[Cet article contient des spoilers]En ce frisquet après-midi d’avril, j’ai rencontré Maysaloun Hamoud, réalisatrice de « Je danserai si je veux », en salles ce mercredi. Une rédactrice y avait déjà consacré un article il y a peu. L’interview a eu lieu en anglais dans les locaux de Elzevir Films, ayant déjà produit des films tels que « Party Girl », « La source des femmes » ou encore « Va, vis et deviens ».

Je remercie chaleureusement Maysaloun Hamoud, l’agence Okarina et Elzevir Films pour cet entretien.

 

 Je danserai si je veux, dernier film de Maysaloun Hamoud.

Je danserai si je veux, dernier film de Maysaloun Hamoud.

 

Vouliez-vous que le film soit ouvertement féministe ?

Bien sûr ; c’est un privilège de ne pas être féministe. Quand vous êtes une femme qui vit les discriminations dans une société patriarcale, je pense que c’est un devoir de l’être.

Quelle était l’évolution de Nour à l’origine ? Vouliez-vous qu’elle s’ouvre aux opinions progressives de Layla et Salma, ou qu’elle soit déjà ouverte d’esprit ?

Je pense que l’arc le plus intéressant entre ces personnages est celui de Nour. On comprend dès le départ que les personnages de Layla et de Salma ont déjà commencé leur libération. Chacune d’elle vient avec une histoire et des origines différentes ; ce n’est pas le cas de Nour, qui représente ces femmes qui vivent en fonction des règles de société, prennent pour acquis que c’est la seule réalité, qu’elles doivent agir de telle manière, faire telles et telles choses. C’est un état d’esprit que vivent beaucoup de femmes, la majorité d’entre elles, même. Je voulais que Nour soit exposée à quelque chose d’autre, à une liberté de choix. C’est en gros ce que Salma et Layla font. Je pense que la chose la plus importante en ce qui concerne la libération, c’est que ce n’est pas fumer, ou boire, ou être libérée sexuellement ; ce sont des choses importantes, parce que ce sont des actions qui représentent cet état d’esprit. Mais l’essence de la libération est le fait de pouvoir choisir. Quand vous choisissez vos propres choix, et que vous en assumez la responsabilité, vous êtes libres. Nour n’a pas choisi son propre chemin : elle a juste fait ce qu’on attendait d’elle. Quand elle est exposée au mode de vie de Salma et Layla, elle voit des modèles différents. Je ne dis pas que les modèles différents sont sécurisants ; je dis qu’elle voit des modèles qui donnent du pouvoir aux femmes. Grâce à la sororité qu’elle découvre, elle peut commencer sa propre libération.

Party girl, de Marie Amachoukeli, a aussi été produit par Elvezir Films en 2015.

Party girl, de Marie Amachoukeli, a aussi été produit par Elvezir Films en 2015.

Quand on voit le film, on a l’impression que la situation est à peu près partout la même, mais sous différentes manières. Avez-vous fait ce film pour dénoncer la situation en Israël ou était-ce une situation spécifique permettant de montrer les discriminations en général ?

Exactement ! Je vais vous dire. Je suis palestinienne, et je ne peux pas porter d’autres souliers que les miens. Je ne peux pas filmer le point de vue français, par exemple, mais ce que je peux montrer, c’est mon histoire en tant que palestinienne, qui est particulière. Mais dans le même temps, parce qu’elle est particulière, elle ne peut pas être universelle. Ces femmes-là avec ces problèmes-là sont similaires à d’autres femmes à travers le monde, mais ce n’est pas universel pour autant.

Comment avez-vous choisi les trois actrices principales ?

Le film capture, en quelque sorte, leur réalité. Ce n’est pas quelque chose que j’ai créé spécialement pour le film. Ce monde existe, et j’y vis. Ces actrices font parties de ce monde elles aussi, tout comme les jeunes acteurs. Ce n’est pas un monde étrange que nous avons inventé pour l’occasion, c’est notre réalité. Et ces personnages, ces histoires, ces dilemmes, ces conflits, gravitent tout autour. J’ai simplement essayé de montrer comment je voyais tout ça d’un point de vue cinématographique.

La source des femmes, du studio Elvezir Films, a été réalisé par Radu Mihaileanu en 2011.

La source des femmes, du studio Elvezir Films, a été réalisé par Radu Mihaileanu en 2011.

Comment s’est passé le tournage ?

Entre le moment où j’ai commencé à écrire ce film, et le moment où il est sorti en salles, il s’est écoulé cinq ans. C’est un processus très long, avec beaucoup de défis à relever avec mon partenaire, mais aussi avec mon producteur, qui était mon professeur, mon mentor. Toute cette aventure a mis beaucoup de temps à aboutir, mais j’en ai apprécié chaque seconde.

Avez-vous d’autres projets filmiques à venir ?

Ce film est en réalité le premier volet d’une trilogie ; j’aimerais continuer sur mon thème de « l’entre-deux » pour les films suivants. J’espère que je pourrais m’asseoir et ne pas être obligée de courir partout ! J’ai commencé à travailler sur la seconde partie, il faut que j’écrive encore, et je travaille également sur une série télévisée.

Pourquoi avez-vous choisi la ville de Tel-Aviv, sachant que les villes palestiniennes sont différentes des villes israéliennes ?

J’habite à Jaffa ; et Jaffa et Tel-Aviv sont des villes qui se touchent. En réalité, 20% de la population d’Israël est composée de palestiniens. Nous avons cette grande ville. C’est la seule grande ville. Comme n’importe quelle jeune personne dans le monde, ils ont émigré dans une grande ville pour poursuivre leurs rêves. Nous n’avons pas d’autres grande ville. C’est un fait : nous aimerions beaucoup qu’il y en ait d’autres, comme Paris, ou Berlin, ou Rome, mais c’est la seule que nous avons.

Va, vis et deviens a également été réalisé par Radu Mihaileanu pour le studio Elzevir Films.

Va, vis et deviens a également été réalisé par Radu Mihaileanu pour le studio Elzevir Films.

Le titre original est « Bar bahar », qui signifie « terre et eau » ; était-ce votre choix de le modifier en français ?

Je crois qu’il était important que le public français voie le film sans le voir comme un film palestinien politique, mais qu’il voit plutôt son côté féministe, puisque c’est après tout un film féministe. Je pense que c’est un bon choix de donner au public français la possibilité de voir le film sans aucun jugement politique.

Quels ont été les réactions palestiniennes à votre film ?

Il y a une minorité de rejets, parce qu’il y avait des personnes conservatrices et fondamentalistes. C’était naturel que ce genre de choses arrive quand vous parlez de sujets radicaux au sein de la société. Cela n’a fait que rendre le film plus populaire, parce qu’en parlant de nous et en nous attaquant, iels ont poussé la majorité des spectateurices à aller voir le film, spectateurices qui par la suite ont soutenu le film.

D’après vous, existe-t-il une différence entre le féminisme arabe et le féminisme européen ?

Je pense qu’il y a beaucoup de différences. Rien qu’en France, vous avez plusieurs mouvements féministes. Mais je pense que ce que à côté de quoi nous passons, au travers de ces différents mouvements féministes, c’est la sororité. Nous sommes les unes contre les autres, et en tant que féministe, je trouve ça ridicule. Je pense que la base du féminisme, c’est la solidarité, et si nous ne sommes pas capables de le voir, nous passons à côté du plus important.