(Attention, Spoilers)

L’annonce récente de la présence d’un personnage gay dans le film La Belle et la Bête a provoqué de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, avec d’un côté une homophobie à peine dissimulée et de l’autre, des congratulations pour ce fait d’armes historique pour les studios Disney. Pourtant, la communauté queer ne se réjouit pas autant de cette nouvelle. La question se pose donc de savoir si cette représentation est une bonne représentation pour les personnes queer (spoiler, la réponse est cachée dans le titre de l’article) et pourquoi pas exactement ?

Alors, ne passons pas par quatre chemins et abordons le problème qui se pose immédiatement à la vue de quiconque : le nom du personnage. Petit conseil, Disney, si vous voulez avoir l’air d’écouter, comprendre, et représenter une personne gay, la première personne officiellement non-hétéro de votre histoire (enfin si on ignore la situation Chang Mulan Ping, hein), évitez de prendre celui dont le nom est à la fois une insulte psychophobe, et une chute en soi. Sincèrement, Disneyland doit être pavé des même bonnes intentions que l’enfer, parce que pour imaginer comme bénéfique la phrase suivante : « Le premier personne gay de Disney s’appelle LeFou », il faut vraiment manquer d’une certaine dose de recul. Alors évidemment, ce n’est qu’un nom, mais dans les productions de Disney, les noms ont un sens. Belle se prénomme ainsi de manière assez logique. Pat Hibulaire, Sinker le squale (Couler, en anglais), Mordicus… Les antagonistes ont souvent un nom qui reflète un trait de caractère ou la personne qu’ils sont. Donc si, le fait qu’il s’appelle LeFou importe.

Parlons maintenant du personnage en soi. LeFou est ce personnage qui sert toujours de comic relief. Cela veut dire qu’il détend l’atmosphère, qu’il fait quelquefois des blagues, et que la plupart du temps il en est la chute. Il a un côté lourdaud, bouffon, pathétique, c’est une sorte de gag ambulant, et jamais un personnage en trois dimensions. Qui plus est, c’est un personnage dont les interventions, en plus d’être donc de piètre qualité, sont rares et brèves. Il est un antagoniste secondaire, voire tertiaire.

Quid de sa relation avec Gaston ? Eh bien, il se trouve en être l’acolyte malmené, tapé, mais qui reste à lui lécher les bottes, par admiration, crédulité, et manque de jugeote, supportant l’abus et chantant les louanges de Gaston, obéissant au moindre de ses ordres. C’en est au point que, bien avant ce film, des dizaines de « blagues » douteuses sur la sexualité du personnage fleurissaient. Donc le film, en rendant ce personnage gay, cède à ce stéréotype, à cette vanne pitoyable, afin de perpétuer le trope du personnage gay secondaire qui bave sur un personnage hétéro et macho et qui se laisse utiliser comme défouloir de sa violence malsaine et comme amplificateur d’estime de soi, et dont la sexualité devient la chute d’un humour à hérisser les poils.

La preuve en image. Enfin, en images qui bougent.

Parlons ensuite queercoding. Le concept de queercoding est qu’un·e antagoniste se voit attribuer une codification queer, par des caractéristiques ou des stéréotypes affiliés. En général cela se retrouve dans le côté snob ou sophistiqué du personnage, dans un maniérisme lent et voluptueux, une aversion des efforts physiques et du travail, et une verve caustique et cynique. On retrouve aussi fréquemment la couleur violette, associée à l’homosexualité. Cela se retrouve chez Jafar, Scar, Ratcliffe, Shere Khan. De même, le design d’Ursula s’inspire de Divine, une célèbre drag-queen. Le fait d’avoir toujours ces codifications chez des antagonistes peut malheureusement créer une notion de rejet de quiconque arborant ces traits dans la « vraie vie » chez l’audimat, voire de la violence. C’est associer les codes queer à une opposition. Donc pour Disney, qui utilise le queercoding avec un grand nombre de ses antagonistes, le fait que son premier personnage ouvertement gay en soit un n’est pas anodin. Disney donne l’impression de tomber le masque, pour laisser s’exprimer plus clairement ces codes stéréotypés. Les conséquences, malheureusement, pourraient en être augmentées.

Une chose qui me gêne surtout, c’est le fait que Disney, et l’équipe du film, semblent s’autocongratuler d’avoir fait ce changement. Beaucoup de personnes les félicitent. Pourtant des changements plus flagrants auraient pu avoir lieu, par exemple considérer Lumière et Big Ben comme un couple, ou créer une version féminine de la Bête. Au final, ce changement est somme toute assez nocif, surtout pour le premier personnage gay dans un Disney. Mais si des personnes pensent que mieux vaut ça que rien, je propose donc de me pencher sur comment cela est abordé dans le film.

L’équipe du film répète qu’il y a une scène explicitement et exclusivement gay, importante pour LeFou. En réalité, dans le film, les scènes intéressantes sont peu rassasiantes et peu nombreuses. Pour commencer, le terme « homosexuel » n’est jamais prononcé. Pas une fois. On a des personnages qui demandent à LeFou pourquoi il s’acharne avec Gaston, qu’il mérite mieux. LeFou se blottit dans les bras de Gaston qui le repousse pendant une chanson, et quand Gaston lui demande pourquoi il est célibataire, LeFou réplique en plaisantant qu’il est trop collant. Un peu plus tard, pendant l’attaque du château, trois sbires de Gaston se font attaquer par une penderie qui les affuble de perruques, de robes, et de maquillage. Deux d’entre eux affichent du dégoût, mais le troisième est tout sourire, chute d’une blague que je n’ose pas chercher à comprendre car elle me paraît être de trop mauvais goût. Vers la fin du film, LeFou est à un bal et tandis qu’il danse avec une femme, il remarque un homme, le dernier du trio précédent, et décide de d’aller danser avec lui. C’est une scène courte, et tellement de potentiel perdu.

Après tout, c’est un film Disney. Pourquoi il n’aurait pas le droit à une fin heureuse ? Ou même un simple baiser ? Au final, j’ai juste l’impression qu’on nous jette les miettes d’un gâteau rassis et périmé, afin d’accumuler la thune de personnes queer pleines d’espoir qui sera brisé en constatant un énième stéréotype, un trope classique, et pas ce que l’on mérite.

Je n’ai rien contre un personnage gay antagoniste, au contraire, je suis fan de l’autrice Val McDermid qui fait ça avec brio. Mais quand l’orientation sert à grossir le porte-monnaie, en en faisant un strict minimum, j’enrage. Quand c’est le seul exemple de personnage queer parmi un catalogue si vaste, je fulmine. Je pense aux jeunes enfants non-hétéros pour qui ce film Disney risque d’être la seule introduction à un personnage queer pendant des années, voire plus. Cher Disney, prendre un personnage stéréotypiquement gay et « méchant », et le rendre moralement gris et semi-explicitement gay, sans même lui donner une relation plus prononcée qu’une danse avec un autre mec pendant quelques secondes, ce n’est pas le changement dont nous avons besoin. Ce n’est pas ce que nous attendons. Ce n’est pas une avancée sociale qui doit être félicitée. Le jour où l’éventail de personnages queer sera aussi varié que les personnages hétéros, cis, allo et compagnie dans vos films, là je serais heureuxse. Là vous aurez fait une bonne chose, une chose nécessaire. En attendant, avec des amis pareils…