Lorsqu’on lit, ou que l’on visionne quelque chose, on a parfois l’impression que le monde est désespérément hétéro, et que les personnes queer sont juste une minuscule parenthèse facultative. La représentation dans les médias et divertissements est un combat de tous les instants, et souvent balayée d’un revers de la main par les showrunners ou auteurices, ou, comble de l’offense, gratifiée d’un personnage fourre-tout, qui se veut seul représentant MOGAI de la série, du comic, du roman. Malheureusement, une « victoire » de représentation n’est jamais une fin en soi, et dès le moment où l’œuvre se retrouve adaptée dans un autre médium, ou traduite, le combat peut recommencer de plus belle…

Pas Vu Pas Queer

Alors, ne nous leurrons pas, la censure est souvent une raison des disparitions étranges de personnages queer. Imaginez les pauvres enfants qui s’évaporent dans un nuage de fumée à la vue d’un couple gay ? Il faut les protéger !
Un exemple culte se trouve être l’anime Sailor Moon. Sailor Neptune et Sailor Uranus sont un couple de deux femmes dans la version originale, et dans la version française elles deviennent… de très bonnes amies. Cela ne vaut pas la version américaine, où leur statut est changé à « cousines ». Cela est assez étrange, étant donné qu’elles sont montrées s’embrassant dans un flashback, ce qui implique que les censeureuses aux USA préfèrent l’inceste à l’homosexualité.


Très hétéro et familial, n’est-ce-pas?

Un peu plus tard dans la série, un couple de deux hommes, antagonistes, ne passe pas non plus.
Dans les versions francophones et anglophones du doublage l’un des deux est… affublé d’une doubleuse femme et considéré comme une femme. Il existe encore d’autres exemples dans la série du même acabit. Pareil pour Card Captor Sakura : la censure a totalement éradiqué, dans la version anglophone et dans une partie de la version francophone, toutes les allusions à des relations de même genre, avec des personnages primaires ou secondaires, allant jusqu’à cacher la relation entre deux hommes qui sont considérés dans la version originale comme des âmes sœurs transcendant l’espace-temps même. Pourtant, on garde le crush de l’héroïne de 8 ans sur un adolescent de 17-18 ans. Comme quoi, les mœurs semblent parfois mal placées.

Dans la série Moomin, que ce soit les dessins animés ou les BD, le couple de deux lesbiennes, représentation de l’autrice et sa compagne jusque dans leurs prénoms, dissimule un joyau dans une valise, métaphore de leur amour interdit. Pourtant, dans une majorité des adaptations, l’une des deux se voit changée en personnage masculin. La version britannique va plus loin : les deux femmes en couple se retrouvent frères jumeaux et sont rebaptisées Thingumy et Bob. Cela date d’une poignée de décennies. Mais même actuellement, on retrouve ce genre d’altérations, parfois effectuées de manière plus subtile. Par exemple, prenons Steven Universe : un couple codifié comme lesbien chante une chanson à propos de son amour. Cette chanson, en VF, devient une ode à leur… amitié. Heureusement après une assez large pétition, le studio de doublage a admis l’erreur et rectifié le tir. L’un des deux personnages de ce même couple est affublé d’un doubleur homme en Russie, pour pouvoir créer l’illusion qu’il s’agit d’un couple hétéro. La version britannique va même jusqu’à supprimer carrément une scène de danse entre deux personnes parce que seuls les couples hétéros ont le droit de danser en frôlant les limites du platonique apparemment.

Évidemment, les arguments souvent évoqués sont la protection de l’enfance, ce qui est ridicule, bien entendu, les enfants queer vont juste rester à souffrir dans le placard sans représentation plutôt que de devenir hétéro.

Sans passer par la case départ

Mais quid des comics ou BD dont les personnages ne sont pas hétéros ? Les adaptations en série, en film, devraient être donc conformes au personnage d’origine, et ainsi anéantir problème? En un mot comme en cent, non (J’aurais bien écrit cent fois le mot non, mais même pour moi, c’est une vanne lourde).
Dans les séries et films Marvel, DC, combien de personnages qui étaient, dans les comics, tout sauf hétéros, voient leur orientation respectée lors de l’adaptation ? Vous avez deux tentatives, et la réponse c’est zéro ou presque. Évidemment, dans ces cas-là on peut arguer qu’un film n’est pas une adaptation stricte, que la vision du réalisateur prévaut, et que c’est un univers alternatif… Mais l’orientation est un trait important d’un personnage, et de la même manière qu’on touche rarement à l’origin story d’un super héros, combien de fois, dans les 6 films où Spider-Man apparaît, par exemple, est-il en couple avec quelqu’un d’autre que les sempiternelles Mary Jane, Betty, ou Gwen ? Ces films nous prouvent donc que l’orientation importe, et pourtant quand c’est le tour des personnes queers… on oublie subrepticement. Tony Stark, Loki, Wonder Woman, Harley Quinn, Kitty Pryde, Mystique, Catwoman, Poison Ivy, Psylocke, ont en commun qu’iels sont bi·e·s ou pans.

