Attention, cet article contient des spoilers à propos de l’entière première saison de la série Sweet/Vicious

Bonjour à tou·te·s !

Jenn Kaytin Robinson

Il y a quelques mois déjà, j’avais rédigé un article à propos de Sweet/Vicious, une série télévisée états-unienne diffusée sur MTV, et créée par Jenn Kaytin Robinson. Et après avoir vu les dix épisodes d’icelle, je me suis dit qu’il fallait vous en toucher deux mots.

 

En premier lieu : je n’ai jamais vu une œuvre filmique aussi juste en ce qui concerne les agressions sexuelles. Bon nombre de films ou de séries traitent le viol ainsi que le féminicide comme des sujets comme d’autres. Il y a par exemple le trope du « woman in the fridge », qui désigne ce cliché fatigant d’une vaste enquête policière débutant par la découverte d’un cadavre de femme, comme s’il ne s’agissait que d’un élément déclencheur aléatoire.

Le viol est également parfois pensé et filmé par les metteurs en scène comme des performances complètes : je pense notamment au Dernier tango à Paris, réalisé par Bernardo Bertolucci en 1971. Ce dernier a admis en 2013 que pour la scène de viol de l’acteur Marlon Brando sur Maria Schneider, respectivement âgés à ce moment-là de 48 et 19 ans, la jeune actrice n’avait pas été mise au courant de ce qui allait se produire afin qu’elle réagisse, je cite, « as a girl, not as an actress » [« comme une fille, pas comme une actrice »]. D’un commun accord avec Bertolucci, et avec lui seul, Brando a donc utilisé du beurre comme lubrifiant pour simuler une scène de viol avec Schneider.

Et quand la réalisation d’une scène d’agression sexuelle n’est pas problématique, c’est bien souvent son interprétation qui l’est.

J’ai commencé à taper dans la barre de recherche Google « cinéma viol romancé » : on tombe dès la première page de résultats sur des pages parlant de « scènes de cul non simulées », sur des listes de films « qui vont vous donner très chaud », sur « 10 scènes torrides du cinéma », sur des films « qui osent le sexe à l’écran »… des résultats nous rappelant violemment que le viol n’est au fond considéré que comme un acte sexuel passionné dans notre belle société.

Si tu vomis, vomis là-dedans.

SV3

Citons aussi le trope du « rape and revenge », apparu dans les années 70 pendant ce qu’on a tendance à appeler la « révolution sexuelle », et consistant à ne définir un personnage féminin que par le viol dont il a été victime, pour ensuite lui filer un flingue entre les mains afin de poursuivre et achever ses assaillants.

Sweet/Vicious évite tous ces écueils et s’en tire avec brio. Le pitch : deux étudiantes se griment en justicières vêtues de noir pour tabasser les violeurs impunis sur leur campus. Les agressions sexuelles sont parfois montrées, parfois suggérées ; dans les deux cas, elles le sont toujours du point de vue de la victime, ce qui ne fait que mettre en lumière le fait qu’une agression sexuelle n’a rien à voir avec une relation sexuelle, et que ça n’est de plus qu’horrible et glauque. Passage en revue des personnages principaux :

Jules

Jules

Jules : celle par qui tout a débuté. Étudiante sérieuse, réservée et mignonne comme tout, elle a été violée par Nate, le petit ami de sa meilleure amie Kennedy. À la fin de l’épisode 2, elle se décide à former Ophelia pour fracasser du violeur. En présence de ses ami·e·s, Jules est joyeuse, bavarde ; mais lorsqu’elle est en présence de Nate, elle est distante, et semble très intimidée, ce que personne ne relève dans son entourage. Par la suite, Jules évolue, d’abord en affirmant les yeux dans les yeux à Nate, et en public, qu’il l’a violée, puis en osant enfin parler dans son groupe de soutien des victimes, avant d’avoir une conversation à bâtons rompus avec Kennedy à ce sujet. Un des derniers plans du dernier épisode nous suggère également qu’elle apprend avec Tyler à renouer avec sa sexualité, alors que son viol l’avait psychologiquement et physiquement bloquée : Jules prend confiance en elle au fur et à mesure de la série.

