Plus j’en lis, plus je me dis que la littérature de jeunesse est grandement sous-estimée. Le chercheur Léo Campagne-Alavoine dit qu’elle est un « soutien à la parentalité » : elle fournit une forme d’éducation complémentaire à celle des parents, en amenant des explications qu’elleux ne donnent pas toujours. C’est donc là que peuvent être diffusées des images, et que se crée la sensibilité des enfants. Les livres étant souvent divisés en catégories « garçons » et « filles », les stéréotypes de genre sont particulièrement présents. C’est dans cette perspective que j’ai décidé de m’intéresser à la perception de la sexualité, et plus particulièrement de la « première fois ». Elle est souvent, en fiction comme en réalité (l’un entraînant l’autre d’ailleurs) un objet de préoccupation et d’inquiétudes pour les personnages qui la vivent. Or, on peut constater que sa présentation est souvent pleine de clichés, exemples à l’appui.

La première fois : où et comment ?

Elle apparaît dans différents types de récits ou de supports au sein de la littérature jeunesse. Pour les plus jeunes, il s’agit surtout d’une approche documentaire avec des savoirs dits scientifiques (par exemple dans C’est ta vie ! de Thierry Lenain, publié en 2013, qui est une encyclopédie illustrée dès 9 ans). Il y a aussi des récits utilitaires : ceux demandés par les parents et éducateurs, avec une parole qui dédramatise, comme La Première Fois qui est un ouvrage collectif de 8 nouvelles par des auteurs différents, à partir de 15 ans. Enfin et surtout, elle apparaît dans les récits d’amour.

La question qui se pose aux auteurices, c’est de savoir comment décrire la sexualité aux plus jeunes sans tomber dans l’obscène. Deux noms se démarquent à l’étranger : Judy Blume qui montre un aspect plutôt cru de la sexualité, et Melvin Burgess qui se permet une certaine transparence. Plus généralement, cela reste court et simple. Pour donner un exemple précis, dans Cher Inconnu de Berlie Doherty, la première fois est présentée ainsi : « Helen et moi, nous nous sommes caressés comme jamais nous avions osé le faire et nous avons fait l’amour. » La description reste allusive, avec des euphémismes.

Pourtant, cela reste un enjeu important dans les récits, presque un passage obligé dans les romans d’amour pour adolescent·e·s : c’est le moment que les lecteurices attendent et redoutent à la fois. Pour citer un exemple, dans la saga Twilight, la première fois arrive dans le tome 4 alors qu’elle est une source de questionnements dès le tome 2. C’est un sujet récurrent et important, pour les personnages comme pour celleux qui lisent les livres. Or, y associer tant d’enjeux et d’attente ne fait que renforcer des stéréotypes.

Les livres de littérature de jeunesse destinés aux enfants restent influencés par le monde adulte et par la société :

La première fois n’est pas décrite de la même manière lorsque læ narrateurice est une fille que lorsqu’il est un garçon. Ces enjeux liés aux sexes doivent être rattachés à la notion de genre, construction sociale selon laquelle chaque sexe doit avoir un comportement conforme à des normes stéréotypées. De fait, le mythe de la virginité persiste chez la fille pour qui « il y a un avant et un après » (L’Encyclo des filles 2016), tandis que le garçon doit surtout prouver sa valeur par l’acte sexuel : « Rien ne presse ! Les filles ont besoin de se sentir désirées, surtout la première fois » (Tout savoir sur le sexe).

De plus, les livres à destination de la jeunesse sont surveillés par les parents, surtout dans un contexte contemporain d’ouverture de la sexualité qui a tendance à en inquiéter certains. Les couvertures par exemple sont conçues pour leur plaire et ne présentent pas les choses de manière explicite, comme celle de La Première fois qui est pourtant consacré à ce sujet. La première nouvelle, But de Keith Gray, s’arrête alors que le jeune garçon rejoint sa (potentielle) petite amie et il est seulement sous-entendu qu’il va passer à l’acte : rien d’explicite pour un recueil dont c’est pourtant le sujet. Dans le texte lui-même, peu de choses sont dites de l’acte sexuel.

La littérature pour adolescent·e·s peut-elle être érotique ?

Dès lors, un grand absent persiste : l’érotisme. Quand on parle de « première fois », on ne parle pas tant de sexualité que d’un acte initiatique. Les inquiétudes prennent souvent plus de place que l’expérience sexuelle même, et c’est souvent plus une forme d’épreuve que de plaisir. Pour reprendre l’exemple de Twilight, Bella se prépare longuement et reste plusieurs heures dans la salle de bain avant de retrouver Edward. De la première fois, il est écrit : « Nous allions bien ensemble, comme des pièces se correspondant, conçues pour s’emboîter […] nous étions physiquement compatibles… le feu et la glace. » Dans le livre, l’angoisse est bien plus présente que la sexualité elle-même, et le plaisir pas même abordé.

L’érotisme, c’est peut-être la limite entre la littérature pour adolescent·e·s et celle pour adultes. Le cas de Cinquante nuances de Grey montre la rupture entre les différents âges : on trouve le même type d’histoire que dans les livres pour adolescents, avec une héroïne étudiante qui n’a jamais eu de relation sexuelle et de nombreux stéréotypes ; mais la présence d’une sexualité explicite par la suite fait que ce livre se destine aux adultes.

De fait, les médias approuvent globalement les livres à l’apparence plus sérieuse, comme Le Dico des filles, car ils semblent éducatifs. Les avis sont plus partagés lorsqu’on quitte le cadre de l’instruction stricte, en témoigne le cas de l’exposition Zizi sexuel inspirée des dessins de ZEP qui a été critiquée entre autres pour sa vulgarité, avec notamment une pétition lancée par SOS Éducation.

Néanmoins, récemment, l’attention se porte de plus en plus sur la réception adolescente. Cela se manifeste par une ouverture progressive vers d’autres normes, avec une attention portée aux cas perçus comme marginaux. Des personnages LGBTQI+ commencent à être représentés. La manière dont on parle de la sexualité change également : John Green le fait de manière plus ouverte, avec des descriptions plus poussées, en s’attardant sur le cas d’adolescent·e·s hors du commun. Ces choses auparavant marginales se retrouvent ici chez un auteur à succès : ces dernières années sont peut-être celles d’un basculement, encore peu engagé pour l’instant.

L’expression de « première fois » recoupe des réalités fort différentes qui varient d’une expérience à l’autre, mais des constantes se dégagent. Si elle est de plus en plus diversifiée, la tendance reste à l’uniformité avec peu de nuances et des stéréotypes persistants, qu’elle contribue à entretenir.

Finalement, les textes informent bien moins qu’ils désinforment : le sexe est peu présent, mais les stéréotypes le sont tout le temps. Ainsi, cela contribue à entretenir le mythe de la virginité chez les filles, à en faire un enjeu si important, et surtout à accentuer la différence de sexualité que devraient avoir filles et garçons. Les choses ont l’air de changer et le tabou se lève un peu, mais du chemin reste à parcourir.