Le metal cultive un intérêt fort pour ce qui est à la marge, ce que la société préfère ignorer : la mort, les ombres, le gore, la guerre, l’occulte… C’est un espace qui revendique une rébellion contre les normes pour privilégier une certaine forme de liberté. Sam Dunn, anthropologue et réalisateur de Metal : voyage au cœur de la bête, l’affirme dans son documentaire :

« Le metal nous confronte à ce que l’on préfèrerait ignorer ; il célèbre ce que nous refusons souvent d’admettre ; il encourage nos plus grandes peurs. Et c’est pourquoi le metal sera toujours une culture d’outsiders» [1]

Parler d’« outsiders », c’est partir du principe que ces personnes sont à la marge, qu’elles sont extérieures à un groupe dominant dont elles ne respectent pas les normes. Il convient donc de se poser la question des points de référence : vis-à-vis de quel groupe dominant les metalleuxes sont-iels à la marge ? Selon quelles normes les appelle-t-on des outsiders ? Et surtout qui concernent-elles ?

Sommaire

  1. Une musique anticonformiste ?
  2. Les femmes, grandes absentes des débuts du hard rock et du heavy metal ?
  3. Y a-t-il moins de musiciennes dans le metal parce que ce n’est pas une « musique de femme » ?
  4. L’invisibilisation des femmes dans l’histoire de la musique (et dans l’histoire en général)
  5. L’objectivation sexuelle des musiciennes
  6. Conclusion
  7. Notes et références

Une musique anticonformiste ?

Je précise d’emblée que j’utilise ici le terme metal dans une acception très large qui englobe tous les styles metal (c’est-à-dire les descendants et affiliés au hard rock et au heavy metal) et *core (les descendants et affiliés au punk hardcore). L’expression metal extrême désigne quant à elle certains genres incluant traditionnellement le death metal, le black metal, le doom metal, le thrash metal et quelques genres underground.

Le metal traite d’un certain nombre de sujets tabous dans la société occidentale : on parle de la mort, de rejet de la religion, on exprime librement de la violence et de la colère de manière agressive. Certain·e·s chercheureuses cité·e·s dans l’article Wikipedia anglophone sur la culture metal qualifient  la scène metal de

« « sous-culture de l’aliénation  », avec son propre code d’authenticité. Ce code pose plusieurs exigences envers les artistes : iels doivent paraître à la fois entièrement dévoué·e·s à leur musique et à la sous-culture qui la soutient ; iels doivent paraître désintéressé·e·s de l’attrait du mainstream et des succès radio ; et iels ne doivent jamais « vendre leur âme ». Deena Weinstein stipule que pour les fans elleux-même, le code encourage « l’opposition à l’autorité établie et la séparation du reste de la société. » [2]

Dans un ouvrage collectif consacré au groupe emblématique Metallica, Thomas Nys analyse comment les musiciens transmettent un « message d’anticonformisme, d’individualisme et de vérité » [3] :

« Les paroles de Kill’Em All sonnent comme un manifeste du mode de vie metal. Metallica a atteint des milliers de métalleux à travers le monde en les invitant à joindre leurs rangs, ne laissant aucun doute sur le fait que par là-même ils s’écarteraient des autres. James, Lars, Kirk et Cliff étaient engagés à fond dans ce qu’ils appelaient : « la métallisation du plus profond de votre âme. » (« metallization of your inner soul » –  Metal Militia). […]

La volonté d’être anticonformiste, d’être différent est plus claire encore dans Motorbreath qui donne le conseil suivant : « Ceux qui te disent de ne pas prendre de risques / Passent à côté du sens de la vie / On ne vit qu’une fois alors saisis ta chance / Ne finis pas comme les autres, toujours avec la même routine » (« Those people who tell you not to take chances / They are all missing on what life is about / You only live once so take hold of the chance / Don’t end up like others, same song and dance »). Être un fan de Metallica demande des tripes parce qu’il faut se séparer du troupeau des moutons. »

Comme toute communauté, comme tout espace, le monde du metal est traversé de normes. Ces normes peuvent être héritées de celles de la société aussi bien que résulter d’un code dédié qui conteste les premières. Or, pour une culture qui prône un certain anticonformisme (qu’il soit réel ou fantasmé) et certaines oppositions vis-à-vis de la société, ces normes sont particulièrement en phase avec certains axes de domination qui ont habituellement cours : la figure du metalleux qui est dominante dans notre société est un homme, blanc, cis, hétéro.

Par figure dominante, j’entends non seulement dont la présence est numériquement majoritaire mais aussi dont le point de vue est largement favorisé lorsqu’il s’agit de produire des contenus (musique, clips, articles). Au sein du metal extrême, de multiples études ont ainsi montré que les hommes y sont majoritaires aussi bien en tant que membres du public qu’en tant qu’artistes. C’est aussi, pour ce qui concerne la scène européenne et nord-américaine, un milieu très blanc et où peu de musicien·ne·s LGBT+ sont out.

« Des études précédentes ont montré que la grande majorité du public metal est constitué d’hommes, variant de 65-70 % aux États-Unis (Purcell 2003), à 70-75 % au Royaume-Uni (Gruzelier 2007) et 85 % en Allemagne (Chaker 2013). Bien que le nombre de musiciennes ne cesse de grimper au sein du metal extrême (Purcell 2003) […], elles restent une minorité numérique au sein d’un espace de production culturelle dominé par les hommes. » (moins de 15 %) [4]

Certain·e·s, comme Jill Mikkelson dans son article It’s Time to Stop Making Excuses for Extreme Metal’s Violent Misogynist Fantasies (« Il est temps d’arrêter de trouver des excuses pour les fantasmes misogynes et violents du metal extrême ») pointent des contradictions :

« « Le metal est censé repousser les limites de ce qui est acceptable ! » Eh bien, si une femme sur trois fait l’expérience de violences sexuelles au cours de sa vie et que cela est inscrit dans les canons des paroles des musiques extrêmes, ne serait-il pas plus contestataire d’élever la voix en défense des femmes plutôt que de refourguer le « cheval violeur » une fois de plus ? Où sont tous les groupes turbo-féministes de goregrind si faire du metal, c’est défier les limites de ce qui est acceptable ? À en juger par les shitstorms en ligne qui se créent chaque fois que l’on parle du sexisme dans le metal, je pense qu’il est assez prudent de parier que du brutal death metal à propos du pouvoir d’agir des femmes enflammerait les sections de commentaires efficacement (Castrator, les gens ?). » [5]

L’interpellation de cette autrice remet en question ce qui est perçu comme étant transgressif des normes dominantes de la société, et ce qui ne l’est pas. Dans une perspective féministe luttant contre les violences faites aux femmes dans une société qui promeut une culture du viol et où les femmes sont nombreuses à être victimes d’agressions et de meurtres, on peut en effet se demander en quoi un morceau ou une couverture d’album représentant de manière glamourisée des agressions sur des femmes est une transgression des normes dominantes (je ne donnerai pas de lien direct vers des images car la plupart sont très explicites, mais il suffit de taper « death metal album artwork » pour tomber sur des exemples). À l’inverse, étant donné les réactions virulentes et les campagnes de harcèlement contre les femmes prenant publiquement la parole pour dénoncer ces violences, que ce soit dans le milieu du metal ou ailleurs, on peut effectivement juger qu’il serait « rebelle » et transgressif d’adopter un positionnement féministe. Le même type de constat est généralisable aux violences racistes, homophobes, transphobes, et ainsi de suite.