 

Ophelia

Ophelia

Ophelia est cool. Mais genre : tellement. Elle partage les mêmes idéaux que Jules, et devient très rapidement sa partenaire de justice expéditive sur les violeurs. Alors que Jules est en apparence bien sous tous rapports, Ophelia, ses cheveux verts, son appartement concept et ses bongs géants (dont son préféré, LeBong James, qui mesure plus d’un mètre), en est radicalement éloignée. Lors d’une session de questions-réponses avec les producteurs et la créatrice de la série, nous avons également appris que son personnage est bisexuel, ce qui est suffisamment rare pour avoir le mérite d’être souligné : en effet, les personnages LGBT dans les séries télévisées sont trop souvent ou bien en arrière-plan, ou bien définis uniquement par leur sexualité, et connaissent fréquemment une funeste fin. Dans un autre registre, dès le premier épisode, on voit qu’Ophelia est très à l’aise avec le fait de coucher avec un homme juste pour une nuit, et elle ne sera jamais slut-shamée sur ce point. Et ça, ça fait du bien.

Harris

Harris

Harris est le meilleur ami d’Ophelia. Étudiant en droit, il se rend rapidement compte que le fait qu’il soit noir conduit à ce qu’on ne lui confie que des affaires portant sur le racisme. Lorsqu’il met la main sur cette histoire de vigilante sur le campus, il s’y investit à fond avec l’aide de Barton puis, lorsqu’il apprend qu’il s’agit de Jules et d’Ophelia, on le voit prendre ses distances : il comprend leurs motivations, mais ne peut se résoudre à les soutenir pour autant. Sa décision finale d’aider ses amies comme un agent infiltré est très courageuse, sans parler du fait que ça va à l’encontre du stéréotype de l’homme fait pour l’action et de la femme faite pour le seconder gentiment.

Kennedy

Kennedy

Kennedy est très touchante. Meilleure amie de Jules, elle voit cette dernière s’éloigner d’elle de plus en plus, voire lui mentir sur ce qu’elle fait de son temps libre. Elle a des doutes sur son amie, jusqu’à ce que Nate lui affirme les yeux mouillants que ses accusations de viol sont fausses, et que, complètement déboussolée, elle prenne le parti de son mec. J’ai eu beaucoup de rancœur contre Kennedy lorsqu’elle a choisi de soutenir Nate plutôt que Jules, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’éprouver de l’empathie pour elle : il s’agit de l’homme qu’elle aime, avec qui elle est en couple depuis des années. Lorsque Nate essaye de la forcer alors que tous deux sont au lit, et qu’elle est obligée de l’expulser violemment pour avoir la paix, Kennedy réalise que son petit ami est en réalité violent, et n’a cure de son consentement. La scène suivante, dans laquelle Kennedy retrouve Jules, endormie au milieu des rayons de la bibliothèque, et où elle lui affirme qu’elle sera toujours là pour la soutenir, m’a arraché des larmes (et à vous aussi, avouez-le). Le dernier épisode de la saison est très intéressant concernant Kennedy : malgré tout le soutien qu’elle apporte à Jules, cette dernière comprend que Kennedy fait le deuil d’une relation avec un homme qu’elle aimait, et dont elle souffre malgré tout du manque.

Nate

Nate

Nate, c’est le stéréotype du petit con parfait. Sportif, beau gosse, populaire, friqué, soutenu par son administration, on nous fait comprendre dès le premier épisode qu’il a violé Jules, mais on ne comprend que bien plus tard qu’il n’en a pas conscience. Alors que tous deux se croisent dans la cuisine de la maison de la sororité, Nate parle du viol de Jules comme d’une aventure sexuelle sans lendemain. Puis, alors qu’il est accusé publiquement de viol, Nate est soutenu par ses potes de fraternité, son coach et la hiérarchie de l’université, parce qu’il est sympa et très bon sportif. Nate, c’est la personnification du violeur dont on ne pense pas qu’il soit capable de faire une chose pareille. Nate, c’est le mec qui pense que « non » signifie « continue d’essayer », c’est le mec qui pense à son plaisir génital avant le consentement de sa partenaire, c’est le mec qui pense qu’être en couple donne accès à un droit de cuissage, c’est le mec qui pense que sa réputation est plus importante que la vie des personnes autour de lui. Et merde, qu’est-ce que cette revanche était jouissive.

Evan

Evan

Evan, c’est le petit cœur en sucre de la série. Il apparaît dès le départ comme un plan cul d’Ophelia, à priori peu friande de relations amoureuses. Par la suite, tous deux finissent par se rapprocher et former un couple très mimi (oui, mimi, il faut dire les choses comme elles sont). Le personnage d’Evan est d’autant plus intéressant qu’on apprend dans l’épisode final de la saison qu’une de ses voisines de couloir a été violée alors qu’il se trouvait à quelques portes de là ; se sentant coupable de n’avoir rien entendu, il décide de la soutenir et de prendre soin d’elle pour éviter qu’elle ne se fasse du mal.

