En ce Tolkien Reading Day, je suis prête à me sacrifier pour la cause, telle la plus courageuse des Hobbits, parce que je m’attaque aujourd’hui à un gros morceau qui va en fâcher plus d’un·e : j’ai nommé Sir J.R.R. Tolkien, et la place des femmes dans son oeuvre. On va pas se mentir, le bonhomme préférait les arbres à la gente féminine.

Petit tour d’horizon sur la Comté et au-delà

Tolkien, c’est un peu le marronnier (huhu) de la recherche en littérature fantasy. Des études ont déjà été menées sur la généalogie de ses personnages et sur l’importance qu’il donne à chacun·e d’entre elleux. Leurs lignées et les rapports qu’iels entretiennent entre elleux ont également été étudiés et des liens ont été faits entre hiérarchisation des races dans ses romans et racisme chez l’auteur. Nous ne proposerons donc ici qu’une rapide analyse des quelques personnages féminins d’importance des différentes œuvres de Tolkien, des Enfants de Hurin au Hobbit.

Dans Le Seigneur des Anneaux, trilogie la plus connue de Tolkien, on peut compter les femmes sur les doigts d’une main : elles ne sont pas dans la Communauté de l’Anneau mais peuvent dans un premier temps apparaître comme importantes et puissantes. Galadriel, Elfe de sang royal, apparaît d’abord comme une alter ego féminine de Gandalf, ne serait-ce que par ses dons magiques et sa possession d’un des anneaux elfiques. Mais à y regarder de plus près, sa puissance supposée ne l’empêche pas de rester bien en retrait de l’aventure, figure idéalisée et inaccessible qu’elle semble être, recluse dans sa forêt. En dehors de cette dernière, Baie d’Or, Arwen et Éowyn paraissent encore plus secondaires, ramenées au simple rôle de love interest.

Galadriel, jouée par Cate Blanchett, dans Le Seigneur des Anneaux.

En écriture, Galadriel est même devenue, à l’instar de la Schtroumpfette, un syndrome : celui de la femme parfaite, majestueuse, pure, et tellement puissante qu’on se doit de la mettre de côté parce qu’elle pourrait résoudre le conflit global en trois coups de cuillères à pot. Audrey Alwett en parle très justement sur son blog Page Seauton. Mais Galadriel est une Elfe, me direz-vous, et Legolas aussi est une sorte de personnification de l’efficacité, ce qui lui confère paradoxalement le charisme d’une huître.

Il est cependant notable de constater que la trilogie cinématographique SDA donne une plus grand importance aux femmes que dans les livres d’origines. Arwen n’est plus l’Elfe effacée de Fondcombe mais un être déterminé, sacrifiant son immortalité pour Aragorn et sauvant Frodon pour le conduire à Imladris. Il est probable que la force du personnage dans le film soit tirée de celle de Luthien, dans Le Silmarillion, qui a un destin similaire à celui d’Arwen en renonçant à l’éternité pour vivre auprès d’un humain. Il n’en demeure pas moins que leur rôle se définit, tant dans les livres que dans les films, par l’amour qu’elles portent à un personnage masculin.

 

Arwen secourant Frodon, jouée par Liv Tyler dans Le Seigneur des Anneaux.

Une humanité pas même binaire

Parlons alors de l’absence des femmes chez certaines races : chez les Nains, on ne trouve nulle femme, pas même chez le peuple de Durin. Leur généalogie ne mentionne pas même les mères, sœurs et épouses. Il est cependant précisé dans Le Silmarillion que les Naines portent autant la barbe que les Nains. Le fait mérite d’être souligné dans un univers où le féminin se définit avant tout par son idéalisation. Dís est la seule Naine qui nous soit connue, probablement grâce au renom de ses deux fils Fíli et Kíli. Chez les Istari (mages comme Gandalf), pas plus de femmes : celles-ci sont inexistantes même si certains personnages féminins d’autres races possèdent des dons magiques.

