Si en Europe, les fictions lesbiennes ne sont souvent qu’une excuse à mettre en avant une fois de plus le fantasme hétérosexuel masculin, il existe au Japon toute une catégorie de manga dédiée aux romances entre femmes. Mais encore faut-il pouvoir faire le tri dans cette production massive où se côtoient les pires clichés et les œuvres les plus justes. Alors qu’on parle souvent des yaoi, leur pendant masculin, le yuri reste un genre assez discret en Europe où les romances lesbiennes ne semblent pas attirer le grand public. Nous allons donc tenter de décrypter en surface le genre et de vous recommander plusieurs œuvres écrites en majorité par des femmes, pour des femmes.

Difficile de parler de yuri sans le comparer au yaoi. Comme ce dernier, le yuri se subdivise en plusieurs catégories selon les autres genres auxquels il se rattache (action, school life, fantasy, mecha), certaines œuvres empruntant ainsi des codes du shônen*, du seinen* ou s’intégrant dans des trames de shôjo* ou de jôsei*. Ainsi, il n’y a pas vraiment de public cible au yuri, le fandom français n’étant pas aussi délimité et organisé que celui du yaoi. De plus, là où le yaoi s’organise autour de relations homosexuelles assumées, le yuri reste plus ambigu quant à la renvendication lesbienne, voire bisexuelle, de son contenu. Le genre venant d’un style littéraire japonais, le esu, où l’amour entre femmes est représenté comme pur et chaste, il en a récupéré pendant un temps les codes avant de se diversifier et de toucher à l’érotisation (ecchi) et de pornographie (hentai).

On peut même aller au-delà du lesbianisme puisque le genre touche toute relation fusionnelle entre femmes, avec ou sans rapport sexuel ou romantique. Ainsi, la sexualité des personnages est souvent laissée à l’interprétation du spectateur dans ces mangas, ne repoussant ainsi pas une bi/ pansexualité / asexualité potentielle. Le yuri se concentre plus majoritairement sur les relations émotionnelles, voire spirituelles, des personnages, plutôt que physiques. On parle parfois en ce cas de shôjo-ai* en Occident. Les années 1990 ont cependant démocratisé des œuvres pornographiques, au contenu plus explicite et fortement sexualisé, voire idéalisé dans le cas de rares yuri à destination d’un public masculin hétérosexuel, à l’instar de Shôjo Sect, écrit et dessiné par l’auteur Ken Kurogane.

Si au Japon le yuri est un genre découlant directement d’un style de littérature nationale, il a fallu attendre 2004 en France pour voir apparaître une première collection centrée sur des personnages LGBTQ+. Il faut cependant différencier, pour le cas japonais et à ses débuts, le yuri des mouvements queer et lesbiens, celui-ci se rapprochant plus de connexions spirituelles entre personnages n’étant pas nécessairement attirés sexuellement l’un par l’autre. Les relations sont plus homosociales qu’homosexuelles dans ces mangas. Ainsi, on trouve très peu de revendications queer et anti-patriarcales dans le yuri avant 1980, qui refuse le plus souvent de toucher à tout aspect politique ou militant dans ses propos. Ainsi, Maria-sama ga miteru est très représentatif du genre : adapté du roman éponyme, il se déroule dans un lycée de jeunes filles et se concentre sur les relations exclusives des élèves, coupées de la société ordinaire (donc patriarcale) et se construisant de ce fait selon leurs propres codes sociaux et affectifs, mais destinées à rejoindre à termes l’hétéronormativité.

L’ouverture du Japon sur le sujet de l’homosexualité, ainsi que la popularisation du genre en Occident durant les années fin 1990-2000, a fait apparaître un nouveau genre de yuri, lesbien et réaliste. Le contexte social y est plus présent et les personnages construits au-delà de toute relation exclusive émotionnelle. Les mangas Fleurs Bleues (Aoi Hana) mais également Nana, abordent de manière plus ou moins approfondis les sujets lesbiens, en les incluant pour ce dernier dans une trame narrative ou socio-culturelle plus large. L’autrice Ebine Yamaji, elle-même lesbienne, s’intéresse de son côté de près aux thématiques lesbiennes, notamment dans Love My Life et Sweet Lovin’ Baby. On trouve aujourd’hui un plus large panel d’oeuvres yuri dans les mangas, même si le genre est encore beaucoup moins reconnu en Occident que le yaoi.