Dans cette série d’articles, nous analyserons en particulier comment s’articulent des mécanismes de domination envers les femmes (présent article), envers les personnes racisées (lire la deuxième partie) et envers les personnes queer (lire la troisième partie) dans le milieu du metal. Nous nous concentrerons pour cela plus spécifiquement sur les musicien·ne·s et les modalités de leur représentation. Ce choix a été motivé en grande partie par la disponibilité immédiate des sources d’information en ligne qui permettent d’étudier comment les musicien·ne·s sont représenté·e·s (vidéos, clips, articles de magazine, photographies, commentaires en ligne…), et le fait que ces représentations ont une influence directe sur la manière dont on peut se percevoir et se projeter soi-même et en tant que femmes, personnes racisées et queers dans le milieu. Ce travail est l’occasion de brosser un premier panorama – forcément partiel – des mécanismes de domination à l’œuvre, qui pourra servir de base à des travaux ultérieurs pour aborder plus précisément les expériences des acteurices elleux-mêmes au sein de la scène metal.

Les femmes, grandes absentes des débuts du hard rock et du heavy metal ?

En tant que musiciennes, les femmes étaient présentes dès les débuts du rock, et ont logiquement suivi les évolutions plus lourdes du genre. Parmi des groupes nés au début des années 1970 et qui explorent des sonorités hard rock, citons l’un des tous premiers groupes de rock exclusivement composés de femmes, le groupe britannique Fanny, actif de 1969 à 1975 (antérieur à The Runaways, souvent cité comme le premier groupe de rock composé de femmes mais qui n’a vu le jour qu’en 1975).

Girlschool est généralement le groupe cité comme étant l’un des premiers groupes de metal à proprement parler avec des femmes. Girlschool est un groupe de New Wave Of British Heavy Metal (NWOBHM) né en 1978, entièrement constitué de musiciennes et actif depuis 35 ans. Certains de leurs titres ont même une allure d’hymne féministe.

C’mon Lets Go (1982): « We’re on our way / Living for today / We make our move / And you know we’ll never lose » (Nous sommes en route / pour vivre au jour le jour / Nous passons à l’action / et vous savez que nous ne perdrons jamais)

Le groupe est également connu pour avoir collaboré à plusieurs reprises avec Motörhead et son légendaire frontman Lemmy Kilmister, notamment en 1981 sur le morceau Please Don’t Touch.

Faisant partie de la même vague de NWOBHM et également composé exclusivement de femmes, citons le groupe Rock Goddess créé en 1977. Enfin, impossible de faire l’impasse sur Doro Pesch, frontwoman du groupe allemand Warlock (1982-1988) et sacrée « Metal Queen » (Reine du metal).

Ces quelques exemples sur les premières années du metal montrent bien que les musiciennes s’intéressaient au metal et étaient actives dans le milieu. Néanmoins, leur nombre restreint pose la question de la mémoire et de la visibilité des artistes dans l’histoire de la musique (j’y reviendrai un peu plus bas).

Y a-t-il moins de musiciennes dans le metal parce que ce n’est pas une « musique de femme » ?

Un argument souvent avancé pour justifier la sous-représentation des femmes – ou d’un groupe quelconque minorisé – dans à peu près n’importe quel milieu consiste à dire que les femmes, de part leur « nature » (sic) ou leurs goûts, s’intéressent moins à un domaine (ici, le metal) que les hommes, et que celles qui s’y intéressent sont des exceptions. On explique qu’il y aurait des centres d’intérêt « de fille » et des centres d’intérêt « de garçon » qui se traduisent logiquement par le fait que les un·e·s et les autres sont plus ou moins présent·e·s dans différents domaines. « Les goûts et les couleurs, vous savez », « on ne changera pas la nature »… Pour explorer les tenants et les aboutissants de cette affirmation, il est nécessaire de se pencher sur plusieurs questions très intéressantes : comment se forment nos goûts et nos centres d’intérêts ? Qu’est-ce qui attire ou repousse des personnes d’un groupe ? Quelles sont les conditions pour démarrer un groupe de musique ?

Les stéréotypes de genre résultent d’une catégorisation des personnes en fonction de leur genre réel ou supposé, à qui l’on confère une nature, un comportement et des centres d’intérêt particuliers [6]. Selon les stéréotypes de genre en vigueur et pour prendre comme exemple le metal extrême, celui-ci est tout à fait éloigné de ce à quoi les filles et les femmes devraient aspirer : une musique douce et pas trop bruyante, mélodique, qui favorise l’expression d’émotions comme l’amour ou la mélancolie, qui témoigne de sensibilité, qui ne fasse pas peur. Bref, tout le contraire d’une musique très saturée, assimilée à du « bruit » par les non-amateurices, qui fait la part belle à l’expression de la colère et de l’agressivité, et dans lequel les hurlements gutturaux sont considérés comme un canon du chant.

L’expression de la colère : une émotion sanctionnée chez les femmes

D’un point de vue social et des normes genrées, la colère est considérée comme une émotion masculine. Il en va de même pour les expressions de violence et d’agressivité. Un article intitulé Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes. L’expression de la colère publié sur le site Antisexime détaille des résultats d’études qui tendent à montrer que l’expression de la colère est perçue comme légitime et favorisée chez les personnes ayant un statut social dominant (donc favorisée chez les hommes vis-à-vis des femmes), alors que « la colère des femmes est souvent perçue très négativement » (elles sont considérées comme « hystériques » ou « folles »). Pendant l’enfance, « les adultes laissent également plus aisément les garçons exprimer leur colère que les filles. Les mères encouragent plus activement les garçons que les filles à répondre aux provocations par la colère et la vengeance ». En termes de socialisation, les filles et les femmes sont donc encouragées à ne pas exprimer de colère et d’agressivité de manière ouverte et franche.