Pourtant, dans les adaptations, soit on se retrouve avec absolument aucune interaction romantique ou sexuelle, soit, comble de l’indécence et l’invisibilisation, iels deviennent juste des intérêts romantiques pour une personne du genre opposé, sans jamais la moindre allusion, comme si on ne pouvait adapter la bisexualité qu’à moitié. Catwoman est toujours là pour être courtisée par Batman, Harley par le Joker, Tony par Pepper. Jamais rien de nouveau, jamais rien de différent. Une gifle de straightwashing qui nous rappelle encore que les séries sont faites par des hétéros, pour des hétéros. Un exemple particulièrement troublant est celui de John Constantine, qui a été adapté dans deux séries différentes par la même personne. Dans les deux cas, le personnage, bisexuel dans les comics, est devenu hétéro. Ici, on ne se contente pas de cacher une facette du personnage, il s’agit bien, selon les mots du responsable, d’une adaptation du personnage en version hétérosexuelle.

Jughead, sous l’effet d’un sort d’amour, a juste son appétit décuplé.

Ce dernier cas se retrouve aussi dans Riverdale. Bien que le personnage de Jughead soit aromantique et asexuel dans les comics (comme j’en parle dans un autre article ), au point où depuis plusieurs décennies il est montré comme étant amoureux uniquement de la nourriture, l’adaptation de Riverdale crache sur ça. L’équipe du programme a annoncé que Jughead, dans la série, ne serait pas ace. Cette déclaration arrive au moment où, dans la série, apparaît Ethel, une fille qui ne cesse de le pourchasser dans les comics, et où il se rapproche de Betty, allant jusqu’à l’embrasser. Dans les deux cas, il semblerait que, non content de lui arracher son identité, on lui rattache donc une hétérosexualité présumée. De manière amusante, cette même série applique un autre trope que les séries utilisent fréquemment : le queerbait.

Le queerbait consiste à agiter un élément codifié queer comme une carotte au bout d’un bâton, avant de nier en bloc son existence ou le remplacer par quelque chose de bien hétéro. Dans Riverdale, on retrouve dans le trailer un baiser torride entre Betty et Veronica… qui s’avère être juste une manière de devenir pom-pom girl. Quand la question a été posée sur ce baiser, l’équipe a confirmé que non, les deux personnages étaient bien hétéros, avant de conclure par « ce n’est pas une fanfic » (déclaration ironique venant d’une série qui se veut une adaptation sombre d’une BD humoristique pour un public adolescent, et dont la prémice est la mort d’un des personnages, premices typiques des fanfics tant décriées). Cela arrive souvent, deux persos qui sont hétéros mais flirtent « pour rire » ou se lancent des regards « qui n’engagent à rien ». C’est quelque chose qui tord les attentes des personnes en demande de représentation non-hétéro dans la fiction, à tel point que beaucoup d’entre nous, moi compris·e, sont épuisé·e·s et n’ont même plus la moindre attente de représentation décente.

Ça s’en va et ça revient pas

On pourra sûrement me reprocher de faire deux poids deux mesures : il arrive souvent que la fiction adapte un personnage de base hétéro en le rendant non-hétéro, plutôt qu’en introduire un nouveau, et je ne semble pas m’en indigner. Il y a une bonne raison à cela. Si l’on changeait l’orientation de la moitié des hétéros d’une adaptation, on se retrouverait quand même avec plus d’une dizaine de personnages hétéros, surtout avec la logique invisible de la fiction, où les personnages sont « hétéro jusqu’à preuve du contraire ».

Oui, évidemment, je préfèrerai avoir des personnes queers dès le début, mais il faut se rendre compte de l’histoire du médium. Pour obtenir un personnage non hétéro dans une adaptation de comics, il faut : introduire un personnage dans le comic, que le personnage lui-même ainsi que la série où il se trouve soient populaires, que les scénaristes suivants ne retcon pas l’orientation du personnage (une modification rétroactive d’événements), qu’il devienne une considération pour une adaptation, et que læ réalisateurice du film décide que l’orientation ne doit pas être modifiée.

