Depuis un petit moment déjà, je suis étudiante en littérature. Sensibilisée aux questions de féminisme, je me suis posée la question de la place des femmes dans mes études. En y réfléchissant, je me suis rendu compte que j’avais étudié très peu d’autrices dans ma scolarité (Pour le choix du mot « autrice » plutôt que « auteure », je conseille ce très bon article). En tentant de comprendre pourquoi, j’ai réalisé que la manière dont la littérature est enseignée et présentée, et les études littéraires en général, sont emplies de sexisme.

Il y a deux ans, j’ai utilisé Twitter pour faire un petit sondage, en demandant à mes abonné·es s’iels avaient déjà étudié des autrices. J’ai ciblé ma question sur le lycée, puisque c’est la période de la scolarité où l’on commence à analyser des textes littéraires, et aussi le moment où la plupart des professeur·e·s choisissent de faire découvrir des « classiques » de la littérature.

Mon sondage date un peu maintenant, mais connaissant les polémiques annuelles sur l’absence d’autrices au programme de littérature de terminale L, il y a peu de chance qu’il y ait une différence sensible aujourd’hui. Par chance, plusieurs centaines de personnes m’ont répondu, et j’en ai tiré les statistiques suivantes :

(Précision : je n’oublie pas les autres filières, mais contrairement aux L et aux S j’avais à ma disposition moins de 20 votes ce qui ne me semblait pas représentatif)

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 3 élèves sur 5 n’ont vu les textes que d’une autrice ou moins. Certes, les auteurs étudiés ne sont pas toujours très nombreux (en moyenne, pas plus d’une dizaine n’est approfondie pendant la période du lycée), mais la sous-représentation des femmes reste importante. On peut d’ailleurs s’interroger sur le fait qu’elles soient plus représentées dans la filière littéraire : c’est aussi la filière où l’on voit le plus d’auteurs, donc potentiellement le plus d’autrices.

pouquoi lit-on madame lafayette

Dans la foulée, j’ai demandé à chacun.e quelles autrices iels avaient étudiées. Beaucoup de noms ne revenaient qu’une fois ou deux. Or, une exception est notable, celle de Madame de La Fayette dont le nom est apparu 12 fois. Se pose donc une autre question : pourquoi elle ?

Pour continuer ce raisonnement, je me suis penchée sur des anthologies : dans ces livres, on est censé·e retrouver le meilleur de la littérature, tous les auteurs, et techniquement autrices, incontournables. Les textes qu’on y trouve sont, pour résumer, ceux qui seront étudiés en cours. J’ai utilisé la série des anthologies Lagarde et Michard, parce qu’elle fait partie des plus utilisées. J’ai feuilleté les plus de 1 800 pages des livres : 48 pages seulement sont accordées aux femmes. Le reste, ce sont des auteurs, des hommes.

En y regardant de plus près, voilà les autrices dont on parle :
Avant tout, aucune femme n’est présentée au 16e et au 18e siècle, pour des tomes qui font respectivement plus de 200 et 400 pages. J’ai volontairement laissé de côté le 20e siècle : le manque de recul fait que le nombre d’auteurs et autrices cités est bien plus grand que pour les autres époques.

Au Moyen âge, on trouve Marie de France, « notre première femme poète ». On nous dit que la peinture de l’amour « est vraiment la grande originalité de cet auteur ». « C’est la peinture très délicate, très féminine, de sentiments tendres, d’une émotion voilée et doucement mélancolique » (l’italique est dans le texte). On précise qu’elle est moins douée que ses contemporains masculins, mais que « sa gaucherie naïve ne manque pas de grâce ». Elle est évoquée sur 3 pages, pour une anthologie qui en fait plus de 200.

Au 17e siècle, Madame de la Fayette a 14 pages qui lui sont accordées, ce qui fait d’elle la plus citée tous tomes confondus. On trouve aussi Madame de Sévigné dont la présentation va dans cet ordre : « La Jeunesse, Le Veuvage, La Mère, L’Epistolière », soit veuve et mère avant d’être artiste.

Au 19e siècle on trouve des femmes en plus grand nombre, mais à chaque fois soit leurs travaux sont rabaissés, soit on les définit par rapports aux hommes. Madame de Staël est par exemple avant tout « La Fille de Necker », et il est écrit que « sans doute Mme de Staël manque d’art ». A propos de Marceline Desbordes-Vallemore, directement classée dans les romantiques mineurs, on précise dès la deuxième ligne qu’elle « conçoit pour un homme de lettres, Henri de Latouche, un amour ardent qui la fera souffrir, mais la soutient d’abord parmi les soucis de sa carrière », car « la vie fut dure pour cette créature sensible et passionnée » ; et quant à son œuvre : « pas de recherches savantes dans ses recueils mais une émouvante sincérité ». Enfin, le plus flagrant est sans doute le cas de Georges Sand : autrice très connue, elle n’a que 8 pages qui lui sont consacrées, alors que ses homologues Chateaubriand et Victor Hugo en ont 60 et 50. On précise bien que « George Sand n’évite pas toujours les écueils du genre : sentimentalité conventionnelle, platitude ou déclamation ». A elles trois, ces trois autrices occupent 21 pages … Sur près de 600.

Alors, pourquoi Madame de La Fayette est-elle celle qui occupe le plus de place ? On peut rattacher cela au type de romans qu’elle produit, des romans « précieux », autrement dit qui, pour résumer très brièvement, parlent d’amour et de sentiments. Ce n’est sans doute pas par hasard que, pour une fois, c’est une femme qui est considérée à la tête d’un mouvement littéraire.

Or, les anthologies sont aussi des morceaux choisis par des personnes qui jugent ou non de ce qui est important, et peuvent donc être subjectives. Finalement, ce qui apparaît dans ces livres à mes yeux, c’est que les autrices présentées sont assez conformes à des clichés liés au genre. Elles sont choisies parce qu’elles sont « féminines », parce qu’elles parlent d’amour et de sentiments. Systématiquement, elles sont rabaissées, reliées à des hommes ou méprisées, choses qui n’arrivent que rarement pour des auteurs. Enfin, leur place est diminuée puisqu’elles sont bien moins représentées que les hommes, y compris lorsque leurs œuvres ont fait date. On peut tirer comme conclusion que les études littéraires, comme les institutions littéraires plus généralement, sont teintées de sexisme. Or, l’histoire de la littérature est remplie de femmes oubliées : les clichés et leur influence ont véritablement pris le pas sur l’histoire, au point de nous faire totalement ignorer l’existence de femmes qui étaient pourtant importantes. Dans un prochain article, je tenterai de vous en présenter quelques-unes !