Ici Paprika, calée sous mon plaid, le chat sur les genoux, pour vous conter le club de læcture du mois. Et quoi de mieux avec ces conditions réunies (si le réchauffement climatique nous en laisse le temps) que de relire de bons vieux classiques de littérature ?

VOUS AVEZ LU QUOI CHEZ SIMONÆ ?

Avant de trouver de nouveaux volumes sous le sapin et de les dévorer d’ici la fin de l’année, plusieurs titres ont été lus par la rédaction ce mois-ci. J’ai de mon côté relu pour la millionième fois Persépolis de Marjane Satrapi, qui, depuis sa sortie en intégrale parallèle au film animé en 2007, n’a jamais vraiment quitté ma table de chevet.

On y suit la jeunesse de l’autrice, grandissant à Téhéran et vivant la chute du Shah, la révolution islamique iranienne et les atrocités qui la suivent, depuis la guerre Iran-Irak jusqu’au régime autoritaire de Khomeini. Le récit ne se concentre pas uniquement sur les événements politiques qui englobent l’enfance et l’adolescence de Marjane, mais également sur ses questionnements, sur sa réflexion, en tant qu’enfant, puis adolescente, à propos du monde tourmenté dans lequel elle tente de trouver sa place, de se reconnaître.

C’est une œuvre forte, entièrement en noir et blanc, sans dégradés de gris, franche. La rondeur du trait de Satrapi tranche avec la binarité violente de ces deux couleurs et avec la dureté de son histoire, cette dernière étant autobiographique. J’ai toujours plaisir à la relire, pour retrouver l’évolution de cette enfant dont le regard sur son univers parfois apocalyptique se révèle toujours juste : parfois dramatique et réaliste, parfois drôle et cynique, constamment en quête de réponses et de repères. Grand huit émotionnel garanti avec un personnage pour lequel on a tant d’empathie qu’on a du mal à refermer la BD.

Attention cependant, l’œuvre peut s’avérer dure à la lecture, non pas du fait de sa forme, mais de son fond, puisqu’il y est notamment question de bombardements, de meurtres, de torture et de racisme.

J’ai également lu Rebecca, de Daphné du Maurier (dont nous parlions déjà le mois dernier). Je ne connaissais jusqu’alors que l’adaptation d’Alfred Hitchcock de 1940, qui montrait déjà son goût pour la torture psychologique des personnages féminins et son intérêt envers les caractères ambigus. Rebecca raconte l’histoire d’une jeune femme, dont le nom nous restera inconnu tout au long du récit, qui voit son récent mariage empoisonné par le souvenir persistant de la première femme de son mari, Rebecca de Winter. Le livre de Daphné du Maurier, écrit en 1938, déroule son intrigue à la même période, mais dans un contexte noble très éloigné des réalités de l’époque et des troubles socio-politiques qui l’agitent.

CW et TW : blackface, appropriation culturelle, exotisation, harcèlement moral et tentative de suicide.

L’autrice, sans aborder frontalement le sujet, parle beaucoup de classisme dans cette œuvre. En effet, les jeunes épouxes dont il est question viennent de milieux sociaux diamétralement opposés, notre héroïne étant une orpheline, dame de compagnie de profession, et son conjoint un membre de la noblesse anglaise. Elle est par ailleurs beaucoup plus jeune que lui, à tel point que notre héroïne se voit souvent traitée comme une enfant, voire comme un animal de compagnie affectueux. La future mariée évoque même plusieurs fois cet obstacle à leur bonheur, et son décalage dans la demeure ancestrale de son mari enfonce le clou. Pourtant, ce n’est pas central à l’intrigue, puisque celle-ci se focalise sur le bonheur de la nouvelle Mme de Winter au sein de son couple et de sa nouvelle vie de château.