Dans les styles de metal extrême, particulièrement ceux contenant du chant hurlé, l’expression de la colère fait partie des caractéristiques de la musique. Il est alors intéressant de faire un lien entre la sous-représentation des femmes dans ces styles, et la socialisation genrée vis-à-vis de la colère qui décourage ce type d’expression artistique chez les femmes. Cette norme genrée s’articule avec une norme raciale lorsque l’on s’intéresse à la place des femmes noires dans le metal. Le stéréotype de la « femme noire en colère » sert alors de mécanisme de contrôle puissant, comme l’explique Laina Dawes, autrice de What Are You Doing Here? Black Women in Metal, Hardcore and Punk :

« Pendant ma pré-adolescence et mes années de jeune adulte, j’ai appris que les femmes – en particulier les femmes noires – ne sont pas censées montrer de la colère à travers les mots ou les actions. Non seulement la colère n’est pas une qualité attrayante dans une société qui préfère que les femmes de tous les profils culturels et ethniques soient douces et passives, mais pour les femmes noires, être bruyante et en colère renvoie à des stéréotypes raciaux qui ont empêché notre développement social et économique. » [7]

La chanteuse noire Kayla Philips, du groupe de hardcore Bleed the Pigs explique dans une tribune sur Noisey, comment ceci se traduit par un double standard :

« Je ne pourrais pas dire combien de fois des punks blanc·he·s et des metalleuxes ont dit « Kayla de Bleed the Pigs est trop agressive et trop en colère. Pourquoi est-elle tout le temps aussi énervée ? » Les punks blanc·he·s qui crient au sujet des mêmes thèmes politiques, de la même merde, et même de sujets et d’injustices raciales qu’iels ne rencontrent pas spécifiquement, sont complètement accepté·e·s, jamais questionné·e·s, on ne leur demande jamais de baisser le ton, on ne leur dit jamais de se détendre. Qu’importe à quel point je me justifie, ou qu’iels soient impliqué·e·s dans une cause, iels sont dégouté·e·s par ma colère complètement légitime. Pourquoi donc ? Qu’est-ce qu’il y a avec une fille noire, qui fait la même merde que les hommes blancs, qui les fait se dire que c’est trop ? Comment cela se fait-il que que je sois la seule à qui l’on reproche d’être trop agressive dans un style de musique où tout est agression ? » [8]

Kayla Philips transgresse des normes qui sont en vigueur dans la société occidentale, et qui ont tout aussi bien cours dans le milieu du metal. Au lieu d’être célébrées pour incarner ce qui est souvent décrit comme l’essence du metal, ses performances sont sanctionnées. En sus, les femmes, et d’autant plus les femmes racisées, qui s’expriment sur des sujets politiques sont considérées comme étant moins crédibles.

Même dans des styles de metal moins extrêmes, comme le metal symphonique où les femmes sont particulièrement présentes comparativement aux autres styles, on retrouve ces rôles et ces attentes genrées. Comme l’explique un article intitulé Le Metal symphonique : un monde de belles et de bêtes ? sur le site Cultures G, les femmes occupent généralement la position de chanteuse au chant clair dans le groupe, et peu de musiciennes dérogent à la règle. Sur les pochettes d’album, la chanteuse incarne généralement un rôle-type de la féminité (la sorcière sexy, la déesse angélique, la tentatrice).

« Le chant accentue […] les rôles genrés, notamment lorsque les groupes usent de la tendance dite de « la belle et la bête », où la chanteuse dialogue avec un chanteur (toujours musicien également) : la femme assure le chant lyrique et l’homme les grunts. Il n’est pas ici question d’évaluer la valeur musicale de cette tendance, souvent très réussie, mais de comprendre ce qu’elle dit. Par la pureté de sa voix, la femme est angélique et sublime tandis que l’homme surjoue sa virilité jusqu’au bestial. » [9]

Le projet français Igorrr, sorte d’ovni musical death electro baroque, respecte lui aussi quasi à la lettre ce canon dans sa mise en scène : Laure Le Prunenec, au chant clair et lyrique, joue avec distinction tandis que Laurent Lunoir, qui performe dans un chant hurlé, incarne l’archétype d’une sorte de bête ou d’être humain sauvage.

Enfin, la chanteuse est généralement la seule femme au sein du groupe :

« on se retrouve dans une configuration type « principe de la schtroumpfette », la chanteuse étant seule, entourée d’hommes. »

(pour une explication en français du principe de la schtroumpfette, on pourra se référer à ce guide.)

Pour tenter de comprendre comment le metal s’est construit à l’exclusion des femmes (en tout cas dans son essence), certain·e·s chercheureuses expliquent que la musique rock

« s’est historiquement construite comme une forme de rébellion masculine contre la domestication féminine et l’idéologie de la romance (Frith et McRobbie 1990). Le metal en particulier s’enracine dans des notions masculines de pouvoir, de contrôle et de compétition (Weinstein 1991). Les artistes rock sont « les hommes qui vont dans la rue, prennent des risques, vivent dangereusement et, la plupart du temps, roulent des mécaniques, libres de toute responsabilité, sexuelle et autre », en d’autres mots, qui performent une masculinité hégémonique. Les artistes de variété « célèbrent les traditions de l’amour hétérosexuel, du romantisme et de l’engagement » c’est-à-dire, qui mettent l’accent sur la féminité ». [10]

Cette vision des choses modèle la manière dont les femmes sont perçues dans la musique, et dont elles-mêmes peuvent se projeter dans le milieu : on attend d’elles qu’elles soient des consommatrices passives d’une musique de variété jugée comme inférieure, et non qu’elles prennent la route sur une Harley Davidson pour jouer du rock.

À cela peuvent se superposer d’autres facteurs sociaux qui entourent la formation des groupes de musique :

« plusieurs chercheureuses avancent que les hommes excluent les femmes des groupes ou des répétitions des groupes, des enregistrements, des concerts et des autres activités sociales (Cohen 1991). Non seulement les femmes sont considérées comme une menace pour ces liens entre hommes en créant une tension sexuelle, mais elles sont aussi soupçonnées de ne pas être aussi impliquées que leurs congénères masculins. » [11]

Enfin, le metal valorise généralement les performances techniques instrumentales, autrement dit la démonstration d’une maîtrise musicale et donc d’un certain pouvoir sur l’instrument. Cette maîtrise de la technique, quel que soit le domaine d’ailleurs, est davantage encouragée chez les hommes que chez les femmes. Il existe par ailleurs une répartition genrée des instruments, en fonction des stéréotypes en vigueur. Par exemple, la harpe, la flûte et le violon sont considéré·e·s comme plus « féminin », alors que la guitare, la batterie ou la trompette sont considérées comme plus « masculin ». Une étude qui analyse chez des élèves l’influence des stéréotypes de genre sur le choix d’un instrument par rapport aux préférences vis-à-vis du timbre (lorsqu’iels écoutent les sons sans savoir de quel instrument il s’agit) montre que les choix des élèves sont fortement influencés par les stéréotypes de genre, quitte à ignorer leurs préférences en terme de timbre. [12]

Les instruments traditionnels en rock et en metal sont la guitare et la batterie, autrement dit des instruments identifiés comme plutôt « masculins » qui seront donc généralement moins choisis par des filles comme instrument d’apprentissage. Au contraire, on peut constater qu’un nombre plus élevé de femmes jouent de la basse. Ceci pourrait s’expliquer par le fait qu’il s’agisse d’un instrument traditionnellement moins valorisé au sein du groupe (il suffit de penser à toutes les blagues sur les bassistes qui consistent à dire qu’on ne les entend pas ou qu’iels ne servent à rien). Le poste moins prestigieux de bassiste serait alors moins recherché par les hommes, ce qui laisserait plus de place aux femmes. [13]

La guitariste Leah Woodward, qui officie dans le groupe Aliases, en connaît un rayon en matière de technique.