Tyler

Tyler

Tyler devient rapidement le petit ami de Jules, mais est aussi, pas de bol, le demi-frère du violeur qu’Ophelia assassine dès le premier épisode pour défendre Jules. Le meurtre de ce dernier lui est d’ailleurs attribué par erreur par la police. Tyler est au fait des accusations d’agressions sexuelles de son demi-frère, mais lui-même est très respectueux du consentement de Jules : alors qu’iels sont sur le point de faire l’amour, elle est prise de panique, parce que cette intimité fait remonter en elle le souvenir de son viol. Tyler ne la force à aucun moment, ne la fait jamais culpabiliser, et ça fait du bien de voir ça.

Barton

Barton

Barton est responsable de la surveillance de l’université. Naïf, et un peu gauche, c’est un personnage globalement positif qui, lorsqu’il se rend compte que toutes les agressions ont lieu sur des violeurs impunis, va faire tout ce qu’il peut pour avertir sa hiérarchie afin de régler le problème. Mais l’homme se heurte à ses supérieurs qui, plutôt que de mettre en place un programme d’aide aux victimes, ou de tout simplement faire leur travail, le licencient. Il est le symbole même d’une administration qui encourage les victimes à ne pas déposer plainte afin de ne pas faire de mauvaise publicité au campus. J’ai beaucoup de sympathie pour Barton, un surveillant voulant rendre justice aux victimes de viol, mais réalisant bien trop tard qu’il n’est qu’un pion dans cette terrible machine qui se débarrasse de lui aussitôt qu’il sort des clous.

Miles

Miles

Miles est un personnage secondaire, mais qui a tout de même, je trouve, une certaine importance dans cette histoire. Lors de la soirée durant laquelle Nate viole Jules, Miles est tout goguenard à l’idée que son ami couche avec elle. Mais lorsqu’il apprend que Jules n’était pas consentante, comprenant ainsi qu’il ne s’agissait pas d’une bête histoire d’adultère mais bien d’une agression sexuelle, il est écœuré par le crime de son ami et prend ses distances avec lui. Dans un état second, il conseille aux deux vigilantes de retrouver Shelby, qui s’avère être la première fille que Nate a violé au lycée, et aide à mettre en place le stratagème permettant de faire tomber Nate.

Sweet/Vicious a reçu énormément de soutiens de la part de ses fans, trop heureux·ses d’enfin voir une série aborder justement la question du viol et de ses corollaires ; mais elle a également été accusée par des personnes de tout poil de mettre tous les hommes dans le même panier, et de les montrer comme étant tous des violeurs potentiels.

C’est une connerie.

SV2

En premier lieu, il y a des personnages masculins positifs : Harris rejoint à sa manière Jules et Ophelia dans leur lutte contre les agresseurs sexuels, Evan va de lui-même soutenir une victime de viol, Tyler est respectueux du consentement de sa partenaire, Barton veut faire bouger les choses au sein de l’université. Les personnages des violeurs ne sont pas forcément conscients qu’ils en sont ; dans le speech final qui vaut son humiliation publique à Nate, ce dernier affirme que les femmes sont consentantes 9 fois sur 10 alors même qu’elles disent non, avant d’ajouter que si elles ne le sont pas, sa parole vaut de toute façon bien plus que la leur.

En second lieu, c’est très furtif, je l’admets, mais dans l’épisode à la fin duquel Jules se décide enfin à parler dans le groupe de soutien qu’elle a intégré, on voit un homme dans l’assemblée. L’histoire ne dit pas par qui il a été violé, mais il est intéressant de voir que si les scenarii de la première saison se sont focalisés sur des femmes victimes de viols (puisqu’elles en restent statistiquement les plus touchées), la réalisatrice n’oublie pas pour autant les autres victimes. Jenn Kaytin Robinson a d’ailleurs confié lors d’une interview que si la série était renouvelée, elle voudrait aborder les viols et agressions sexuelles notamment chez les hommes, ou les personnes LGBT, ce qu’elle n’a pas pu faire dans la première saison.

À ce jour, on ne sait toujours pas si la série sera renouvelée, et j’espère sincèrement qu’elle le sera. Je vous encourage à utiliser le hashtag #RenewSweetVicious sur Twitter, et à faire entendre vos voix.

Nous avons besoin de nous soutenir entre nous ; et nous avons besoin de Sweet/Vicious.