Il y a quelques jours, nous sommes allées voir la pièce l’Âge libre au théâtre de la Reine Blanche dans le 18ème arrondissement de Paris.

L’Âge libre est une pièce jouée par les comédiennes de la Compagnie Avant l’Aube, Agathe Charnet, Inès Coville, Lucie Leclerc et Lillah Vial, et mise en scène par Maya Ernest. Elle est « sauvagement inspirée » par des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, mais collectivement écrite par les comédiennes. Cette pièce a eu le Prix du Jury du Festival À Contre Sens en 2015 et a obtenu le premier prix du concours national de théâtre étudiant du CNOUS en 2016.

lagelibre

L’Âge libre se déroule sur un ring de boxe et raconte les histoires d’amour des quatre jeunes femmes pendant leurs études. Les histoires se divisent en thèmes qui sont annoncés par une pancarte, comme autant de rounds d’un match de boxe.

Dans ce ring, les femmes parlent de leur colère, de leur déception, de leur doutes et de leur moments intimes.

J’envisage l’Âge libre comme la rencontre des Fragments d’un discours amoureux et d’une recherche artistique sur le rapport au désir des jeunes femmes d’aujourd’hui.

Maya Ernest

Le format de cette pièce peut dérouter celleux qui sont habitué·e·s à un théâtre plus classique : il ne s’agit pas d’une histoire avec un début, un déroulement et une fin, mais d’une accumulation de petites scènes, de chansons, de spectacles, avec un côté « performance artistique », qui peut surprendre. Le passage d’une scène à l’autre, avec à chaque fois un changement complet d’ambiance, d’interprète principale, peut perturber, mais c’est ce qui rend la pièce mémorable. Ce format sert le message des comédiennes, et est en accord avec le ring de boxe lumineux à l’intérieur duquel elles jouent, seul décor présent. Maya Ernest a voulu mettre en scène des « un enchaînement ininterrompu de scènes imagées et frappantes, à la façon de flashs photographiques qui éclatent avec vigueur avant d’être aussitôt remplacés », et c’est réussi : on reçoit plusieurs messages différents à la suite, parfois drôles, parfois dérangeants, toujours féroce, avec un enchaînement très rapide.

N’est-ce donc rien pour vous que d’être la fête de quelqu’un ?

Roland Barthes

Il y a une réelle proximité avec le public, qui est parfois sollicité. Ce côté très intimiste amplifie vraiment l’impact des scènes. Il y a également peu de décor, de costumes : ce choix de mise en scène évite de surcharger læ spectateurice d’informations, et permet de se focaliser sur le (très bon) jeu des comédiennes. Le violoncelle, joué par Inès, apporte beaucoup au spectacle.

L’Âge libre a été pour nous une expérience unique, et nous vous recommandons chaleureusement la pièce.

À noter : Un passage évoque le suicide, de façon assez crue. Certaines d’entre nous ont eu du mal à le supporter, alors que ça n’est pas un thème qui nous pose problème normalement, attention donc si c’est un sujet sensible pour vous. De même, pendant une autre scène, une des comédiennes croque dans un oignon cru, et en recrache les morceaux sur scène, ce qui pourrait être difficile à regarder pour des personnes émétophobes.

À la fin de la représentation, nous avons pu nous entretenir avec Maya Ernest, la metteuse en scène :

 

Pouvez-vous nous parler de cette pièce ?

L’Âge libre est une pièce adaptée des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes. C’est une forme courte, performative pour 4 actrices. Nous y évoquons notre rapport au désir, aux hommes et aux femmes que nous avons aimé·e·s. L’état amoureux à l’heure de l’âge libre.

fragments

 

Est-ce que vous avez d’autres projets en cours ?

Actuellement nous montons une autre pièce à partir du roman d’Annie Ernaux Les années, que nous avons adapté à nos années, des années 90 à aujourd’hui. L’Âge libre, c’est de l’écriture collective, c’est plus une écriture de l’intime. Je monte une autre pièce avec uniquement des comédiens hommes. C’est un peu une réponse à L’Âge libre, c’est plus écrit. Ça a été écrit par un jeune auteur sur la prostitution masculine hétérosexuelle . Ça permet de travailler sur la masculinité, et de travailler avec des hommes, ce qui est assez nouveau pour moi. Les comédiens ont à peu près le même âge que les comédiennes de L’Âge libre mais répéter avec un groupe d’homme est très différent. Le rapport à l’intime n’est pas le même.

les années

 

Comment avez-vous rencontré les quatre comédiennes de la pièce de ce soir ?

J’étais au lycée avec Agathe (Charnet, comédienne et journaliste, NDLR). Ensuite on s’est toutes rencontrées pendant nos études (sciences-po, prépa, studio de formation théâtral de Vitry) À la base, on ne voulait pas faire un spectacle « de femmes ». Quand les gens sont venus voir la pièce, quand la presse est venue, on nous a dit « ah, c’est un spectacle féministe, vous dites « clitoris » et vous êtes des femmes », alors que ce n’était pas du tout le cas. Ce n’était pas calculé, c’était un hasard. Évidemment, nous sommes féministes, on n’était pas militantes à la base, on l’est devenues par la suite, mais les gens nous ont catégorisées dès le départ. La non-mixité masculine n’est jamais questionnée, mais la non-mixité féminine est toujours immédiatement remarquée. Dès qu’il n’y a que des femmes, on fait passer ça pour un choix. Après, au sein de la compagnie, on a des féminismes différents. Il y en a qui sont plus punk, d’autres qui sont plus dans un féminisme institutionnel, mais en tout cas on a toutes été assez choquées d’avoir été cataloguées. On a eu un retentissement mais uniquement sur le fait qu’on ne soit que des femmes. Alors après, si on nous demande, bien sûr qu’on le dit, oui nous sommes féministes, et on a construit un discours dessus, mais c’est quand même un peu triste de voir que nous sommes considérées comme des femmes avant tout. Il y avait quelques mois, on avait fait une parodie de la publicité de Beigbeder pour Dim, et notre vidéo a fait un buzz, du coup on a été invitées dans des médias pour en parler. C’était assez gênant. Certain disent que les femmes ne veulent pas jouer dans de grandes salles, mais qu’elles ne veulent faire du théâtre de l’intime, dans des petites salles. C’est un peu un cercle vicieux, c’est-à-dire qu’on leur propose jamais de grandes salles, donc évidemment, elles montent des spectacles pour des petites salles, et en même temps il doit y avoir une forme d’auto-censure aussi. C’est pour ça aujourd’hui qu’on monte d’autres projets, comme avec le roman d’Annie Ernaux, qui s’empare de politique, et non plus de féminité. On n’a plus envie qu’on vienne nous voir en nous disant « vous parlez de sexe, de féminité, c’est intéressant ». Oui, bien sûr, c’est intéressant, mais on peut aussi prendre la parole sur plein d’autres sujets, il faut faire bouger les lignes et prendre la place qu’on ne nous donne pas.

Infos pratiques

  • Théâtre de la Reine Blanche (métro La Chapelle ou Marx Dormoy)
  • Jusqu’au 11 juin
  • La pièce dure 1h