Mais contrairement à ce dernier, la cible yuri est encore mal définie et moins revendicatrice sur son contenu : là où les lecteurices occidentaux cherchent du contenu explicitement lesbien / bie / pan, le yuri n’offre pas nécessairement l’identification et l’affirmation de sa sexualité chez ses personnages. On peut par ailleurs considérer que la différence d’interprétation du genre entre Japon et France fait que le yuri n’est pas perçu et apprécié de la même manière, et dépend en cela beaucoup de la subjectivité des lecteurices. C’est donc un genre encore en développement, tant sur son fandom que ses revendications, qui ne demande en France qu’à être mieux connu d’un public encore arrêté sur les questions de romances homosexuelles.

Le cas de Sailor Moon

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Image du manga Sailor Moon

Il y a peu de chance que vous n’ayez jamais entendu parler de cet anime culte, même si vous n’êtes pas un·e fervent·e lecteurice de manga et de culture japonaise en général. Sailor Moon, c’est THE anime de Magical Girl, qui a plu pendant longtemps à tout le monde. Mais si chez nous ce n’était « que » des magical girls, il est perçu au Japon comme un pilier de la culture yuri, les références et relations entre les héroïnes étant bien plus complexes dans sa VO que dans sa VF. Le problème étant en Europe qu’un programme jeunesse ne pouvait faire la démonstration de romance homosexuelle, qu’elle soit lesbienne ou gay. Il n’en va pas de même pour les publications papiers que sont les mangas, d’autant qu’aujourd’hui le public s’est ouvert à une plus grande diversité de genre sur ce support. Mais dans Sailor Moon, il existait dès l’origine un couple lesbien, Sailor Neptune et Sailor Uranus, qui a été censuré en couple hétérosexuel « grâce » à l’androgynie de cette dernière. En France, la censure va jusqu’à faire doubler le personnage par un homme alors que dans la version anglophone, elles se changent « miraculeusement » en cousines. Les fans se sont depuis réappropriés le matériau d’origine, dans des fanarts et des fanfictions notamment, et le reboot de la série en 2014 sous le nom de Pretty Sailor Moon Crystal, a refait de Sailor Uranus une femme en VF.

Recommandations

Cirque Arachne – Saida Nika (CW scène sexuelle explicite)

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Dessin représentant 2 femmes pratiquement nue enroulée de tissu.

Vous cherchez un manga fini et pas trop long ? À dévorer en une après-midi ? Un manga plein de beaux sentiments ? Un manga qui vous donnera peut-être envie de rejoindre un cirque et de devenir trapéziste ? Cirque Arachne est fait pour vous. Quand Teti rejoint le cirque du même nom, elle devient la partenaire de Charlotte, trapéziste de talent, aussi élégante qu’attirante. En un volume, la mangaka parvient à nous faire nous attacher aux personnages, bien servis par un style raffiné. On ne peut que lui reprocher de se finir trop vite.

 

Ricca ‘tte Kanji – Rica Takashima (CW mégenrage)

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Dessin « enfantin » de deux femmes

L’intérêt principal de ce manga est donnée par son autrice même : C’est la volonté de créer un yuri heureux et parlant de la vie quotidienne qui l’a poussée à l’écrire. Pas de fantasy ici ou de jeunes femmes qui décèdent au cours de l’histoire au nom de la tragédie. Pas non plus de romance imaginée ou imaginaire. Rica Takashima nous livre une oeuvre semi-autobiographique dans laquelle Rica, une nouvelle étudiante, ignorante de la vie lesbienne et gay de Tokyo, visite Shinjuku Ni-chôme, le quartier LGBTQ+ de Tokyo et se lit d’amitié avec différentes personnes. C’est une exploration de la vie d’une femme lesbienne que propose le manga, ainsi que ses nombreuses rencontres et ses expériences personnelles. Il permet également de donner un aperçu de la vie queer tokyoïte.

 

Their Story – Tan Jiu

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Couverture du manga avec deux lycéennes en uniforme.