L’invisibilisation des femmes dans l’histoire de la musique (et l’histoire en général)

Si les femmes sont moins nombreuses dans le metal, ce serait parce qu’elles sont moins nombreuses dans la musique et les arts en général : voilà la raison avancée dans une vidéo de la web émission Metal Crypt consacrée aux femmes (intitulée « Le Sexe faible », autant dire que cela commençait mal) pour expliquer l’absence relative des femmes dans le metal. Le chroniqueur l’affirme :

« Les filles dans le rock’n roll et le metal en général, il y en a toujours eu. Elles sont malheureusement moins nombreuses car hélas, l’histoire veut qu’il y ait toujours moins de filles que de garçons dans les musiques et les arts en général. »

Posons donc la question : cette infériorité numérique est-elle due à un manque de présence des femmes dans ces domaines, ou plutôt à un manque de visibilité et de reconnaissance ?

Des historien·ne·s de l’art ont montré que les artistEs ont été considérablement moins visibles, moins reconnues et moins valorisées que leurs confrères. Moins de livres, d’anthologies, d’études et d’expositions ont été et sont consacré·e·s à leurs travaux, perpétuant ainsi un cycle de non-visibilité et de non-valorisation.

Comme l’explique Catherine Strong en introduction de son article sur la mémoire de la participation des femmes dans le mouvement grunge des années 1990 [14], les femmes sont plus facilement oubliées que les hommes (et ceci se vérifie en histoire en général). Citant Joan Wallach Scott à l’appui :

« les historien·ne·s qui investiguent le passé à la recherche des femmes sont encore et toujours confronté·e·s au phénomène de l’invisibilité des femmes. Les recherches récentes ont montré non pas que les femmes étaient inactives ou absentes des évènements qui ont fait l’histoire, mais qu’elles ont été systématiquement exclues des registres officiels. Lorsqu’il s’agit d’évaluer ce qui est essentiel, ce qui a marqué notre histoire, les femmes en tant qu’individus ou en tant que groupe définissable sont rarement mentionnées. » [15]

Le groupe anonyme activiste Guerilla Girls est connu pour dénoncer ces problèmes, et constate le peu d’évolution au fil des années de la visibilité des artistEs dans les espaces officiels et reconnus du monde de l’art comme les musées :

anniversarymuseums

Combien de femmes ont eu droit à une exposition individuelle dans les musées de New York l’année dernière  (1985)? 1 au Modern, 0 ailleurs. Combien de femmes ont eu droit à une exposition individuelle dans les musées de New York l’année dernière  (2015)? 1 au Guggenheim, 1 au Metropolitain, 2 au Modern, et 1 au Whitney.

En musique, plusieurs éléments permettent d’expliquer cette situation. Catherine Strong reprend les analyses d’Helen Davies dans All Rock and Roll is Homosocial: The Representation of Women in the British Rock Music Press (2001) pour expliquer que les contributions des femmes sont souvent considérées comme moins sérieuses, moins crédibles, et se cantonnant aux domaines les plus « légers » des arts. En musique, on attend des femmes qu’elles se produisent dans les styles de variété. Elles sont associées à ce qui est « mainstream », qui a tendance à être dévalorisé alors que les notions de crédibilité et de sérieux sont rattachées aux sous-cultures, aux milieux dits « spécialisés ». Ces perceptions modèlent la culture dominante au sein du journalisme rock et metal – les critiques reconnus étant par ailleurs très largement des hommes –, qui influe sur la réception des artistEs et la manière dont on communique sur elles et sur leur musique.

« La crédibilité est étroitement associée à l’idée d’authenticité, qui est automatiquement niée chez les femmes, généralement perçues comme des personnes manipulées quelle que soit la manière (par exemple par un manager, ou par le fait de chanter les chansons d’autres personnes). » [16]

La « manipulation » peut désigner le fait que les artistes sont dirigées musicalement et commercialement parlant. Cette vision des artistEs est retranscrite dans la manière dont le sociologue français Fabien Hein, auteur de l’ouvrage Hard rock, heavy metal, metal, histoire, cultures et pratiquants introduit la section consacrée aux « groupes féminins [17] » :

« Les premiers groupes ou artistes féminins à officier dans le hard rock sont les héritiers de ce que l’on appelait les girls groups entre la fin des fifties et le début des sixties […]. Leurs carrières sont toujours liées à des compositeurs […] et des producteurs […] qui les repèrent, leur écrivent des chansons et produisent leurs disques. » [18][19]

Dans certains domaines où l’on n’attend pas que les femmes puissent être compétentes ou même présentes, leur travail est souvent ignoré et attribué à d’autres. Même une artiste de l’envergure de Björk témoigne de ce type de non-reconnaissance et d’invisibilisation de son travail. Une interview donnée au magazine Pitchfork en 2015 par l’artiste rapporte ses commentaires sur le fait que

« le travail des femmes et leur expertise – au sein et en dehors de l’industrie musicale – passe inaperçu. « Ce que les femmes font est invisible », déclare [Björk]. « Ce n’est pas autant récompensé. » Elle a remarqué que ses collaborateurs masculins sont habituellement crédités pour le son de ses disques : parce qu’elle se consacre principalement au chant lorsqu’elle est sur scène, on considère le plus souvent qu’elle ne produit pas et ne joue d’aucun instrument. » [20]

Ces distinctions ne datent pas d’hier. Par exemple, au XIXe siècle, il était courant, et même obligatoire, pour les femmes d’une certaine classe sociale de savoir jouer de la musique afin de divertir la famille et les invité·e·s (l’instrument par excellence était le piano). En revanche, elles n’étaient pas censées s’investir dans des activités plus « sérieuses » comme la composition. Or, de quels noms se rappelle-t-on aujourd’hui : des nombreuses femmes qui jouaient du piano devant leurs invité·e·s ou des compositeurs de l’époque ? Certaines musiciennes ont tout de même réussi à composer malgré les interdits, mais en signant souvent avec un nom d’emprunt masculin ou androgyne. Par exemple, Fanny Mendelssohn, la sœur de Felix Mendelssohn, a composé de la musique qui a dû être produite en cachette de son père. Certaines des partitions publiées sous le nom de son frère ont en fait été composées par Fanny. [21][22]