Daphné du Maurier sait planter un décor, c’est le moins qu’on puisse dire. Manderley, la demeure ancestrale des de Winter où se déroule la majeure partie du roman, est tangible entre les lignes vibrantes de l’autrice. Ce ne sont pas d’interminables descriptions mais des visites marquantes de lieux emprunts de vie et d’histoire. En revanche, on ne peut pas dire que ses personnages brillent tous par leur sympathie et leur moralité. Si certain·e·s sont antipathiques mais ont une backstory l’expliquant au moins partiellement, d’autres, comme Mr de Winter, s’avèrent tout simplement exécrables et sont pourtant présenté·e·s comme positif·ve·s. Je ne compte plus le nombre de fois où le comportement et les propos de ce personnage ont éveillé en moi des envies de bûcher. J’ai également noté un fort potentiel queer chez l’un des personnages féminins qui voue, littéralement, un culte à la première Mme de Winter. Curieusement, c’est une antagoniste. Comme quoi Disney n’a rien inventé.

Alors qu’on aurait pu attendre une critique sociale, vu l’opposition de classe des deux personnages principaux, le sexisme et le classisme inhérents à la noblesse font partie de la toile de fond et ne sont pas du tout abordés comme éléments critiques. Le style du roman se veut plus proche d’un thriller gothique et le récit plus centré sur la personne de Mme de Winter, jeune femme sans nom effacée par sa prédécesseure et par le titre de son mari.

Laura a quant à elle lu Les Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar :

« Puisque la haine, la sottise, le délire ont des effets durables, je ne voyais pas pourquoi la lucidité, la justice, la bienveillance n’auraient pas les leurs. » Alors en fin de vie, l’empereur Hadrien entreprend de rédiger une longue lettre à son petit-fils adoptif, le futur empereur Marc-Aurèle. De sa jeunesse en Espagne à ses derniers voyages dans l’Empire en passant par son histoire d’amour avec le jeune Antinoüs, ce roman historique nous emmène pas à pas à la découverte d’un personnage fort, libre et lucide sur son temps et son existence. Ce livre m’a été offert au début de mon adolescence. Bien inspirée, je l’avais mis dans mes bagages lorsque je suis partie rejoindre ma famille tout l’été en Italie. Je le relis aujourd’hui avec un plaisir accru, les souvenirs de cette époque s’entremêlant au récit. Un style soutenu, une documentation historique précise et un personnage captivant, je ne peux que vous en recommander la lecture !

Wanderingfowl a lu de son côté deux romans, tous deux classiques mais ô combien différents :

La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette : publié anonymement au XVIIe siècle, c’est l’un des rares canons reconnus de la littérature française écrit par une femme, et je l’avais déjà beaucoup aimé lors de ma première lecture.

Le roman donne un coup de pied bienvenu dans la fourmilière patriarcale de l’époque en remettant le mariage en question : Mademoiselle de Chartres, après avoir épousé le très riche prince de Clèves, tombe amoureuse du duc de Nemours. La relation hétérosexuelle et exclusive fondée sur l’intérêt financier ou social est détruite, et son mari en meurt de chagrin.

Au lieu d’intégrer à nouveau le schéma amoureux, elle se retire de la cour en rejetant l’amour mais surtout le fonctionnement de la société. Par ce retrait, elle n’est plus la fille de ou la femme de mais bien une femme libre, indépendante, une personne à part entière.

Dans Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras, c’est également une émancipation de la relation non désirée qui s’effectue. Pour celleux qui ne sont pas adeptes du style Nouveau Roman de Duras (que j’aime beaucoup pour ma part), pas d’inquiétude. Publié en 1950, il est antérieur au mouvement et donc encore très narratif, avec des descriptions et des personnages développés.

Suzanne est un objet de désir que sa mère fait miroiter : Monsieur Jo doit l’acheter pour avoir ses faveurs et l’épouser s’il veut pouvoir la toucher. D’une manière malsaine, la mère veuve cherche à sauver ainsi sa fille de la misère. Elle n’a pas réussi à le faire pour elle-même car on lui a vendu une concession peu rentable car sans cesse noyée par les eaux du Pacifique.

J’ai trouvé le personnage de Carmen particulièrement intéressant : il s’agit d’une femme décrite comme excentrique, prostituée devenue proxénète. Elle aide Suzanne dans son processus de réappropriation du corps et d’émancipation. Elle l’initie à la vie libertine et c’est par ce biais que Suzanne échappe au quotidien de sa famille pour devenir à son tour une femme indépendante.

Je trouve quand même qu’elle se libère d’une domination pour basculer dans une autre, celle du désir et du regard des autres.