Une fille rencontre une fille et elles tombent amoureuses. Plus exactement, Sun Jing est amoureuse de Qiu Tong et essaye de lui dire. Une histoire d’amitié va naître entre les deux jeunes femmes, et se développe lentement en une histoire d’amour. S’il n’y a rien d’original au contexte, le lycée, les sentiments eux sont pleins de joie et de bonne humeur contagieuse. Le manga est rempli d’humour et les chapitres s’enchaînent comme de mini-scènes de la vie des deux personnages, soutenus par des personnages secondaires forts, dont le meilleur ami de Sun Jing, Qi Fang. Commence donc la quête de Sun Jing : comment avouer ses sentiments romantiques à sa nouvelle amie ?

 

Lonely Wolf Lonely Sheep – Mizutani Fuka (TW automutilation)

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Dessin de deux femmes semblant être au dessus des nuages

Avec des débuts rappelant ceux de Nana, Lonely Wolf Lonely Sheep raconte la rencontre entre Kakimoto Imari et… Kakimoto Imari. Le hasard va plus loin que leur nom. Elles partagent également (presque) le même anniversaire, et se rencontrent à l’hôpital pour une blessure similaire. Elles vont se lier d’amitié, et découvrir ce que l’autre tente désespérément de cacher tout en apprenant à se connaître, et à aimer. Un yuri qui aborde des thématiques difficiles comme l’automutilation mais qui ne sombre pas dans le tragique. Le manga montre qu’on ne souffre pas indéfiniment et que quelquefois, il suffit de la bonne personne pour nous aider.

 

Fleurs bleues – Takako Shimura

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Dessin de deux jeunes femmes dos à dos.

Fumi Manjōme, une lycéenne ouvertement lesbienne, retrouve après des années d’absence son amie d’enfance Akira après qu’elle l’ait sauvée d’un agresseur dans le train. Leur amitié reprend comme si celle-ci ne s’était jamais interrompue mais Fumi n’a jamais fait son coming-out auprès d’Akira et elle s’apprête à sortir avec une troisième année de son lycée. Takako Shimura s’attaque ici à des problématiques lesbiennes réalistes, moins idéalisées que les relations parfois représentées dans le yuri. L’anime qui adapte le manga a également été salué par la critique, notamment pour la construction des caractères complexes des personnages. C’est une pépite peut-être plus abordable à celleux qui recherchent de la crédibilité au lieu de l’évasion dans leur yuri.

Honey & Honey – Takeuchi Sachiko

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Dessin de deux personnes sur un gâteau

Une autre œuvre semi-autobiographique d’une femme queer. Ici pas non plus de romances féminines chimériques pour le plaisir du public, mais une volonté de l’autrice de parler sexualités non-hétéro. Vous vous posez des questions sur l’homosexualité ? Sur la représentation LGBTQ+ ? Takeuchi Sachiko est là pour vous ! On apprend beaucoup en s’amusant, et le ton reste léger dans un style « chibi ».

 

Cotton Candy Love – Tendou Kirin (TW mégenrage)

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Planche de manga

Qui veut un dernier one-shot pour la route ? Ici le focus n’est pas sur la relation qu’entretiennent deux jeunes femmes, mais sur la jeune héroïne transgenre Chiaki Tabata défendue par une pâtissière lesbienne, Kiyoka. Elle la traite avec respect et tendresse et pose sur elle un regard plein d’empathie. Quelques pages de douceur qui, à l’image du titre, redonnent de la bonne humeur pour la journée.

Wandering Son – Takako Shimura (CW transmisogynie)

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Dessin d’une jeune fille et d’un jeune garçon dans une cour

Shuichi Nitori est une jeune fille transgenre qui se lie d’amitié avec Yoshino Takatsuki, un jeune garçon transgenre. L’autrice de Fleurs Bleues se penche ici sur un questionnement sur le genre et sur les difficultés rencontrées par les personnages transgenres dans la société japonaise contemporaine mais également sur la sexualité. Le manga n’oublie pas que les enfants ont eux également une identité sexuelle en développement : Shuichi tombe amoureuse de Yoshino et plus tard d’une jeune fille, Anna Suehiro. Ces réflexions se poursuivent sur plusieurs années, permettant aux personnages de grandir et d’explorer l’adolescence, comme le manga s’achève quand l’héroïne rentre à l’université. La lecture est à la croisée des thématiques yuri et transgenre et offre un aperçu bien défini sur ces questions.