À travers tout ça, il faut aussi se rendre compte que si le comic a de mauvaises ventes, la maison d’édition risque d’affirmer que c’est, non pas l’histoire, ou les pouvoirs du personnage, mais bien son orientation la cause du flop, et que donc « on a essayé, c’est fichu, on ne recommencera pas ». C’est un processus long, et peu fréquent. Pour comparaison, l’adaptation dont la source est la plus récente, c’est Runaways, qui contient trois personnages non hétéros, qui a été adaptée en série et sera diffusée dans les années qui arrivent, et dont la source est sortie en 2003. Cela nous donne donc un processus de minimum quinze ans entre la création d’un personnage dans un comic et son arrivée sur écran. Alors, pourquoi passer par ce chemin-là, quand on peut simplement modifier l’orientation de centaines de personnages bien établis dans un demi-siècle de comics ?

L’histoire est écrite par les oppresseurs

Bon, mais les biographies, les biopics, logiquement, se doivent, malgré des faits assez romancés, d’être précis et réalistes, non ? Là aussi, la réponse est tout sauf positive.

Prenons Frida, le film biographique sur Frida Kahlo. Frida était bisexuelle, et connue pour avoir eu des compagnes variées. Pourtant le film en montre juste une infime facette, avec des amantes qu’elle partage avec son mari, comme si cela n’était qu’une phase sensuelle et sexuelle, une critique biphobe assez fréquente chez beaucoup de personnes. Au final, outre cette phase, il ne se passe rien, elle reste montrée comme majoritairement la femme de son mari, comme si elle n’était pas bisexuelle, mais « hétéro curieuse » (pire expression après « égalitariste » quand même).

Passons ensuite à Léonard de Vinci. Il est connu pour avoir été en procès pour « sodomie », et affirmait que l’idée de la sexualité hétéro le dégoûtait. Combinant cela à d’autres éléments, la majorité des historien·ne·s s’accordent bien à dire qu’il était gay. Le réalisateur de la série Da Vinci’s Demons, qui avait pour principe d’inclure des éléments de fiction type SF dans la vie de De Vinci, avait promis que la sexualité du grand homme serait abordée. Du coup, beaucoup espéraient une représentation précise. Le résultat a été… décevant. Le procès pour sodomie a bien lieu, mais la seule déclaration du personnage à son sujet est que le sexe avec d’autres hommes était pure curiosité, et que « rien ne le définit ». À côté de cela, De Vinci couche avec des femmes, par désir et envie, pas par « curiosité ». C’est la seule allusion homosexuelle de la série. Pourquoi Goyer, réalisateur de la série, pensait-il que c’était assez ? Probablement parce que, comme le veut la logique du queerbaiting, donner des miettes aux personnes queer en matière de représentation, c’est beaucoup plus que ce dont on a l’habitude, et donc vu comme une avancée. Je n’ose même pas imaginer combien d’autres personnes célèbres se trouvent straightwashé·e·s comme ça, comme Lincoln par exemple, supposé gay dans le placard par beaucoup, avec des preuves assez conséquentes.

Même le film Imitation Game, sur la vie d’Alan Turing, se focalise très peu sur son homosexualité. Evidemment je ne pense pas que chaque film queer devrait avoir une scène de sexe, mais cela est tout de même étrange, étant donné que la vie sexuelle a justement été un facteur décisif de sa vie, causant son emprisonnement et sa mort, de ne l’évoquer qu’en passant, dans une scène. À côté de cela, on trouve par centaines des films sur des personnes ou des personnages hétéros qui n’ont aucun problème à les faire coucher, sans que ça n’ait une quelconque utilité pour l’histoire, juste comme ça, encore une fois, des films par les hétéros pour les hétéros.

La représentation est nécessaire pour évoluer et se construire. Il est donc décevant qu’une personne non-hétéro se retrouve dans aussi peu de modèles : l’adaptation serait un moment parfait pour apprécier l’apparition à l’écran d’une personne qui nous ressemble, mais qui, au final, devient Personne Hétéro #4298474, comme un jeu Pokémon où les 802 créatures seraient une variation de la même bestiole avec juste des ombrages différents. Que ce soit par homophobie ou hétérocentrisme, le niveau actuel est agaçant, et, je l’espère, changera bientôt. On mérite une fiction qui ressemble à la société.