Quant aux Hobbits, les femmes n’y sont mentionnées qu’en tant qu’épouses, liens entre les grandes familles. Mais en tant que personnes et personnages, elles sont aussi invisibles (wink wink) que leurs consœurs Naines. Belladonna Touque est la seule à avoir une quelconque importance, mais c’est son statut de mère de Bilbo qui est mis en avant pour analyser le caractère et la psyché de ce dernier. Elle apparaît brièvement dans le premier opus de l’adaptation de Jackson du Seigneur des Anneaux, mais n’a pas même une ligne de dialogue.

Il est évident que côté obscur, on ne trouve pas non plus beaucoup d’avatars féminins. Les Orques sont tous mâles, ou du moins, présentés tels quels. De même pour leurs confrères Gobelins et Uruk-hai (ou Uruks), et pour les Nazgûls. Curieusement, ces personnages sont aussi les plus typés, Tolkien ayant plus d’une fois été taxé de racisme pour la représentation qu’il se faisait des envahisseurs arrivant par le sud du Gondor. Arachne doit bien être la seule entité maléfique à être présentée au féminin, mais il s’agit avant tout d’un monstre arachnoïde finalement assez peu genré.

Au-delà de l’humanité

Les Elfes

Certains pourront arguer que si les femmes ne sont pas très présentes, les Elfes et magiciens ont des caractéristiques physiques et morales très féminines. Notons qu’au-delà du sexisme selon lequel la grâce, la beauté physique et l’intérêt pour les arts sont des traits féminins, cette remarque a l’intérêt de soulever un point notable : chez Tolkien, les races les plus « élevées » sont les plus androgynes et celles s’attachant le moins aux stéréotypes de genre. Redescendons d’un cran et regardons les humains : vaniteux, fiers, un peu couillons sur les bords, par rapport aux Elfes qui incarnent la sagesse, la réflexion, la civilisation, voire une race supérieure. Cela ne les empêche cependant pas d’être attachés à des rôles sexués et à des archétypes genrés au sein même de leur communauté.

Le Silmarillion comme Les Enfants de Hurin présentent plus de femmes notables, souvent des Elfes, nommées et ayant un caractère développé, mais lorsqu’elles se permettent de partir en guerre ou d’endosser des rôles traditionnellement masculins, Tolkien le pointe bien explicitement du doigt comme une exception chez ces rares dames. Dans le SDA, Éowyn dame du Rohan (une humaine) se déguise ainsi en homme pour se joindre aux troupes de cavaliers et combattre à leur côté. C’est elle qui parviendra à tuer le Seigneur des Nazgûl, ce qui est quand même sacrément badass.

Il faut cependant nuancer ce propos puisque l’univers de Tolkien, au-delà de la fantasy, s’inscrit dans un contexte médiéval très travaillé [1]. Il est donc logique d’y voir apparaître moins de guerrières courtement vêtues que dans les œuvres plus récentes (et plus fantasmées). Cela explique également pourquoi lorsque les femmes prennent les armes ou le commandement, l’auteur tient à le souligner comme une particularité positive, rendant ces dernières d’autant plus importantes et fortes dans le récit. Tolkien reste cependant très marqué par le sexisme de son époque, ayant de plus grandi dans un environnement exclusivement masculin et cela impacte nécessairement son oeuvre.

Les Ents

Les Ents, sorte d’arbres vaguement humanoïdes, sont tous masculins, leurs compagnes ayant disparues de la Terre du Milieu (comme c’est pratique). Elles sont d’ailleurs uniquement perçues sous le spectre du couple hétérosexuel par Sylvebarbe et les autres Ents masculins. Elles sont une personnification mythologique classique de la mère porteuse de vie, des sortes de Gaia en écorce quoi. Il est enfin fait mention de celles-ci dans le cadre de la découverte de la race des Ents et de Sylvebarbe en particulier, afin peut-être de nous rendre celui-ci plus sympathique, plus humain ?

