Il fait beau, il fait bon (sauf à Lille, je peux en attester) et on se retrouve pour le club de læcture comme tous les mois ! En Avril, nous avons lu des autrices récompensées pour leur œuvre ou pour un ouvrage en particulier. Dans mon cas, ce fut un mois à bande dessinée avec La Parenthèse d’Élodie Durand et Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh.

La Parenthèse parle d’un sujet fort : l’épilepsie.
L’autrice nous raconte son parcours personnel et médical, des premiers symptômes de la maladie jusqu’à sa guérison inattendue. En plus du récit en lui-même, elle a incorporé des dessins qu’elle a réalisé « à côté », qui montrent sa façon de vivre l’épilepsie voire de la subir. Elle a vécu des moments difficiles à cause de cette maladie et du lourd traitement médical qui lui était lié, et aucun d’entre eux n’est édulcoré. Élodie Durand fait la part belle à ses parents et leur soutien, surtout celui de sa mère qui a été un grand pilier pour elle. Le dessin, en noir et blanc, est très simple : deux points pour les yeux, pas de détails poussés ni de fioritures.

C’est une BD qui m’a beaucoup touchée puisque je me suis reconnue dans certains instants d’incertitude face à une maladie qu’on connaît peu ou mal (dans mon cas, la fibromyalgie). Élodie Durand aborde aussi la difficulté à se réinsérer dans une vie ordinaire après une longue maladie qui laisse des séquelles physiques et/ou mentales, ce qui me concerne également. La Parenthèse est une BD très juste, très touchante et qui a la grande qualité d’expliquer l‘épilepsie et le vécu d’une jeune femme qui en a été atteinte.

Pour plus d’informations sur l’épilepsie,vous pouvez lire l’article de Neminemo ici.

Le bleu est une couleur chaude est une BD plus connue du grand public, notamment grâce à son adaptation cinématographique, La vie d’Adèle. Bon, concernant celle-ci, je me contenterai de donner mon opinion via cette phrase mythique de La Cité de la Peur : « Je n’écrirai rien sur ce film, c’est une merde ! ».

Cette BD raconte la vie de Clémentine, une adolescente qui, dans les années 90, tombe amoureuse d’une jeune femme aux cheveux bleus, Emma. D’abord révoltée par la découverte de son homosexualité (« Les filles, ça sort avec les garçons »), celle-ci va commencer à l’accepter au contact d’Emma qui, de simple crush, devient l’amour de sa vie.

Le dessin est très beau avec une insistance sur la couleur bleue (le titre, logique, tout ça). Même si je l’ai lue adulte, j’ai eu beaucoup de sympathie pour Clémentine et son questionnement, ses peurs par rapport à son coming-out, la réaction de ses proches. J’ai aussi apprécié Emma et Valentin, le meilleur ami de Clémentine, mais c’est bien l’héroïne qui m’a le plus touchée. Je pense que beaucoup de personnes queer pourront se retrouver dans ce récit qui est triste car il tourne autour du deuil du personnage principal (je ne spoile pas, c’est dit dès la première page de la BD). Ceci sonne d’autant plus vrai que Julie Maroh est elle-même lesbienne, et on peut penser qu’elle a puisé dans sa propre expérience pour écrire Le bleu est une couleur chaude.

J’ai lu la BD à sa sortie bien avant que le film soit un projet, et… j’ai pleuré en la lisant pour la première fois. Et pour la seconde. Et encore après. Je pleure toujours à la fin en fait, même encore aujourd’hui.

Petiteminipizza a aussi lu une BD ce mois-ci :

Pour ma part, j’ai (re)lu la bande dessinée Tu mourras moins bête (sous-titre : “Mais tu mourras quand même !”) de Marion Montaigne (mais je triche un peu, c’était le tome deux). Cette BD de vulgarisation avec ses petites histoires me plaît toujours autant que quand je l’ai lue la première fois. Les dessins sont simples mais sympathiques, et correspondent parfaitement au thème de la BD : le corps humain et la médecine. Un ouvrage parfait pour toute personne s’intéressant à la biologie, sans prérequis et que je vois comme un bon tremplin pour des ouvrages plus enjargonnés.

Shamrodia s’est elle attaquée à un classique de la littérature française :

En Avril, j’ai lu L’amant, de Marguerite Duras. Ce livre rentre parfaitement dans le thème puisqu’il a reçu le prix Goncourt en 1984 et le prix Ritz-Paris-Hemingway en 1986. Cela faisait quelque temps que je voulais le lire, ayant été particulièrement touchée par le film Hiroshima mon amour et par le scénario très poétique écrit par Duras. Ce livre m’a permit de retrouver le style très musical et rythmé qui faisait la beauté du film. Son écriture est extrêmement belle et reconnaissable, poésie à la fois rapide et répétitive, lancinante et mélancolique.

