve. On m’a posé plusieurs fois la question en tournée, c’est quelque chose qui me gêne. Oui, c’est un film qui est produit entre autres par une femme, il y a deux metteuses en scène, deux rôles principaux féminins, et un rôle masculin qui est quand même important dans l’histoire, mais j’ai pas envie qu’on dise que c’est un « film de nanas ». C’est un film avec des nanas dans les rôles principaux. Mais peut-être que les femmes sont ceci dit moins complaisantes en tant que réalisatrices. Les réalisateurs ont peut-être plus tendance à fétichiser les actrices, ou à tomber amoureux de leurs personnages, ça peut être beaucoup plus poétique. Il n’y a pas ce truc chez les femmes, qui vont être très cash, ne pas hésiter à dire ce qu’elles veulent… tout comme il y a des réalisateurs qui peuvent être très cash ! Les metteuses en scène ont été très délicates pour les scènes de nudité du film, mais tout comme des hommes peuvent aussi être très délicats, justement parce qu’ils ne sont pas des femmes, et qu’ils ont une forme de pudeur, et n’osent pas parler des scènes de nu.

Marc Ruchmann : C’est pas la première fois que je travaille avec des metteuses en scène. J’ai déjà travaillé avec des femmes, comme Diane Kurys, comme Christine Laurent, ou comme Julie Delpy, par exemple. Tourner avec une femme plutôt qu’un homme, c’est aborder d’autres sujets, avoir un autre regard sur les hommes, et j’aime bien le regard des femmes sur les hommes. C’est pas grand-chose, des petits détails. Ici, par exemple, mon personnage est réaliste… un peu normal, quoi. Pas sans défense, mais réaliste. C’est cool d’avoir un regard doux et bienveillant sur les mecs.

Alison Wheeler : Je trouve au contraire qu’en termes de réalisation, les femmes sont beaucoup moins complaisantes que les hommes, et beaucoup plus exigeantes, parfois.

Deborah François - Marc Ruchmann

Ginger Force : Je suis récemment allée voir Le Manoir au cinéma, qu’à ma grande surprise, j’ai beaucoup aimé. De plus en plus de vidéastes venant de YouTube débarquent au cinéma, comment la transition s’est déroulée ?

Alison Wheeler : J’avais déjà fait quelques apparitions au cinéma, dans des rôles secondaires, mais c’est internet qui m’a permise d’être vraiment visible et m’a rendue accessibles des rôles qui ne l’étaient pas avant. Puis, quand j’ai commencé à faire ce métier sérieusement, j’ai commencé à avoir des propositions et je me suis dit : « c’est à ça que je suis condamnée ? » On me propose beaucoup de rôles de femme-trophée, de femme blessée, de femme heurtée, de femme reloue, mais il n’y a pas de femme réaliste à laquelle je ressemble ou à qui j’ai envie de ressembler. Pas de femme avec de l’ambition, qui se bat, qui dirige les troupes, qui fait des blagues ! C’est dur de trouver un film où les femmes font de bonnes blagues, où les femmes sont drôles. Je suis hyper flattée de recevoir autant de projets. Si, il y a trois ans, on m’avait dit que je recevrais des scénarios, et que je pourrais dire si oui ou non je veux les faire, j’aurais chialé ; seulement maintenant, je lis les trucs et je me dis… ok, ça fait soixante-dix pages, mon personnage a dit huit phrases, et elle suit l’action, elle ne sert à rien. Ce n’est pas la vie ! Les femmes ne suivent pas les gens dans leurs activités, elles ont des rôles dans la vie des gens ! On a un rôle dans la vie, et il faut que ça transparaisse au cinéma.

Addendum : le titre du film ainsi que la communication autour (notamment en ce qui concerne la bande-annonce) laissaient présager pléthore de blagues et de réflexions sexistes sur la prostitution, ce qui bien heureusement n’a pas été le cas dans le film. Le premier réflexe des personnages autour des deux protagonistes est de penser que leur micro-entreprise cache une affaire de proxénétisme, mais le doute n’est jamais permis sur leurs activités réelles et les clients qui les appellent pour louer une escort-girl ou une prostituée sont proprement rembarrés. Bien que le sujet de la prostitution soit en opposition avec les idéaux et les activités des deux héroines, on n’échappe malheureusement pas à de la putophobie classique : la prostitution y est présentée comme une activité honteuse. Un sujet d’ailleurs abordé dans « Mes chères études », une autre réalisation avec Deborah Francois dans le rôle-titre.