Enfin, la présence des femmes dans les milieux rock et metal est sans cesse « redécouverte » et qualifiée de remarquable [23]. Ceci est symptomatique de leur manque de visibilité et du fait qu’elles sont habituellement « oubliées », comme l’explique Catherine Strong en s’appuyant sur les analyses de Davies :

« bien que les organes de presse doivent incorporer des femmes afin de « créer une image progressiste et non-sexiste d’eux-même et de leurs publications », ceci arrive de manière cyclique dans ce qui est présenté à chaque fois comme une « découverte » de la « nouvelle » présence des femmes dans le rock. Ceci est rendu possible parce que les écrits rétrospectifs sur la musique populaire « sérieuse » excluent les femmes qui ont pu être à l’avant-garde de n’importe quel mouvement. Comme Davies l’explique, « les femmes sont une perpétuelle nouveauté, et chaque groupe avec des artistEs brillantes est proclamé comme étant le premier de ce type. » [24]

L’objectivation sexuelle des musiciennes

Il est courant d’entendre dire qu’une femme (artiste ou amatrice) est à un concert ou à un événement relié au monde du metal uniquement parce que son copain est fan de metal, ou parce qu’elle veut coucher avec les musiciens. Ceci fait référence à la figure de la « groupie [25] » qui suivrait un groupe uniquement pour coucher avec ses membres, et qui est connotée péjorativement la plupart du temps. On présuppose que les femmes sont hétérosexuelles, superficielles et ne s’intéressent pas vraiment à la musique. Leur présence est par conséquent considérée comme étant inauthentique et moins légitime. Il s’agit aussi d’une manière de ramener les femmes à la sexualité. Ceci est un mécanisme sexiste très courant, qui s’exprime particulièrement à travers l’objectivation sexuelle des femmes. Voyons cela plus en détails avec un exemple :

symphonic-metal-sharon-den-adel-hot-metal-cleavage-demotivational-poster-1263216558-resizecrop--

Source

Ce poster représente Sharon den Adel, chanteuse du groupe Within Temptation. Sur la photo, den Adel est en corset, le décolleté ouvert et regarde directement ses observateurices. Le sous-titre énonce : « Symphonic Metal – Music for your eyes » (« Le metal symphonique – De la musique pour vos yeux »). Le genre musical est réduit à l’image de la chanteuse qui est censée représenter à elle seule les caractéristiques du metal symphonique (ce que l’expression consacrée « metal à chanteuse » traduit tout à fait). Contrairement ce à quoi on pourrait s’attendre, ces caractéristiques ne sont pas sonores mais visuelles (« pour vos yeux »). La qualité musicale du metal symphonique ne vient qu’au second plan. En fait, on peut penser qu’elle en est décrédibilisée, si ce n’est tout simplement ignorée. Une deuxième réduction s’opère : celle de la chanteuse à son corps sexualisé. On ne donne en effet ni son nom, ni celui de son groupe, ni sa fonction en tant que musicienne. Elle n’est qu’un « eye candy » [bonbon pour les yeux] qui s’offre aux regards.

Ce poster est une très bonne illustration de ce qu’est l’objectivation sexuelle, que définit ainsi le site Antisexisme :

« L’objectivation sexuelle survient quand une personne est considérée, évaluée, réduite, et/ou traitée comme un simple corps par autrui. Il s’agit de séparer une personne de son corps, de certaines de ses parties corporelles ou de ses fonctions sexuelles, les réduisant au statut d’instruments ou les considérant comme étant en mesure de représenter la personne. Ce droit s’exprime quand des hommes inspectent et jugent le corps des femmes. Cette inspection peut s’accompagner de commentaires évaluateurs ou sexuels, qui tendent d’ailleurs à être dénigrants quand ils sont adressés à des femmes racialisées. Le fait d’examiner et de commenter à haute voix le corps des femmes a été considéré comme étant du harcèlement sexuel par plusieurs auteurices. » [26]

L’objectivation sexuelle des musiciennes et des femmes en général dans le metal s’observe dans différents médias. Dans la presse spécialisée, le magazine Revolver est tristement connu pour publier des tops et des calendriers de type « Hottest Chicks in Hard Rock ». Le traitement sexualisant et paternaliste réservé aux musiciennes dans le milieu a été mis en exergue dans un article du site Noisey en réponse au numéro de février 2015 de Revolver et son top des « 25 Hottest Chicks in Hard Rock » (« les 25 gonzesses les plus sexy du hard rock »), avec un délicieux top dont l’objectif est de donner « plus de visibilité » aux hommes dans le metal. Les tournures de phrases sont typiques des textes parlant des musiciennes. À propos de Gojira par exemple : « Le death metal est peut-être un genre traditionnellement dominé par les femmes, mais avec ces français sexy, il devient évident que les garçons peuvent être brutaux, eux aussi. » [27]

Dans les vidéos, les femmes sont souvent reléguées au rang d’objet sexuel à travers les âges et les styles : le célèbre clip de Mötley Crue Girls Girls Girls (1987), Type O Negative et son fantasme sur les femmes bies dans le clip My Girlfriends’ Girlfriend (1996), Avenged Sevenfold et Beast and the Harlot (2006), ou encore le clip Ov Fire and the Void de Behemoth (2009) analysé (en anglais) sur le site Feminist Headbanger.[28]

En concert aussi, les femmes peuvent être réduites au statut d’objet offert aux regards du public, comme cette vidéo de concert de The CNK qui réalise un combo sexisme-racisme-orientalisme en plaçant sur scène deux femmes immobiles, en string visible et portant une sorte de burqa couvrant le haut de leur corps, leur visage et leur tête. Que cette mise en scène puisse être une provocation ne justifie en rien le fait qu’elle mobilise des codes islamophobes et sexistes.

Les musiciennes peuvent aussi être jugées, dans un mouvement inverse, « trop » attirantes et sexuelles. Ces artistes sont alors accusées d’utiliser leur corps plutôt que leurs compétences musicales pour faire vendre leur musique. Quoi qu’elles fassent, les femmes sont « trop » ou « pas assez », mais on les juge sur leur plastique plutôt que sur leur musique. C’est le regard masculin hétérosexuel désirant qui prévaut et qui juge ce qui est acceptable ou non.