Shamrodia a lu, au coin du feu, The Bell Jar (ou La Cloche de Détresse en français) de Sylvia Plath :

[TW dépression, tentative de suicide et hôpital psychiatrique]J’ai fini cette année riche en lectures par un classique de la littérature américaine que je voulais lire depuis quelque temps déjà : The Bell Jar (ou La Cloche de Détresse en français) de Sylvia Plath. Unique roman de cette célèbre poétesse au destin tragique, ce livre raconte l’histoire d’Esther, jeune étudiante brillante, qui sombre petit à petit dans la dépression, engoncée dans le carcan trop serré des injonctions sociales pesant sur les jeunes femmes au début des années 1950. Malgré un contexte assez éloigné de notre société, je n’ai pu m’empêcher de me reconnaître dans le personnage d’Esther, cette jeune fille qui a toujours brillé à l’école, mais qui ne peut se reconnaître dans les futurs qu’on lui destine : épouse et mère, à la limite secrétaire, les possibilités sont rares pour une jeune fille à l’époque. L’écriture de Plath décrit ce doute existentiel d’une manière implacable, simple mais remplie de poésie. Elle décrit le mal-être entourant son héroïne comme une cloche en verre invisible, l’empêchant de respirer correctement et de partager le même air que les autres. Une métaphore efficace pour expliquer l’incompréhension et la solitude que provoque la dépression, maladie peu comprise et prise au sérieux.

Malgré son année de parution (1963), ce livre reste très actuel et irrémédiablement moderne par les thèmes qu’il aborde. Je l’ai trouvé très émouvant, m’identifiant résolument au personnage principal pour avoir vécu à peu près les mêmes épreuves. À mon avis, The Bell Jar est une lecture indispensable pour se sensibiliser aux problématiques de santé mentale, même si sa lecture peut être difficile à aborder.

Et Fibromagique, notre lectrice en cheffe, a lu un classique de chez classique pour toute militante féministe : King Kong Théorie de Virginie Despentes :

Je l’avais déjà lu il y a cinq ans. Ce n’est pas le livre qui m’a filé une révélation féministe comme je l’ai pas mal vu sur Twitter ou dans certaines interviews, mais il est tout de même génial, clair et percutant. Despentes est incisive, concise et sans concession et ça fait du bien ! Je le conseille à tout le monde, vraiment.

Nouvelle année, nouveaux thèmes

Le club de læcture 2017 s’achève sur ces quelques recommandations, à savourer chez soi ou en famille. Et pour bien continuer sur la lancée de l’année passée, le club de læcture revoit ses thématiques mensuelles pour vous proposer toujours plus d’autrices et de récits diversifiés. Voici donc les nouveaux thèmes que nous aborderons en 2018 :

01 – Nouvelle(s) année
02 – Février Féminisme
03 – Printemps Poésie
04 – Philosophie d’avril
05 – Mai-moire, biographies
06 – Juin Jeunesse
07 – Théâtre d’été
08 – Art Août
09 – Classiques d’école
10 – Horrortober
11 – Fantasy et science-fiction en novembre
12 – BDécembre

ET EN JANVIER, ON LIT QUOI DE BEAU ?

Voici notre sélection de livres pour le thème de janvier, Nouvelle(s) année :

[TW Meurtre, suicide, violence] – Mordre au travers – Virginie Despentes[TW Viol, inceste] – Venus Erotica – Anaïs Nin
La maison de Claudine – Colette
Autour de ton cou – Chimamanda Ngozi Adichie
Les oiseaux et autres nouvelles – Daphné du Maurier
Tous mes Amis – Marie NDiaye
La Mer & Tristes revanches – Yōko Ogawa
Infidélités
– Vita Sackville-West
La Princesse de Montpensier – Madame de Lafayette
Contes de Terremer – Ursula Le Guin
Miss Marple au Club du Mardi – Agatha Christie
Le Fantôme de Lady Margaret – Mary Higgins Clark
Intimités – Laurie Colwin
Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part – Anna Gavalda
Nouvelles de Londres – Doris Lessing
Nouvelles orientales – Marguerite Yourcenar

 

Bonnes lectures à tou·te·s !