Ce roman est une autofiction, c’est-à-dire une autobiographie largement romancée. Si la principale trame de l’histoire est la liaison de la narratrice avec un riche Chinois quand elle avait quinze ans, Duras aussi parle de ses rapports avec sa famille, sa relation aimante mais compliquée avec sa mère, sa peur et soumission face à un grand frère violent et tout puissant, et surtout son amour incommensurable pour son petit frère, qui mourra jeune et loin d’elle. Au départ, j’avais peur de tomber sur une histoire assez glauque entre une fille mineure et un homme beaucoup plus âgé mais elle laisse transparaître que même si c’était une relation entretenue, c’était elle qui en avait le contrôle. Une situation plutôt taboue et dérangeante se retrouve sous la plume de Duras être le tremplin d’une découverte sensuelle, un éveil à la sexualité et à la manipulation féminine. Duras nous raconte cette relation bizarre, qu’elle sait pertinemment vouée à l’échec, où elle exploite l’amour passionné que le « Chinois » éprouve pour elle pour entretenir sa famille et son propre plaisir. Amour qui ne semble pas partagé, et qui nous permet d’apercevoir les problèmes de classe et de race entremêlés dans l’Indochine colonisée des années 1930.

Un livre rapide et fluide, qui se lit très vite malgré les ruptures très fréquentes dans la narration, qui peuvent être un peu perturbantes si on n’est pas habitué·e à l’écriture de Duras

Paprika a lu pour la première fois la trop peu connue Alice Munro :

J’ai découvert ce mois-ci une autrice nobellisée, rien que cela. Les Lunes de Jupiter (1982) est un recueil de nouvelles dont le fil rouge s’avère être l’entre deux générations, le passage d’une époque à une autre. Les personnages principaux, tous féminins, se promènent et se remémorent une Colombie Britannique et un Ontario d’un autre temps, faisant corps avec leur propre passé. Des femmes ordinaires, qui se construisent selon leurs origines, leurs rencontres et leurs névroses. La lecture est facile mais les propos abordés parfois durs : classisme et sexisme font partie intégrante du récit (même si ce ne sont pas des vues partagées par l’autrice), et Munro dépeint avec beaucoup de détails les états d’âme de ses protagonistes et l’univers oppressif dans lequel elles évoluent. J’ai beaucoup apprécié le soin apporté à l’environnement entourant les personnages, lorsqu’elles se souviennent et racontent leur propre histoire : ce n’est pas l’action qui prime mais l’appréciation des multiples micro événements qui nous façonnent et nous impliquent dans la vie. Ces femmes paraissent à première vue banales, fades voire faibles, mais force est de constater à la lecture de leurs histoires que ce sont des battantes. Leur monde peut nous paraître extrêmement éloigné, du fait de l’époque et du lieu, mais cela n’empêche pas de s’identifier à elles et d’éprouver énormément d’empathie pour toute cette palette de femmes. La traduction de 1989, très fidèle au texte d’origine, ne réduit par ailleurs en rien la qualité de l’oeuvre. Je recommande pour celleux qui voudraient déguster un moment de mélancolie, de compassion et de douceur légèrement amère.

Carmille_NA a carrément lu deux livres présents dans la liste d’Avril :

Pas pleurer de Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014 « de la vulgarité » pour un certain monsieur, est une histoire de famille. Et plus exactement, une histoire de femmes. Lydie Salvayre, l’autrice, se met en scène avec sa mère, Montserrat Monclus Arjona et lui laisse la parole pour que celle-ci raconte l’été 1936 qu’elle a vécu en Espagne, été de toutes les libertés avant la guerre, et avant la dictature.
Montserrat destinée à servir les riches propriétaires de sa ville change son destin en « ouvrant sa gueule » pour la première fois à quinze ans et en disant non. Non à son avenir tout tracé, non à l’ordre établi, non à sa condition de femme pauvre. Elle va vivre un été parfait, cristallisé dans sa mémoire, même lorsqu’elle est à présent une vieille femme malade. Lydie Salvayre, comme autrice et comme fille, lui rend hommage en laissant sa voix parler, en donnant vie à son franco-espagnol bien particulier.

On sent la tendresse exaspérée d’une fille qui a entendu mille fois la même histoire, mais qui a encore la patience de l’offrir au public. On compatit avec Montserrat prisonnière d’un système qui la dépasse et finit par la rattraper lorsqu’elle tombe enceinte, et qu’elle est forcée d’épouser Diego, le fils des propriétaires, pour sauver les apparences. C’est là que l’histoire familiale, à un double-niveau, croise l’Histoire. Le fond du roman, c’est la guerre civile espagnole qui commence en juillet, lorsque les républicains, camp qui regroupe notamment des anarchistes comme le frère de Montserrat, s’opposent aux nationalistes.