Dans sa vidéo« Le Sexe faible », le chroniqueur de l’émission Metal Crypt déclare ainsi :

« heureusement les filles de la scène metal ne sont pas toutes des sorcières hippies envoyées par Satan dans le seul but de nous envoûter, il y a aussi des gonzesses dont les organes ont contribué bien plus à en ensorceler certains. Qu’une chanteuse soit jolie et sexy, je n’y vois pas d’inconvénient, c’est même plutôt cool. Qu’une chanteuse soit même vulgaire, grand bien lui fasse. Je veux dire les mecs aussi le font, et chacun fait ce qu’il veut de son corps après tout. Mais j’ai la triste impression que certaines formations ou maisons de disque basent toute leur com’ sur la plastique de la demoiselle du groupe. »

Le « nous » utilisé dans le texte désigne clairement des hommes hétéro- et bisexuels, à l’exclusion des autres amateurices de metal. Le chroniqueur, grand seigneur, « ne voit pas d’inconvénient » à ce que des femmes se présentent physiquement comme elles sont (on ne décide pas d’avoir un corps qui rentre ou pas dans les normes de la beauté féminine traditionnelle approuvée par les hommes). Son commentaire sur les femmes et les hommes ayant des comportements jugés comme « vulgaires » n’est pas très précis : qu’est-ce qu’être vulgaire ? Dans le contexte de la vidéo, j’interprète cela comme un synonyme d’être sexuellement attirant·ᐧe, ou même de réaliser ou imiter des actes sexuels à l’écran.

Le chroniqueur met en place une équivalence entre les femmes et les hommes « vulgaires » pour immédiatement après opérer une distinction. Il y a là un double standard : les femmes sont jugées selon des critères différents, et sont soupçonnées d’être manipulées ou utilisées par leur groupe ou leur maison de disque. L’authenticité du groupe et de la musique en souffre donc. Cette dimension avait déjà été soulignée plus haut :

« La crédibilité est étroitement associée à l’idée d’authenticité, qui est automatiquement niée chez les femmes, généralement perçues comme des personnes manipulées quelle que soit la manière. » [29]

Lorsqu’il n’est pas possible de dire que les femmes sont manipulées parce qu’elles revendiquent leur corps et leur sexualité, alors ce sont elles qui sont manipulatrices (on retrouve ici le trope de la femme séductrice).

Sur ce sujet, il est intéressant de se pencher sur le cas de la chanteuse Maria Diane Brink du groupe In This Moment et sur la réception du groupe dans les médias. En 2013, pour la sortie du single intitulé Whore (« Pute » en anglais), la chanteuse décide de poser nue, prise en photo de dos où est inscrit en lettres rouges le mot « Whore ». Pour un chroniqueur du site Metal Injection, il ne s’agit que d’un coup marketing, d’une femme qui montre son corps pour vendre :

« pour moi, cela ressemble à un simple moyen d’utiliser ton corps pour créer de l’intérêt autour du groupe et de ton nouveau single ». [30]

Le discours de Brink est pourtant militant : la signification du mot « WHORE » est détournée pour en faire l’acronyme de la phrase « Women Honoring One another Rising Eternally » (« Les femmes qui s’honorent les unes les autres s’élèveront éternellement »). Elle explique :

« J’ai décidé de poser nue pour les visuels de Whore afin d’incarner la vulnérabilité à l’état brut. Le mot « whore » écrit sur mon dos, et le bonnet d’âne symbolisent le fait que je me place moi-même sur le bûcher pour celles qui souffrent ; je ne peux qu’espérer que cela encouragera au moins une personne à trouver l’estime de soi et l’amour qu’elle mérite pour dépasser cette situation douloureuse et la rendre plus belle. Il s’agit de trouver notre pouvoir et de prendre position. Nous sommes des êtres résilients et nous avons besoin de prendre conscience de nos forces incroyables. Je ne baisserai pas la tête devant la perception que les autres ont de moi. » [31]

Dans les clips de Whore et Sex Metal Barbie, la manière dont Maria Brink est filmée, dont elle regarde la caméra et dont son corps est déformé joue ainsi avec les codes et les détourne.

La présence des femmes dans le metal, si elle est avérée et indiscutable, est sujette, on l’a vu, à un certain nombre d’obstacles. Les normes genrées en vigueur dans la société modèlent ce qui est acceptable et encouragé chez les filles et les femmes. Il en résulte que les goûts musicaux, la pratique instrumentale et la formation de groupes de musique sont différencié·e·s chez les garçons et les filles. Ces dernières ne sont pas censées s’intéresser aux musiques rock et metal. Lorsqu’elles dépassent ces obstacles, les musiciennes sont en position d’infériorité numérique et doivent faire face à un certain nombre de mécanismes discriminants. Leur participation dans l’histoire de la musique est invisibilisée. Leur travail de composition, de production ou même d’instrumentistes (pour les chanteuses) n’est souvent pas reconnu ou bien attribué à des hommes. Lorsqu’elles sont médiatisées, il est courant qu’elles soient objectivées sexuellement. Réduites à leur corps et à leur sexualité, les femmes voient alors la musique qu’elles produisent devenir secondaire et finir parfois par être décrédibilisée.

Heureusement, de nombreuses artistEs tiennent leur place dans le milieu du metal et sont reconnues pour leurs performances. Une petite sélection de 25 groupes est disponible en fin de cet article sous la forme d’une playlist (avec un focus sur des groupes de metal extrême) ainsi qu’une section Ressources pour découvrir des groupes.

Et si vous souhaitez soutenir les musiciennes et plus généralement favoriser la présence des femmes dans le milieu du metal, voici :