« Lorsque le monde était jeune et les forêts vastes et sauvages, les Ents et les Ents-femmes – et c’étaient alors des Ents-vierges : ah, la beauté de Fimbrethil, de Membrejonc au pied léger, au temps de notre jeunesse ! – se promenaient et logeaient ensemble. » Le Seigneur des Anneaux – Livre III – Chapitre 4

Les Ainur

Plus haut dans la hiérarchie des êtres tolkieniens se trouvent les Ainur, ces divinités des premiers âges de la Terre. Je vous fais grâce de toute la terminologie propre à Tolkien pour parler des lieux et des temps dans ses romans, histoire de ne pas vous perdre en cours de route. Dans Le Silmarillion, on suit ainsi principalement une vingtaine de ces personnages de toute puissance, partageant certaines similitudes avec les déités nordiques et celtiques. Les femmes y sont représentées en tant qu’épouses des dieux (Valar) mais ne leur sont pas pour autant soumises ou réduites à ce statut. Elles sont par ailleurs en nombre égal à ces derniers.

Elles ne sont pas uniquement témoins du récit, mais actrices de ce dernier : Varda, reine des étoiles, est la plus révérée des Valier (Ainur féminin supérieur) chez les Elfes. Cependant, la majorité des Valier ont des attributs dits « féminins » : guérisseuse, danseuse, mère des plantes, artisane, tristesse. Certaines sont de vraies princesses Disney avant l’heure.

« Vána est son épouse, la Toujours Jeune, la sœur cadette de Yavanna. Les fleurs se dressent sur son passage, elles s’ouvrent sous son regard, et tous les oiseaux chantent pour l’accueillir. » Le Silmarillion – Valaquenta

En comparaison, leurs époux les Valar sont seigneurs des vents, des eaux, forgerons (des montagnes et des Nains notamment), combattants, chasseurs, juges et gardiens des morts. Seul Irmo est moins matériel et se fait le maître des songes. Si leur impact sur la Terre n’en est pas forcément plus important que celui des Valier, ils restent malgré tout dans les archétypes de la mythologie en termes de genrification, tout comme leurs épouses.

Les femmes chez Tolkien sont de sacrés archétypes. Si on peut en dire autant d’un bon nombre de personnages masculins, ceux-ci restent plus développés que les malheureuses qui ne leur servent que de mère, d’épouse ou de déité. Aucune d’entre elles n’est aussi flamboyante que les héros de La Communauté de l’Anneau ou du Hobbit, même si certaines bénéficient d’un grand talent ou de caractères bien encrés (huhuh).

[1] Tolkien étant médiéviste professionnel, il ne se base pas que sur les clichés contemporains à son époque (et à la nôtre) du Moyen-Age. Cette période chronologique est en effet très vaste, et s’étend sur plus de dix siècles dans une large zone géographique et est souvent réduite à un âge d’obscurantisme et de barbarie.

Ressources

GIDDINGS R. J.R.R. (1983). Tolkien: This Far Land, The Construction of Female Sexuality in The Lord of the Rings. Vision Press (UK).
http://www.tolkiendil.com/essais/femmes/femmes-tolkien
http://www.madlygirlygeekly.fr/2014/06/04/les-dames-de-la-terre-du-milieu-les-personnages-feminins-chez-tolkien/

Bibliographie et filmographie

TOLKIEN J.R.R. (1937). Bilbo le Hobbit. trad.1969.
TOLKIEN J.R.R. (1954-1955). Le Seigneur des Anneaux : La Communauté de l’Anneau. trad.1972.
TOLKIEN J.R.R. (1954-1955). Le Seigneur des Anneaux : Les Deux Tours. trad.1972.
TOLKIEN J.R.R. (1954-1955). Le Seigneur des Anneaux : Le Retour du Roi. trad.1972.
TOLKIEN J.R.R. (1962). Les Aventures de Tom Bombadil. trad.1975.
TOLKIEN J.R.R. (1977). Le Silmarillion. trad.1978.
TOLKIEN J.R.R. (1980). Contes et Légendes inachevés. trad.1982.
TOLKIEN J.R.R. (1983). Le Livre des Contes Perdus. trad.1995.
TOLKIEN J.R.R. (1984). Le Second Livre des Contes Perdus. trad.1998.
TOLKIEN J.R.R. (2007). Les Enfants de Hurin. trad.2008.
JACKSON P. (2001). Le Seigneur des Anneaux : La Communauté de l’Anneau.
JACKSON P. (2002). Le Seigneur des Anneaux : Les Deux Tours.
JACKSON P. (2003). Le Seigneur des Anneaux : Le Retour du Roi.