 

Hana to Hoshi – Suzukin Kario

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Dessin de deux jeunes femmes l’une contre l’autre semblant se disputer

Comme beaucoup de yuri, la relation qu’entretiennent les deux jeunes filles, fait référence aux fleurs de lys dont le mouvement tire son nom, le titre pouvant se traduire comme La Fleur et l’Etoile. Hanai est une lycéenne qui souhaite tout faire pour réussir socialement ses années de lycées. Mais à son premier jour de cours, elle tombe sur celle qui l’a faite abandonner sa passion, le tennis de table, Hoshino. Voulant plus qu’autre chose oublier et éviter la jeune femme, Hanai ne cesse de voir le destin les réunir au sein du lycée. Entre quiproquos un peu classiques et personnages attendrissants, Hana to Hoshi est un yuri soft, très grand public, parfait pour se mettre au genre.

 

Utena, la fillette révolutionnaire – Chiho Saito (TW violences sexuelles)

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Dessin d’une jeune fille tenant une épée

Si le style graphique d’Utena rappelle fortement celui de Lady Oscar, très shôjo fleur bleue et pailletée, dans un univers assez féérique, le manga prend progressivement un ton plus adulte, abordant des thèmes tels que la violence, le harcèlement scolaire et les relations sexuelles (hétérosexuelles et homosexuelles). On s’attache au personnage d’Utena, lycéenne ayant rencontré (rêvé ?) d’un prince monté sur son cheval blanc lorsqu’elle venait de perdre ses parents. Elle fut tellement marqué par ce dernier qu’elle décida, plutôt que d’attendre le retour du prince, d’en devenir un à son tour. Mais les curieux événements et comportements du conseil des élèves de son lycée vont lui faire peser sur les épaules de bien étranges responsabilités.

 

Lily Love – Satis Ratana

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Dessin de deux femmes l’une contre l’autre

Web manga oscillant entre le drama et la romance, Lily Love suit Donut, une jeune femme qui n’est jamais tombée amoureuse. Mais Donut, ne s’étant pas plus intéressée que cela au sujet, ne s’attendait pas à s’éprendre d’une autre femme. Le point de vue hétéro-centré des relations amoureuses est ici progressivement démonté au profit de questionnements sentimentaux parfois un peu limités mais plaisants à lire.

 

Maria-sama ga miteru – Oyuki Konno et Satoru Nagasawa

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Dessin de deux lycéennes en uniforme sur un chemin de pierres.

Adapté de la série de light novels du même nom, les 9 tomes de ce manga tournent autour de la relation très japonaise de « petite-sœur » (nee-san), vécue par des étudiantes dans un lycée privé de jeunes filles, quelque peu coupé du monde. Basé sur le principe du tutorat, la petite-sœur est aidée, soutenue et profite de l’expérience de sa « grande-sœur », tissant de ce fait entre elles une relations émotionnelles, amicales, toutes particulières. Ce yuri fut un énorme succès au Japon, notamment dû à celui de la light novel dont il s’adapte, et reste un canon du genre.

Lexique

Chibi : personnage aux mimiques, l’allure, la voix et le comportement d’un enfant dont les traits sont souvent simplifiés et caricaturés à l’extrême.
Ecchi : en Occident, genre de manga érotique ou à contenu sexuel sans atteindre le pornographique.
Jôsei : genre de manga destiné à de jeunes femmes adultes.
Kohai : appellation par un senpai d’un·e élève d’une année inférieure qui lui doit respect et écoute.
Seinen : genre de manga destiné à de jeunes hommes adultes.
Senpai : équivalent à un·e tuteurice dans les collèges et lycées japonais d’un·e élève d’une année supérieure à un·e élève d’une année inférieure appelé kohai à qui iel doit protection et enseignement.
Shôjo : genre de manga destiné à des adolescentes.
Shôjo-ai : TW : au Japon, le terme renvoie de manière péjorative à l’amour pédophile pour les petites filles.
Shônen : genre de manga destiné à des adolescents.
Yaoi : genre de manga centré sur les relations homosociales et homosexuelles entre hommes.
Yuri : genre de manga centré sur les relations homosociales et homosexuelles entre femmes.

Pour aller plus loin :

Anta Miteru to Muramura Sunda KedoJin Take

Après les coursHajime Mikuni

Girl FriendsMilk Morinaga

Yuru YuriNamori

Yuri DanshiUso Kurata

Honey & MustardAkiko Morishima