Quelques pistes de réflexion et d’action

  • Éviter de parler systématiquement des musiciennes comme des bouts de viande, ou de les ramener à leur plastique.
  • Ne pas dévaloriser certains styles/groupes en les qualifiant de « gay », synonyme d’efféminé, donc rapporté au féminin qui est traditionnellement dévalorisé.
  • Bannir l’expression « metal à chanteuse » de son vocabulaire.
  • En festival, en concert et dans la vie de tous les jours, intégrer les incontournables contre la culture du viol : pas d’attouchement non consenti ou par surprise (avec les femmes comme avec les hommes), surtout s’il s’agit de personnes que vous ne connaissez pas : prendre dans les bras, taper sur les fesses, d’embrasser par surprise, etc. Évidemment, histoire d’être clair·e, j’exclue de cette liste les contacts de type « je tape gentiment sur l’épaule » pour pouvoir passer dans la foule et les contacts manifestement consentis et recherchés (de type pogos par exemple).
  • Ne pas hésiter à réagir lorsque des personnes du public ont des commentaires déplacés envers les musiciennes sur scène (les habituels « à poil ! ») ou d’autres personnes du public. Cela fera du bien aux gens concerné·e·s autour de vous qui vous entendront.
  • S’interroger sur la pertinence de certaines pratiques : pourquoi certains groupes invitent-ils uniquement les femmes à venir sur scène en concert ? Est-ce dans le but de servir un regard masculin sur les femmes montées sur scène à qui l’on demande de bouger et danser ? On pourra mettre cela en parallèle avec les personnes du public qui peuvent parfois être invitées à venir chanter ou jouer d’un instrument sur scène avec le groupe, donc à participer à une performance musicale et non pas simplement visuelle.
  • Dénoncer le sexisme ordinaire : Dans l’épisode 7 de la websérie Metalliquoi, « Les filles dans le metal » (2014), la jeune femme qui commence à parler à l’écran est d’abord interrompue au milieu de sa phrase puis carrément assommée devant nos yeux avec une guitare pour laisser la place au chroniqueur habituel (un homme qui va nous parler de la place des « filles » (sic) dans le metal, donc). Il s’agit d’une scène d’une violence à la fois physique et symbolique qui est très représentative : les femmes n’ont pas la parole et, lorsqu’elles la prennent malgré tout pour parler de sujets qui les concernent directement, elles encourent le risque d’être agressées physiquement. La vidéo continue comme si de rien n’était après cette scène choquante qui, non, n’a rien d’humoristique.

Ressources pour découvrir des groupes avec des musiciennes

En français :

En anglais :

En espagnol :

Des festivals :

Playlist découverte

Notes et références

[1] ^ Sam Dunn, Metal : voyage au cœur de la bête
« metal confronts what we’d rather ignore; it celebrates what we often deny, it indulges what we fear most. And that’s why metal will always be a culture of outsiders. »

[2] ^ Heavy metal music#Fan subculture, Wikipedia

https://en.wikipedia.org/wiki/Heavy_metal_music#Fan_subculture

« The metal scene has been characterized as a « subculture of alienation », with its own code of authenticity.[82] This code puts several demands on performers: they must appear both completely devoted to their music and loyal to the subculture that supports it; they must appear uninterested in mainstream appeal and radio hits; and they must never « sell out« .[83] Deena Weinstein states that for the fans themselves, the code promotes « opposition to established authority, and separateness from the rest of society ».[84] »

[3] ^ Thomas Nys, « Le message d’anticonformisme, d’individualisme et de vérité de Metallica », in Metallica : une interprétation philosophique, William Irwin (dir.), Éditions Camion blanc, 2011.

[4] ^ Julian Schaape et Pauwke Berkers, Grunting Alone? Online Gender Inequality in Extreme Metal Music http://www.academia.edu/6142983/Grunting_Alone_Online_Gender_Inequality_in_Extreme_metal_Music

« Previous studies have demonstrated that the vast majority of the metal audience consists of males, varying from 65-70% in the United States (Purcell 2003: 100), to 70-75% in the United Kingdom (Gruzelier 2007: 62) and 85% in Germany (Chaker 2013). Although the number of female performers within extreme metal is steadily increasing (Purcell 2003) […], they remain a numerical minority in a male-dominated field of cultural production (Mudrian 2004: 250-252). »

[5] ^ Jill Mikkelson, It’s Time to Stop Making Excuses for Extreme Metal’s Violent Misogynist Fantasies, 2016 https://noisey.vice.com/en_us/article/rb8bnd/death-metal-misogyny

« « metal is supposed to push the boundaries of acceptability! » Well, if one in three women is experiencing sexual violence at some point in their lives and it’s enshrined in the lyrical cannon of extreme music, wouldn’t it be more controversial to speak up in defense of women then to flog the ol’ rape horse yet again? Where are all the turbo-feminist goregrind bands if metal is about challenging the boundaries of acceptability? Judging by the virtual shitstorm that erupts any time sexism in metal is addressed, I think it’s pretty safe to bet BDM about female empowerment would set the message boards ablaze effectively (Castrator anyone?). »

[6] ^ Antisexisme.net, Qu’est-ce qu’un stéréotype ? https://antisexisme.net/2011/04/20/qu%e2%80%99est-ce-qu%e2%80%99un-stereotype-what-is-a-stereotype/

[7] ^ Laina Dawes, What Are You Doing Here? Black Women in Metal, Hardcore and Punk https://www.goodreads.com/book/show/13238271-what-are-you-doing-here

« Throughout my preteen and early adult years I learned that women – particularly black women – are not supposed to show anger, through words or actions. Not only is anger an unattractive quality in a society that prefers women of all cultural and ethnic backgrounds to be gentle and passive, but for black women, being loud and angry harkens back to racial stereotypes that have deterred our social and economic progress. »

[8] ^ Kayla Philipps, What Do Hardcore, Ferguson and the « Angry Black Woman » Trope All Have in Common? https://noisey.vice.com/en_us/article/6x8qkw/hardcore-ferguson-and-the-angry-black-woman-essay

« I couldn’t tell you how many times white punks and metal nerds have said, « Kayla from Bleed the Pigs is too aggressive and angry. Why is she so tense all the time? » White punks screaming about the same politics, the same fucked-up shit, and even about racial issues and injustices they don’t even particularly face, are wholeheartedly accepted, never questioned, never told to tone down, and never told to relax. No matter how justified I am, or how down for the cause they are, they’re put off by my very valid rage. Why is that? What is it about a Black girl doing the same shit white men do that makes them feel like it’s too much? How am I the only one being labeled too aggressive in a genre that is all about aggression? »

[9] ^ Cultures G, Le Metal symphonique : un monde de belles et de bêtes ? https://culturesgenre.wordpress.com/2012/11/04/le-metal-symphonique-un-monde-de-belles-et-de-betes/

[10] ^ Julian Schaape et Pauwke Berkers, Grunting Alone? Online Gender Inequality in Extreme Metal Music http://www.academia.edu/6142983/Grunting_Alone_Online_Gender_Inequality_in_Extreme_metal_Music

« has historically been constructed as a form of male rebellion against female domesticators and the ideology of romance (Frith and McRobbie 1990). metal music in particular is grounded in masculine notions of power, control and competition (Weinstein 1991: 102-106). Rock artists are «the men who take to the streets, take risks, live dangerously and, most of all, swagger untrammeled by responsibility, sexual and otherwise» (Frith and McRobbie 1990: 374), in other words, perform hegemonic masculinity. Pop artists «embrace and celebrate rituals of heterosexual love, romance and commitment» (Schippers 2002: 24), that is, emphasize femininity. »

[11] ^ Julian Schaape et Pauwke Berkers, Grunting Alone? Online Gender Inequality in Extreme Metal Music http://www.academia.edu/6142983/Grunting_Alone_Online_Gender_Inequality_in_Extreme_metal_Music

« several scholars have argued that men exclude women from bands or from the bands’ rehearsals, recordings, performances, and other social activities (Cohen 1991: 208). Not only are women considered a threat to these male bonds by creating sexual tension, they are also suspected of not being as dedicated as their male counterparts. »

[12] ^ Kristyn Kuhlman, The Impact of Gender on Students’ Instrument Timbre Preferences and Instrument Choices http://www-usr.rider.edu/~vrme/v5n1/visions/Kuhlman%20The%20Impact%20of%20Gender%20on%20Students.