Le roman n’est jamais pathétique, l’autrice explique qu’en accord avec sa mère. Celle-ci alors âgée de dix-sept ans fuira l’Espagne en sang avec sa fille aînée, Lunita, et ne versera pas une larme et avancera à pied, avec tant d’autres gens, vers la France où elle s’installera. Elle résistera à sa peur et son inquiétude en pensant à sa fille et son futur, avant elle. Pas pleurer est un portrait magnifique d’une femme qui a vécu l’Histoire, et qui, grâce à sa fille, n’en a pas été effacée.

J’ai aussi lu Beloved. Dans Beloved de Toni Morrison, les mort·e·s reviennent à la vie. Le roman s’ouvre sur cette phrase « 124 was spiteful. Full of baby’s venom » qui donne le ton. Le bébé en question est Beloved, une des filles de Sethe, morte en bas-âge et qui hante à présent la maison où elle vit avec Denver, son autre fille. Surprise, c’est une histoire de fantômes ! Les deux femmes vivent isolées de la communauté, sans que l’on sache trop pourquoi, si ce n’est qu’elles vivent dans une maison hantée autant par un fantôme littéral que les regrets du passé, qui seront exposés dans la deuxième partie du roman.

Mais le roman prend une autre tournure très rapidement, lorsque Paul D, un ancien esclave comme les deux femmes, les rejoint et chasse l’esprit de la maison. Il s’y installe et commence une relation avec Sethe, et tente de se lier à sa fille, créant ainsi un air de bonheur pour la première fois depuis des années dans la maison. Mais un fantôme en appelle un autre, et une nouvelle présence s’installe dans leur foyer, une jeune femme qui apparaît de nulle part, ou plutôt d’après le texte « qui sort de l’eau », vêtue de noir, et qui attend les personnages sur leur palier. Elle ne sait pas comment elle est venue ici, pourquoi, qui est sa famille, et elle se fait appeler « Beloved. »

Pour Sethe, elle est la réincarnation de sa fille morte, une deuxième chance après que Paul a chassé son esprit de la maison. Pour Denver, elle est la sœur qu’elle n’a jamais eue, une personne de son âge, fascinante. Pour Paul, elle est une menace, un danger potentiel qui ne s’explique pas.
Le roman est une histoire du passé, du passé esclavagiste des Etats-Unis, comme on apprend à travers les nombreux flash-back la vie de Sethe comme esclave jusqu’à sa fuite. Mais également, une histoire familiale, celle d’un groupe de gens désunis qui vont tenter de vivre ensemble, sans pouvoir le faire. A partir du moment où Paul vient vivre avec les deux femmes, il rompt l’équilibre dans lequel elles vivaient, et Beloved est une quasi-justice poétique. Chasse un fantôme par la porte, il se fera inviter par la fenêtre. Si Beloved est bien de chair et de sang, elle est mystérieuse, et n’a pas de passé, contrairement à Sethe, qui a essayé de mettre derrière elle sa vie d’avant.

L’œuvre ne s’arrête pas à cette forme de réalisme magique, où les morts ne sont pas vraiment morts et où les vivants ne sont pas elleux-mêmes. Elle est également une histoire des États-Unis. La dédicace sur laquelle s’ouvre le livre est aux « Sixty Million and More », le nombre estimé de personnes noires mortes pendant la traite d’esclaves dans l’Atlantique. Le « more » lui s’adresse aux autres, trop souvent oublié·e·s. Que faire des souffrances morales et psychiques des esclaves ? Le personnage de Sethe est un exemple du stress post-traumatique qu’iels ont pu vivre.emple du stress post-traumatique qu’iels ont pu vivre.

ET EN MAI, ON LIT QUOI DE BEAU ?

En Mai, lis ce qu’il te plaît… Et ce qui nous plaît ici, c’est la poésie, puisque le titre de notre thème du mois est « Printemps Poésie » !

Et mine de rien, ça n’a pas été facile de trouver une liste de poétesses à vous proposer.
Déjà car si vous tapez « poétesse » dans Google pour commencer vos recherches, il ne vous propose rien : il faut taper “femme poète” pour ça. Ensuite car certaines d’entre elles n’ont pas été traduites en français comme Edna de St Vincent Millay ou Rupi Kaur.

Mais grâce à l’aide de mes collègues et de certain·e·s d’entre vous sur Twitter, j’ai pu vous dénicher quelques œuvres de poésie pour ce beau mois de Mai !

 

Profitez bien de l’arrivée des beaux jours et de vos læctures, et rendez-vous le mois prochain !