[13] ^ Mary Ann Clawson, When Women Play the Bass http://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/089124399013002003

[14] ^ Catherine Strong, Gender and Memory : Remembering and Forgetting the Women of Rock

https://www.researchgate.net/publication/228769560_GENDER_AND_MEMORY_REMEMBERING_AND_FORGETTING_THE_WOMEN_OF_ROCK

[15] ^ Joan Wallach Scott, Retrieving Women’s History: Changing Perceptions of the Role of Women in Politics and Society, 1988

« historians searching the past for evidence about women have confronted again and again the phenomenon of women’s invisibility. Recent research has shown not that women were inactive or absent from events that made history, but that they have been systematically left out of the official record. In the evaluation of what is important, of what matters to the present in the past, women as individuals or as a definable group rarely receive mention. (1988 p5). »

[16] ^ Catherine Strong, « Gender and Memory : Remembering and Forgetting the Women of Rock » https://www.researchgate.net/publication/228769560_GENDER_AND_MEMORY_REMEMBERING_AND_FORGETTING_THE_WOMEN_OF_ROCK

« Credibility is closely associated with the idea of authenticity, which is automatically denied to women seen as being in any way manipulated (eg by a manager, by singing other people’s songs). »

[17] ^ Dans le texte, cette expression englobe à la fois les groupes exclusivement composés de femmes et les groupes mixtes : on se demande dès lors ce que l’adjectif « féminin » caractérise…

[18] ^ Fabien Hein, Hard rock, heavy metal, metal, histoire, cultures et pratiquants, Edition Séteun, 2004, p. 126

[19] ^ Pourquoi adopter cet angle d’analyse en particulier pour les groupes avec des femmes alors que les mêmes pratiques existent chez les groupes exclusivement masculins ? Tous les groupes composés d’hommes n’ont pas écrit l’intégralité des morceaux qu’ils jouent, n’ont pas eu besoin de producteur pour émerger et n’ont pas produit leurs propres disques…  Citons Alice Cooper et Kiss qui ont travaillé avec le producteur Bob Ezrin ; Judas Priest et Def Leppard avec Tom Allom ; Scorpions et Twisted Sisters avec Dieter Dierks, et ainsi de suite (ces informations sont répertoriées à la section suivante du livre de Hein qui est consacrée aux producteurs).

[20] ^ Pitchfork, The Invisible Woman: A Conversation With Björk, 2015 http://pitchfork.com/features/interviews/9582-the-invisible-woman-a-conversation-with-bjork

« women’s labor and expertise—inside and outside of the music industry—go unnoticed. « It’s invisible, what women do,» [Björk] said. « It’s not rewarded as much.» She observed that her male collaborators are typically credited for the sound of her records; because on stage she mainly sings, there is a widespread assumption that she neither produces nor plays an instrument. »

[21] ^ Fanny Mendelssohn, Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Fanny_Mendelssohn#Life

[22] ^ In Search of Women in American Song, a Neglected Musical Heritage. http://parlorsongs.com/issues/2002-9/thismonth/feature.php

[23] ^ Par exemple, selon Fabien Hein qui liste des musiciennes appartenant à des groupes de metal extrême, « [l’]inventaire est d’autant plus remarquable que l’influence féminine est plus marquée dans les registres gothique, symphonique et atmosphérique, nettement moins violents. »

Hard rock, heavy metal, metal, histoire, cultures et pratiquants, Fabien Hein, p. 130

[24] ^ Catherine Strong, Gender and Memory : Remembering and Forgetting the Women of Rock https://www.researchgate.net/publication/228769560_GENDER_AND_MEMORY_REMEMBERING_AND_FORGETTING_THE_WOMEN_OF_ROCK

« although the press must include women in order to ‘create images of themselves and their publications as liberal and non-sexist’ (302), this occurs periodically in what is fashioned in each instance as a ‘discovery’ of the ‘new’ presence of women in rock. » This can occur because retrospective writing on ‘serious’ popular music excludes the women who may have been at the forefront of any given movement. As Davies explains, ‘Women are a perpetual novelty, and each new group of successful female performers is heralded as the first.’ (302). »

[25] ^ Marie Cazetien, Analyse des stratégies du public féminin en milieu rock à travers le prisme de la groupie http://www.academia.edu/16069976/Les_strat%C3%A9gies_du_public_f%C3%A9minin_en_milieu_rock_%C3%A0_travers_le_prisme_de_la_groupie

[26] ^ Antisexime, L’objectivation sexuelle des femmes : un puissant outil du patriarcat https://antisexisme.net/2013/08/13/objectivation-1-2/

[27] ^ Kim Kelly, Noisey, The Cutest Boys in metal 2015 https://noisey.vice.com/en_us/article/689amp/the-cutest-boys-in-metal-2015

« Death metal may be a traditionally female-dominated subgenre, but these sexy Frenchmen make it clear that boys can be brutal, too. »

[28] ^ The Feminist Headbanger, Ov Gender and the Narrative https://feministheadbanger.wordpress.com/2011/04/19/ov-gender-and-the-narrative/

[29] ^ Catherine Strong, Gender and Memory : Remembering and Forgetting the Women of Rock

https://www.researchgate.net/publication/228769560_GENDER_AND_MEMORY_REMEMBERING_AND_FORGETTING_THE_WOMEN_OF_ROCK

[30] ^ Robert Pasbani, Metal Injection, IN THIS MOMENT’s Maria Brink Bares Her Backside In The Name Of Feminism http://www.metalinjection.net/av/moments-maria-brink-bares-backside-name-feminism

« to me this seems like a simple way to use your body to create interest in your band and your new single ».

[31] ^ Revolver Mag, In This Moment Frontwoman Maria Brink Poses Nude for Art for New Single, « Whore » http://www.revolvermag.com/news/in-this-moment-frontwoman-maria-maria-poses-nude-for-art-for-new-single-whore.html

« I decided to pose nude for the visual art for ‘Whore’ to evoke a raw vulnerable emotion. The word ‘whore’ written down my back, and the dunce cap symbolize me placing myself on the stake for those who are suffering and I can only hope to encourage at least one person to find the self worth and love they deserve to transcend out of a painful situation into a beautiful one. It is about finding our power and taking a stand. We are resilient beings and need to realize our incredible strengths. I will not bow down to others perceptions of me. »